‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 34 sur 116 · SUR LES POEMES DES ANCIENS · texte numérisé non relu

SUR LES POEMES DES ANCIENS

H n'y a personne qui ait plus ^'achniration que j'en al pour les ouvrages des anciens. J'admire le dessein, Téconomie, l'élévation de l'esprit, retendue de la connaissance; mais le changemejit de la religion, du gouvernement, des mœurs, des manières, en a fait un si grand dans le monde, qu'il nous faut comme un nouvel art pour entrer dans 4e ^oût et dans le génie du siècle où nous sommes.

Et certes mon opinion doit être trouvée raisonnable par tous ceux qui prendront la peine de l'examiner. Car si Ton donne des caractères tout opposés lorsqu'on parle du dieu des Israélites et du dieu des chrétiens , quoique ce soit la même divinité ; si on parle tout autrement du dieu des batailles , de ce dieu terrible qui commandait d'exterminer jusqu'au dernier des ennemis, que de ce dieu patient, doux, charitable qui ordonne qu'on les aime; si la création du monde est décrite avec un génie, la rédemption des hommes avec un autre ; si l'on a besoin d'un genre d'éloquence pour prêcher la grandeur du Père, qui a- tout fait, et d*un autre pour exprimer l'amour du Fils, qui a voulu tout souffrir, comment ne faudrait-il pas un nouvel art et un nouvel esprit pour passer des faux dieux au véritable , 4K)ur passer de Jupiter , de Cybèle , de Aiercure , de Mars , d'Apollon , à Jésus- Christ, à la Vierge, à uosanges, et à nos saints?

Otez les dieux à l'antiquité , vous lui ôtez tous ses poèmes : la constitution de la fable est en désordre , l'économie en est renversée. Sans la prière de Thétis à Jupiter et le songe que Jupiter envoie à Agamemnon, il n'y a point à' Iliade; sans Minerve, i^ïDi^ Odyssée i sans la protection de Jupiter et sans l'assistance de Vénus, point ô^ Enéide, Les dieux assemblés au cieJ délibéraient de ce qui devait se faire sur la terre : c'était

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eux qui formaient les résolutions , et qui n'étaient pas moins nécessaires pour les exécuter que pour les prendre. Ces chefs immortels des partis ides hommes concertaient tout , animaient tout ; inspiraient la force et le courage , combattaient eux-mêmes, et à la réserve d*Ajax, qui ne leur demandait que de la lumière , il n'y avait pas un combattant considérable qui n'eût son dieu sur son chariot aussi bien que son écuyer : le dieu pour conduire son javelot, Fécuyer pour la conduite de ses chevaux. Les hommes étaient de pures machines , que de secrets ressorts faisaient mouvoir, et ces ressorts n'étaient autre chose que l'inspiration de leurs déesses et de leurs dieux.

La divinité que nous servons est plus favorable à la liberté des hommes : nous sommes entre ses mains, comme le reste de l'univers, par la dépendance, nous sommes entre les nôtres pour délibérer et pour agir. J'avoue que nous devons toujours implorer sa protection. Lucrèce la demande lui-même, et dans le livre où il combat la Providence de toute la force de son esprit il prie , il conjure ce qui nous gouverne d'avoir la bonté de détourner les malheurs :

Quod proGuI a nobis flectat Natiira gubernans '.

Cependant il ne faut pas faire entrer en toutes choses cette majesté redoutable , dont il n'est pas permis de prendre le nom en vain. Que les fausses divinités soient mêlées en toutes sortes de fictions, ce sont fables elles-mêmes, vains effets de l'imagination des poètes. Pour les chrétiens, ils ne donneront que des vérités à celui qui est la vérité pure , et ils accommoderont tous leurs discours à sa sagesse et à sa bonté.

Ce grand changement est suivi de celui des mœurs, qui pour être aujourd'hui civilisées et adoucies, ne peuvent souffrir ce qu'elles avaient de farouche et de sauvage en ce temps-là. C'est ce changement qui nou^fait trouver si étranges les injures féroces et brutales que se disent Achille «t Agamemnon'. C'est par là qu'Agamemncn nous est

'Lucret^lib. I.

