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DE SAIMT-EVBEMOND. 161
pèche pas toutefois que les poèmes ne soient admirés et que les livres de chevalerie ne paraissent ridicules : les uns admirés pour Tesprit et la science qu'on y trouve , les autres trouvés ridicules pour Timbécillité dont ils sont remplis. Lé merveilleux des poèmes soutient son extravagance fabuleuse par la beauté du discours et par une infinité de connaissances exquises qui l'accompagnent; celui de la chevalerie décrédite encore la folle invention de sa fable par le ridicule du style dont il semble se revêtir.
Mais, quoi qu'il en soit, le fabuleux du poème a engendré celui de la chevalerie ; et il est certain que les diables et les enchanteurs causent moins de mal en celui-ci que les dieux et leurs ministres en celui-là. La déesse des arts, de la science , de la sagesse , inspire une fureur insensée au plus brave des Grecs ' , et ne lui laisse recouvrer le sens qu'elle lui a ôté que pour le rendre capable d'une honte qui le porte à se tuer lui-même par désespoir. La plus grande et la plus prude des immortelles favorise de honteuses passions , et facilite de criminelles amours *. La même déesse emploie toutes sortes d'artifices pour perdre des innocents , qui ne devraient se ressentir en rien de son courroux. Il ne lui suffit pas d'épuiser son pouvoir et celui des dieux, qu'elle a sollicités pour perdre Énée , elle corrompt le dieu du sommeil , pour endormir infidèlement Paltnure et faire en sorte qu'il pût tomber dans la mer, comm^ cette trahison l'y fit tomber et Vy Ut périr.
Il n'y a pas un des dieux en ces poëmes qui ne cause aux hommes les plus grands malheurs ou ne leur inspire les plus grands forfaits. Il n'y a rien de si condamnable ici-bas qui lie s'exécute par leur ordre ou ne s'autorise par leur exemple, et c'est une des choses qui a le plus contribué à former la secte des Épicuriens et à la maintenir. Ëpicure , Lucrèce, Pétrone, ont mieux aimé faire des dieux oisifs , qui jouissent de leur nature immortelle dans un bienheureux repos , que
' Ajax, fils de Télamon.
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mauvais; il ne trouvera pas mauvais dans un écrivain médiocre ce qui en effet est bon. Parmi cent belles et hautes pensées, un bon juge en démêlera une extravagante, qu'aura poussée le génie dans sa chaleur, et qu'une imagination trop forte aura su maintenir contre des réflexions mal assurées. Au contraire , dans le cours d'une inCnité des choses outrées ce même juge admirera certaines beautés où Tesprit, malgré son impétuosité , s'est permis de la justesse.
L'élévation d'Homère et ses autres belles qualités ne m'empêcheront pas de reconnaître le faux caractère de ses dieux; et cette agréable et judicieuse égalité de Virgile, qui sait plaire à tous les esprits bien faits, ne me cachera pas le peu de mérite de son Énée. Si parmi tant de belles choses dont je suis touché dans Homère et dans Virgile je ne laisse pas de connaître ce qu'il y a de défectueux, parmi celles qui me blessent dans Lucain pour être trop poussées , ou qui m'en* nuient pour être trop étendues, je ne laisserai pas de me plaire à considérer la juste et véritable grandeur de ses héros. Je m'attacherai à goûter mot à mot toute l'expression des Secrets mouvements de César quand on lui découvre la tête de Pompée ; et rien~ ne m'échappera de cet inimitable discours de Labiénus et de Caton quand il s'agit de consulter, ou dé ne consulter pas l'oracle de Jupiter Ammon sur la destinée de la république.
Si tous les poètes de l'antiquité avaient parlé aussi dignement des oracles de leurs dieux , je les préférerais aux tliéologîens et aux philosophes de ce temps-là, et c'est un endroit à servir d'exemple en cette matière à tous les poètes.
Vous voyez dans le concours de tant de peuples qui viennent consulter l'oracle d' Ammon ce que peut l'opinion publique où le zèle et la superstition se mêlent ensemble; vous voyez en Labiénus un homme pieux et sensé , qui unit à la sainteté envers les dieux la considération qu'on doit avoir pour la véritable vertu des gens de bien. Caton est un philosophe religieux , défait de toute opinion vulgaire , qui conçoit des dieux les hauts sentiments qu'"nA r^iifinn pure et une
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sagesse élevée en peuvent former <. Tout y est poétique , tout y est sensé ; non pas poétique par le ridicule d'une fiction , ou par Textravagance d'une hyperbole , mais par la noblesse hardie du langage et par la belle élévation du discours. C'est ainsi que la poésie est le langage des dieux , et que les poètes sont sages. Merveille assez grande, et plus grande de ne ravoir su trouver dans Homère ni dans Virgile , pour la rencontrer dans Lucain !