‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 16 sur 116 · XXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXII NOTICE

si le sort Teût fait naître dans une de ces positions sociales où la nécessité sert de stimulant au génie, Tauraient certainement placé à la télé des historiens de son époque , s'il eût appliqué à la composition de quelque œuvre sérieuse les brillantes facultés qu'il dissipa dans cette foule d'écrits, nés du caprice ou inspirés par les circonstances, qu'il dictait en se jouant , pour la satisfaction de ses amis, et sans aucun souci de sa gloire littéraire. L'homme qui avait indiqué d'une manière si nette et si précise tout ce qui manquait aux historiens français pour égaler ces grands écrivains , Salluste, Tite-Live, Tacite, dont il avait sondé les génies éminenls, quoique divers ; le spirituel appréciateur de la Fronde et de la politique de Mazarin ; le profond observateur qui peint la cour et les courtisans, avec des traits que n'eût pas désavoués La Bruyère , nous a montré à peine ce dont il était capable, dans les pages qu'il a laissées sur les divers génies du peuple romain, et de ses autres dissertations historiques. Avant Bossuet et Montesquieu , la politique romaine avait trouvé en lui un historien philosophe, qui en avait démêlé les ressorts secrets et énuméré les résultats , avec la profondeur de Machiavel. Sans doute , en analysant l'œuvre de Saint-Évremond , nous n'y trouverons ni cette royale majesté du style de Bossuet, planant au-dessus des empires et marquant d'un trait lumineux la place immense qu'occupe Rome dans les destinées humaines , ni cette érudition variée qui se condense en aphorismes si profonds , dans le chef-d'œuvre de Montesquieu; mais ce n'est pas une petite gloire pour lui , que de pouvoir se faire lire encore avec intérêt et profit même après les deux hommes de génie qui ne l'ont fait oublier qu'en s'inspirant de lui , et en empruntant le cadre dont il avait tracé le contour.

Plus connu comme moraliste que comme critique et comme historien , Saint-Évremond se distingue plus par la finesse de ses observations que par la rigidité de ses principes. La nécessité de la lutte, du dévouement et du sacrifice, qui entre essentiellement dans le plan de vie que propose le stoïcisme , dérangerait un peu trop ce calme et ce désir de bien-être que recherchent avant tout les hommes aimables pour qui la morale n'est autre chose que l'art d'être heureux. On peut voir le résumé de la morale de Saint- Évremond dans sa lettre au maréchal de Créqui, « qui l'avait prié de lui faire connaître la situation où était son esprit et ce qu'il

sua SAINT-EVBEMOND. XXIlt

pensait de toulcs choses pendant sa vieillesse. » La sagesse quMl se vante de posséder, et qu*il préconise, n'est ni la constance, qui n*est qu'une plus longue attention à nos maux , qui parait la plus belle vertu du monde à ceux qui n*ont rien à souffrir, et n'est qu'une nouvelle gène à ceux qui souffrent ; ni la vertu , car l'état de la vertu n'est pas un état sans peine : on y souffre une contestation éternelle de l'inclination et du devoir, et tout ce qui sent la contrainte et la gène ne saurait lui convenir. Tel est le texte le plus ordinaire de ses conversations et de ses lettres. C'est ainsi qu'il écrit , en vers ou en prose , à ses amis d'Olonne et de Caudale, et à ce comte deGrammont dont Hamilton retracera l'histoire , après avoir puisé à l'école de Saint-Évremond cet art de bien dire qui (ait de lui le plus amusant des conteurs. Il prend soin de nous faire connaître lui-même sous quelle influence s'étaient développés les principes de cette morale indulgente et facile qu'il avait savamment érigée en système :

J'ai vu le temps de la bonne Régence , Temps où régnait une heureuse abondance , Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiraient que les jeux et Famour.

Une politique indulgente

De notre nature innocente

Favorisait tous les désirs :

Tout goût paraissait légitime; La douce erreur ne s'appelait point crime. Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Ce bon temps de la Régence que regrette si fort Saint-Évremond , il en avait retrouvé l'image en Angleterre , dans cette cour voluptueuse de Charles H , copiste peu délicat des brillantes faiblesses de la cour de Versailles. L'ami et l'admirateur de la trop célèbre Ninon , cette moderne Léontium , dont il a osé dire :

L'indulgente et sage Nature A formé l'âme de Ninon De la volupté d'Épicure Et de la vertu de Caton ,

s'était formé, il faut bien en convenir, une singulière idée de la vertu, et les traditions de sa jeunesse l'avaient préparé à assister sans sourciller aux événements passablement scandaleux dont la cour d'Angleterre était le Ihcâlre.

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