' Dans V Iliade Achille appeUe Agamemnon sac à vin, yeux de chien et codUT de cerf,

odieux , lorsqu'il ôte la vie à ce Troyen h qui Ménélas l*avait donnée. MénéJas, pour qui se faisait la guerre, lui pardonne généreusement; Agamemnon, le roi des rois >, qui devait des exemples de vertu à tous les princes et à tous les peuples , le lâche Agamemnon tue ce misérable de sa propre main. C'est par là qu'Achille nous devient en horreur lorsqu'il tue le jeune Lycaon , qui lui demandait la vie si tendrement. Cest par là que nous haïssons jusqu'à ses vertus quand il attache le corps d'Hector à son chariot, et qu'il le traîne inhumainement au camp des Grecs. Je l'aimais vaillant , je l'aimais ami de Patrocle, la «ruauté de son action me fait haïr sa valeur et son amitié. C'est tout le contraire pour Hector : ses bonnes qualités reviennent dans notre esprit; nous le plaignons, nous le regrettons davantage : son idée, devenue plus chère, s'attire tous les sentiments de notre affection,

£t qu'on ne dise point en faveur d'Achille qu'Hector a tué son cher Patrocle : le ressentiment de cette mort ne l'excuse point auprès de nous. Une douleur qui lui permet de suspendre sa vengeance et d'attendre ses armes avant que d'aller combattre , une douleur si patiente, ne le devait pas pousser à cette barbarie le combat fini. Mais dégageons l'amitié de notre aversion. La plus douce, la plus tendre des vertus, ne produit point des effets si contraires à sa nature. Achille les a trouvés dans le fond de son naturel : ce n'est point à l'ami de Patrocle , c'est à l'inhumain , à l'inexorable Achille qu'ils appartiennent.

Tout le monde en demeurera d'accord aisément. Cependant les vices du héros ne retomberont pas sur le poète. Homère a plus songé à peindre la nature telle qu'il la voyait qu'à faire des héros fort accomplis. Il les a dépeints avec plus de passions que de vertus : les passions étant du fonds de la nature, et les vertus n'étant purement établies en nous que par les lumières d'une raison instruite et enseignée.

La politique n'avait pas encore lié les hommes par les

< C'est ainsi qa* Homère le nomme.

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nœuds d'une société raisonnable; elle ne les avait pas bien tournés encore pour les autres : la morale ne les avait pas encore bien formés pour èux-mémes. Les bonnes qualités n^étaient pas assez nettement dégagées des mauvaises. Ulj^sse était prudent et timide , précautionné contre les périls , industrieux poul* en sortir , vaillant quelquefois , lorsqu'il y avait moins de danger à l'être qu'à ne l'être pas. Achille était vaillant et féroce, et, ce qu'Horace n'a pas voulu mettre dans le caractère qu'il en a donné, se relâchant quelquefois à des puérilités fort grandes. Sa nature , incertaine et mal réglée , produisait des mœurs tantôt farouches, tantôt puériles: tantôt il traînait le corps d'Hector en barbare , tantôt il priait la déesse sa mère, en enfant, de chasser les mouches de celui de Patrocle, son cher ami.

Les maniées ne sont pas moins différentes que les mœurs. Deux héros animés pour le combat ne s'amuseraient point aujourd'hui à se conter leur généalogie ; mais il est aisé de voir dans Viliade, dans VOdysséey et dans Y Enéide même , que cela se pratiquait. On discourait avant que de se battre , comme on harangue en Angleterre avant que de mourir.

Pour les comparaisons , la discrétion nous en fera moins flaire; le bon sens les rendra justes, l'invention nouvelle. Le soleil, la lune, les étoiles, les éléments, ne leur prêteront plus une magnificence usée; les loups, les bergers, les troupeaux , ne nous fourniront plus une simplicité trop connue.

Il me paraît qu'il y a une infinité de comparaisons qui se ressemblent plus que les choses comparées. Un miian qui fond sur une colombe , un épervier qui charge de petits oiseaux , un faucon qui fait sa descente : tous ces oiseaux ont plus de rapport entre eux dans la rapidité de leur vol qu'ils n'en ont avec l'impétuosité des hommes qu'on leur compare. Otez la différence des noms de milan , d'épervier , de faucon, vous ne verrez que la même diose. La violence d'un tourbillon qui déracine les arbres ressemble plus à celle d'une tempête qui fait quelque autre désordre , qu'aux objets avec qui on en fait la comparaison. Un lion que la faim chasse de

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sa caverne , un lion poursuivi par les chasseurs , une lîoime furieuse et jalouse de ses petits , un lion contre qui tout un village s'assemble, et qui ne laisse pas de se retirer fièrement avec orgueil , c'est un lion diversement représenté, mais toujours lion, qui ne donne pas des idées assez dififéraites.

