SUR SAINT-EVBEMOND. XXVII
« car au défaut des amants, à qui tout cède, celui-là plait le mieux <« qui donne aux femmes les moyens de plaire davantage. Dans « leur conversation, songez bien à ne les tenir jamais indifférentes : « leur àme est ennemie de cette langueur ; ou faites-vous aimer, « ou flattez-les sur ce qu'elles aiment, ou faites-leur trouver en « elles de quoi s'aimer mieux ; car enfin il leur faut de Tamour^ n de ((uelque nature qu'il puisse être. »
Cependant Saint-Évremond continuait à vieillir; et cette philo- Sophie pratique , qui l'avait habitué à se rendre compte de toutes les modifications que les progrès de l'âge faisaient subir à ses idées et à ses sentiments, lui présentait dans un prochain avenir le terme de sa longue et heureuse existence. Il exprimait avec grand sens, dans les lignes suivantes , la disposition d'esprit où il se trouvait :
« Quand nous sommes jeunes , l'opinion du monde nous gou- « verne , et nous nous étudions plus à être bien avec les autres « qu'avec nous. Arrivés à la vieillesse, nous trouvons moins pré- « cieux ce qui nous est étranger. Rien ne nous occupe tant que » nous-mêmes, qui sommes sur le point de nous manquer. Il en « est de la vie comme de nos autres biens : tout se dissipe quand « on pense en avoir un grand fonds ; l'économie ne devient exacte « que pour ménager le peu qui nous reste. C'est par là qu'on voit « faire aux jeunes gens comme une profusion de leur être, quand <« ils croient avoir longtemps à le posséder. Nous nous devenons « plus chers à mesure que nous sommes plus près de nous per- « dre. Autrefois mon imagination errante et vagabonde se por- « tait à toutes les choses étrangères : aujourd'hui mon esprit se « ramène au corps, et s'y réunit davantage. »
Différence admirablement saisie par l'ingénieux moraliste, entre les jeunes gens qui courent après ce qu'ils veulent acquérir, et les vieillards qui s'attachent à ce qu'ils craignent de perdre !
Il s'arrange donc de manière à retenir autant que possible les biens qui vont lui échapper. Je suis bien obligé d'avouer que les soins relatifs à la vie matérielle occupent une grande place dans ses études sur lui-même. L'ancien convive du commandeur de Souvré, du comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin, profès comme lui dans Tordre des Coteaux (24) , se rappefant trop bien le temps où M. de Lavardin lo raillait de son raffinement
XXVIIÏ NOTICE
poar les douceurs de la table, et de l'excessive délicatesse de ses goûts, finit par se livrer sans scrupule à la recherche de ce confortable un peu trop exclusivement gastrononaique dont les lords d'Angleterre, ses illustres amis, lui offraient Texemple. Ses lettres sont remplies de détails pareils à ceux-ci :
<c Si vous avez quelque soin de la délicatesse de votre goût « et de rintérét de votre santé, vous ne mangerez que dès viandes « naturelles sans mélange aucun, mais exquises par leur bonté « propre et par la curiosité de votre choix, v
« Les vins de Champagne sont les meilleurs ; ne poussez pas « trop loin ceux d*Ai ; ne commencez pas trop tôt ceux de Reims, n Le froid conserve les esprits des vins de rivière; les chaleurs « emportent le goût de terroir des vins de montagne. »
<c Vous ne sauriez avoir trop d'attention pour le régime , trop « de précaution contre les remèdes ; le régime entretient la santé « et les plaisirs, les remèdes sont des maux présents, dans une « vue assez incertaine du bien à venir. »
a Les plaisirs et le régime doivent avoir une espèce de concert «( et une proportion assez juste. »
« A quatre-vingt-huit ans je mange des huîtres tous les matins ; « je dtne bien, je ne soupe pas mal : on fait des héros pour un <c moindre mérite que le mien. »
Du reste, il ne se pique pas d*une sagesse austère, comme on le sait, et il se garde bien de se drapier dans le manteau du stoïcisme , en voyant approcher le terme fatal : « La meilleure de « toutes les raisons pour se résoudre à la mort, dit-il, c'est qu'on «^ne saurait l'éviter. A juger sainement des choses, la sagesse « consiste plus à nous faire vivre tranquillement qu'à nous faire « mourir avec constance... Les belles morts fournissent de beaux « discours aux vivants et peu de consolation à ceux qui meu- « rent. »
Toutes ces maximes aboutissent à une profession de foi que ne désavouerait pas le poète qui de nos jours a chanté le Dieu des bonnes gens ;
De Justice et de charité Beaucoup plus que de pénitence Il compose sa piété ;
SlIU SAINT-EVfiEMOJMD. \Xl\
Mettant en Dieu sa confiance,.
Espérant tout de sa bonté, Dans ie sein de la providence 11 trouve son repos et sa félicité.
Les considérations qui précèdent suffisent, nous ie croyons du moins, pour faire apprécier le caractère cl la tournure d'esprit habituelle de Saint-Évremond. BayJe et Voltaire après lui se sont trop hâtés de placer son nom sur la liste des incrédules et des esprits forts, se fondant sur quelques passages qui peuvent en effet se prêter à Tinter prélation qu'ils leur donnent, mais en forçant le sens, et en faisant à Tauleur ce que nous appellerions aujourd'hui un procès de tendance. L'extrême facilité de sa morale ne peut permettre non plus de faire de lui, comme le voudraient les auteurs de la Biographie universelle, un chrétien bien orthodoxe. En religion comme en politique, Saint-Évremond tient le milieu entre le respect scrupuleux des écrivains de son époque pour les formes établies et les dogmes officiels, et cette indépendance hardie, cett« fièvre d'innovation qui caractériseront le dixhuitième siècle. Si son esprit a osé plus que sa plume , si sur les grandes questions, qui sans aucun doute se sont présentées à sa pensée, il a été plus circonspect que convaincu, s'il a tenu la main fermée, c'est un trait de ressemblance de plus avec son compatriote Fontenelle, auquel il pourrait être comparé sous de nombreux rapports.
Quant à ses œuvres, dont la valeur littéraire a été systématiquement rabaissée par Voltaire et par La Harpe, il serait injuste de ne pas en reconnaître hautement le mérite. Dans ceux de ses ouvrages de critique , de philosophie morale et d'histoire qui sont dignes d'être conservés, il se distingue par un style vif et animé, une expression juste et pittoresque, des pensées fines , délicates, et cachant souvent beaucoup de profondeur sous te laisser-aller et la négligence de la forme.
Ses dernières années furent attristées par la mort de la duchesse de Mazarin, survenue en 1699; il ne lui survécut que de quatre années. Il conserva jusqu'au moment suprême toutes les grâces de son esprit, toute la bonté de son âme, sa douce et sereine philosophie. A la prière de quelques amis, il s'occupa de rassembler les divers ouvrages qu'avait produits sa plume élé-