XXIV NOTICE
Les lecteurs initiés à la partie anecdotique de ]*histoirey si chère aux romanciers de notre temps, n'ignorent pas le sujet d'un voyage fait en Angleterre par mademoiselle de Quéroualles» à répoque où Saint Êvremond » déjà eu possession d'une brillante renommée d'homme d'esprit et de bonne compagnie, y jouissait de la faveur de Charles II, qui lui avait accordé une pension.
La politique monarchique, désireuse de maintenir entre l'Angleterre et la France cette entente cordiale pour laquelle on a fait à toutes les époques de si grands sacrifices, s'était avisée d'un de ces moyens qui ont heureusement cessé de servir de principal ressort aux relations inter-nationales. Mademoiselle de Quéroualles avait été chargée de la mission de resserrer l'alliance entre les deux peuples ; et Charles II avait attesté l'influence toute-puissante qu'elle exerça dès son arrivée sur son esprit et ses sentiments, eu lui donnant le titre de duchesse de Portsmouth. On souffre de voir Saint'Évremond prendre part à cette intrigue de cour, en écrivant à la future favorite , atteinte sans doute de quelque scrupule, pour faire briller à ses regards l'importance du rôle politique auquel elle était appelée. La morale étrange qu'il lui enseigne est tout à fait digne de celle de Ninon , a rendant grâce à Dieu chaque jour de son esprit, et le priant de la préserver des sottises de son cœur » .
Bientôt après , une circonstance qui exerça sur le reste de sa vie une influence décisive lui offrit une seconde occasion de développer les principes , si accommodants et si faciles, de sa philosophie, épicurienne. Pour combattre l'influence de la duchesse de Portsmouth , devenue odieuse aux Anglais , les ministres de Charles II songèrent à appeler en Angleterre une femme célèbre par sa beauté, qu'à une autre époque ce prince avait aimée, et dont il avait même demandé inutilement la main. C'était une des nièces du cardinal Mazarin , Hortense de Mancini , si fameuse , comme ses sœurs , au temps de la minorité de Louis XIV, et devenue depuis, pour son malheur et celui de son époux , duchesse dé Mazarin. Mais celle-ci , trompant toutes les espérances de la politique, et en dépit des conseils de Saint-Évremond , tourna le dos à la fortune , aimant mieux cette fois « se laisser emporter par les sottises de son cœur qu'obéir aux calculs intéressés de son esprit (21). »
SUB SÀIINT-EVBEliOND. XXV
La duchesse n'en reçut pas moins de Charles II une pension qui ]ui permit de vivre avec splendeur à Londres , et d*y devenir le centre d'une société brillante, qui mena de front les plaisirs et l'étude , la dissipation et la culture des arts. Saint-Évremond devint l'âme de cette espèce d'académie toute mondaine , à laquelle il donna le ton , et qui , servant d'aiguillon à un esprit dont Tàge n'allérait ni la vivacité ni la grâce , lui inspira quelques-unes de SOS plus agréables compositions.
C'était le salon de la marquise de Rambouillet transporté au milieu de la société anglaise , jalouse de se modeler sur la cour de Louis XIV. Mais il régnait chez madame de Mazarin une aisance , un naturel et une délicatesse de goût qui faisaient un parfait contraste avec le raffinement et Taffectation que les beaux esprits avaient mis à la mode dans ce Cercle des Précieuses ^ appelées par Ninon les Jansénistes de V amour» et que Saint-Évremond, avant Molière , avait caractérisées en quelques mots bien spirituels, mais un peu trop énergiques. Ce n'est pas que Saint-Évremond , dont la jeunesse correspond à l'époque la plus florissante du règne des précieuses , n'eût payé d'abord son tribut au mauvais goût du temps. Il s'était rendu coupable de madrigaux tout aussi fades et aussi prétentieux que les deux sonnets sur lesquels madame de Longue ville s'en rapportait au jugement des littérateurs de Caen, « les priant d'assoupir un schisme qui , disait-elle, avait plus troublé le royaume que ne l'avaient fait les dernières guerres (22) » . Mais il s'était bientôt dégagé de l'influence de ce mauvais goût importé d'Italie , et il avait pris l'habitude de cette aisance naturelle et parfois négligée qui ne le quittèrent plus. Ce n'est pas que ces vers soient bons ; et je ne rappelle ici , en passant , que pour mémoire cette partie de ses œuvres , ainsi que des comédies dans le genre anglais (23), et certaines compositions musicales, destinées aux fêtes données par la duchesse de Mazarin, et qui probablement ne s'élevaient pas au-dessus du mérite que l'on s'attend à trouver dans la musique d'amateur. N'oublions pas qu'il faut avec Lemontey ranger Saint-Évremond parmi ces gens de cour et gens d'esprit qui , dans leurs moments de loisir, « daignent faire des vers détestables ». L'influence des salons de la belle duchesse mit fin pareillement à son penchant pour la satire. Il y renonça même si complètement , qu'il prit le parti, dans les