Quelquefois les comparaisons nous turent des objets qui nous occupent le plus, par la vaine image d'un autre objet qui fait mal à propos une diversion. Je m'attache à considérer deux armées qui vont se choquer , et je prends l'esprit d'un homme de guerre, pour observer la contenance. Tordre, la disposition des troupes : tout d'un coup on roé transporte au bord d'une mer que les vents agitent , et je suis plus prêt à voir des vaisseaux brisés que des bataillons rompus. Ces vastes pensées que la mer me donne effacent les autres. On me représente une montagne toute en feu , et une forêt toute embrasée. Où ne va point l'idée d'un embrasement.' Si je n'étais bien maître de mon esprit , on me conduirait insensiblement à Timagination de la fin du monde. De cet embrasement si affreux on me fait passer à un éclat terrible de nues enfermées dans un vallon ; et à force de diversions on me détourne tellement de la première image qui m'attachait, que je perds entièrement celle du combat.

Pïous croyons embellir les objets en les comparant à des êtres éternels, immenses, infinis, et nous les étouffons au Heu de les relever. Dire qu'une femme est aussi belle que madame Mazarin , c'est la louer mieux que si on la comparait au soleil^, car le sublime et le merveilleux font honneur, l'impossible et le fabuleux détruisent la louange qu'on veut donner.

La vérité n'était pas du goût des premiers siècles : un mensonge utile, une fausseté heureuse , faisait l'intérêt des im- |K)steurs et le plaisir des crédules. C'était le secret des grands et des sages pour gouverner les peuples et les simples. Le vulgaire, qui respectait des erreurs mystérieuses, eût méprisé des vérités toutes nues : la sagesse était de l'abuser. Le discours s'accommodait à un usage si avantageux : ce n'étaient

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que fictions , allégories , paraboles ; rien ne paraissait comme il est en soi : des dehors spécieux et figurés couvraient le fond de toutes choses; de vaines images cachaient les réalités , et des comparaisons trop fréquentes détournaient les hommes de l'application aux vrais objets, par Tamusement des ressemblances.

Le génie de notre siècle est tout opposé à cet esprit de fables et de faux mystères, Noils aimons les vérités déclarées , le bon sens prévaut aux illusions de la fantaisie : rien ne nous contente aujourd'hui que la solidité et la raison. Ajoutez à ce changement du goût celui de la connaissance. Tïous envisageons la nature autrement que les anciens ne Font regardée. Les cieux , cette demeure éternelle de tant de divinités , ne sont plus qu'un espace immense et fluide. Le même soleil nous luit encore, mais nous lui donnons un autre cours : au lieu de s'aller coucher dans la mer, il va éclairer un autre monde. La terre , immobile autrefois dans l'opinioades hommes, tourne aujourd'hui dans la nôtre, et rien n'est égal à la rapidité de son mouvement. Tout est changé : les dieux, la nature, la politique, les mœurs, le goût, les manières. Tant de changements n'en produirontils point dans nos ouvrages ?

Si Homère vivait présentement , il ferait des poèmes admirables , accommodés au siècle où il écrirait. Nos poètes en font de mauvais , ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles qui sont tombées avec des choses que le temps a fait tomber.

Je sais qu'il y a de certaines règles éternelles, pour être fondées sur un bon sens , sur une raison ferme et solide , qui subsistera toujours ; mais il en est peu qui portent le caractère de cette raison mcorruptible. Celles qui regardaient les mœurs, les affaires, les coutumes des vieux Grecs, ne nous touchent guère aujourd'hui. On en peut dire ce qu'a dit Horace des mots : elles ont leur âge et leur durée. Les unes meurent de vieillesse : Ita verborum interit xtas ; les autres périssent avec leur nation , aussi bien que les maximes du

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gouvernement, lesquelles ne subsistent pas après l'empire. Il n*y en a donc que bien peu qui aient droit de diriger nos esprits dans tous les temps ; et il serait ridicule de vouloir toujours régler des ouvrages nouveaux par des lois éteintes. La poésie aurait tort d^exiger de nous ce que la religion et la Justice n'en obtiennent pas.

Cest à une imitation servile et trop affectée qu'est due la disgrâce de tous nos poèmes. Nos poètes n'ont pas eu la force de quitter les dieux , ni l'adresse de bien employer ce que notre religion leur pouvait fournir. Attachés au goût de Tantiquité, et nécessités à nos sentiments, ils donnent Tair de Mercure à nos angies et celui des merveilles ^buleoses des anciens à nos miracles. Ce mélange de Tantique et du modeme leur a fort mal réussi; et on peut dire qu'ils n'ont su tirer aucun avantage de leurs fictions ni foire un bon «sage de nos vérités*

Ooneliions que les poèmes d'Homcie seront toujours des ^hefinl^oeuvre, non pas en tout des modèles. Us fonneront notre jun^uent, «t le jugemeot réglera la dupositioii des clioset présentes.

M MERVEILUlUX QCI SE IltOUVE 1U3SS LES POÉSIES

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