‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 36 sur 116 · RÉFLEXIONS SUR NOS TRADUCTEURS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR NOS TRADUCTEURS

Les ouvrages de nos traducteurs sont estimés généralement de tout le monde. Ce n'est pas qu'une fidélité fort exacte fasse la recommandation de notre Ablancourt; mais il faut admirer la force admirable de son expression , où il n'y a ni rudesse ni obscurité. Vous n'y trouverez pas un terme à désirer pour la netteté du sens ; rien à rejeter, rien qui nous choque ou qui nous dégoûte. Chaque mot y est mesuré pour la justesse des périodes, sans que le style en paraisse moins naturel ; et cependant une syllabe de plus ou de moins ruinerait je ne sais quelle harmonie qui plaît autant à l'oreille que celle des vers. Mais, à mon avis, il a l'obligation de ces avantages au discours des anciens qui règle le sien; car sitôt qu'il revient de leur génie au sien propre, comme dans ses préfaces et dans ses lettres , il perd la meilleure partie de toutes ces beautés : et un auteur admirable tant qu'il est animé de Tesprit des Grecs et des Latins devient un écrivain médiocre quatid il n'est soutenu que de lui-même. C*est ce qui arrive à la plupart de nos traducteurs; de quoi ils me paraissent convaincus , pour sentir les premiers leur stérilité. Et en effet celui qui met son mérite à faire valoir les pensées des autres n'a pas grande confiance de pouvoir se rendre recommandable par les siennes; mais

* Lucain, an IX« livre de la Phanale, .

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le public lui est infiniment obligé du travail qu'il se donne pour apporter des richesses étrangères où les naturelles ne suffisent pas. Je ne suis pas de Thumeur d'un homme de qualité que je connais, ennemi déclaré de toutes les versions. C'est un Espagnol savant et spirituel ', qui ne saurait souffrir qu*on rende communes aux paresseux les choses qu'il a apprises chez les anciens avec de la peine.

Pour moi , outre que je profite en mille endroits des recherches laborieuses des traducteurs, j'aime que la connaissance de l'antiquité devienne plus générale ; et je prends plaisir à voir admirer ses auteurs par les mêmes ^ens qui nous eussent traités de pédants si nous les avions nommés quand ils ne les entendaient pas. Je mêle donc ma reconnaissance à celle du public ; mais je ne donne pas mon estime, et puis être fort libéral de louanges pour la traduction, que j'en serais fort avare pour le génie de son auteur. Je puis estimer beaucoup de versions d'Ablancourt, de Yaugelas , de Duryer, de Charpentier, et de beaucoup d'autres, sans faire grand cas de leur esprit, s'il n'a paru par des ouvrages qui viennent d'eux-mêmes.

Nous avons les versions de deux poèmes latins en vers français, qui méritent d'être considérées autant pour leur beauté que pour la difficulté de l'entreprise. Celle de Brébœuf a été généralement estimée ; et je ne suis ni assez chagrin ni assez sévère pour m'opposer à une si favorable approbation. J'observerai néanmoins qu'il a poussé la fougue de Lucain en notre langue plus loin qu'elle ne va dans la sienne ; et que par l'ef» fort qu'il a fait pour égaler l'ardeur de ce poète, il s'est allumé lui-même, si on peut parler ainsi, beaucoup davantage. Voilà ce qui arrive à Brébœuf assez souvent ; mais il se relâche quelquefois , et quand Lucain rencontre heureusement la véritable beauté d'une pensée, le traducteur demeure beaucoup au-dessous, comme s*il voulait paraître facile et naturel où il lui serait permis d'employer toute sa force. Vous re-

■ Don Antonio de Cordova , favori de don Juan et lieutenant général de la cavalerie espagnole, en Flandre.

DB SAINT-£VBEMO»D. Iâ7

marqueFez cent fois la vérité de ma ptemière observation ; et la seconde ne vous paraîtra pas moins juste en quelques endroits : par exemple , pour rendre ,

Yictrix causa diis placuit , sed victa Catoni ;

Brébœuf a dit seulement,

Les dieux servent César, et Gaton suit Pompée.

C*est une expression basse, qui ne répond pas à la noblesse de la latine , outre que c'est mal entrer dans le sens de l'auteur : car Lucain , qui a Fesprit tout rempli de la vertu de Caton, le peut élever au-dessus des dieux dans l'opposition des sentiments sur le mérite de la cause ; et Brébœuf tourne une image noble de Caton élevé ai| «dessus des dieux en celle de Caton assujetti à Pompée.

Quant à Segrais , il demeure partout bien au-dessous de Virgile, ce qu'il avoue lui-même aisément; car il serait fort extraordinaire qu'on pût rendre une traduction égale à un si .ex^l^i original.. D'ailleurs, un des plus grands avantages du poète consiste dans 'la beauté de l'expression; ce qu'il n'est pas possible d'égaler dans notre langue, puisque jamais on n'a su le faire dans la sienne. Segrais doit se contenter d'avoir mieux trouvé le génie de Virgile que pas un de nos auteurs; et quelques grâces qu'ait perdues V Enéide entre ses mains, j'ose dire qu'il surpasse de bien loin tous ces poèmes que nos Français ont mis au jour avec plus de confiance que de succès.

La grande application de Segrais à connaître l'esprit du poëte parait dans la préface, autant que dans la version , et il me semble qu'il a bien réussi à juger de tout , excepté des caractères. En cela je ne puis être de son sentiment ; et il me pardonnera si , pour avoir été dégoûté mille fois de son béros , je ne perds pas l'occasion de parler ici du peu de mérite du bon Énée.

Quoique les conquérants aient ordinairement plus de soin de faire exécuter leurs ordres sur la terre que d'observer

M'iii «jMwult'r <ir sn*aD(if N cii(»se> . Ijbot jbmî, iMite tanaee a la inoïr* . iie :;<trur aucun tteniiiiieDt pour taes fMliles ëmeons. Il IdUdil Uoiirquf if^ Innens se iaBBOtaHmit Moiiis de leur iiiiMTf i>f S vru.s éi' auTTTf- qui vBuèoot exeîter nolve piâé l#uur if ur loioriuiH' miispirent qe^ eu neprÉs paar kur &il>l«kM' : tllal^ fcjMff particuiiu— MMit éeint tee eecsopé de MiJi Kraud (krstiein , et détourner ses pâmâtes ée ee qai\ avait Miuiitrt , bur retablifificraent qu'ji allait iaire. Celui qui allait luu<l«*r ici fsrandeur et la vertu ées HmatâBs devait avoir une élévation et une magnauinaite digues deux.

Aux autres cboses . Sesnrus se fianaât dasBor trop de iouaiiiîe a VLtééide, et peut-être ipie je sbéb touehé du quatrieaM* et du biiiènie lirre , astant «pie lui m^mf . Pour les «utraeteres , j avoue qulis ne oie piaiflfl&t pas^ et je trouve ceux d'Uowere auKi anaués que ma de Virgile faies «t deitoûlanta.

Ku elïet il d\v a point d*ânie qui se ae Beute élevée par riiikprf^ioii que fait sur elle le caraetère d'AefaiUe; il u y eu 0 poiiK (1 qui le courage impétueux d^Ajax ne doone qudque iiK>UM»(iii»M( d'Miip4i(i(*uoe ; il n*y en a point qui ne s^i f>( ut> «VA«-(Vi* par 1(1 Pâleur de l>iuniède.'

Il 4» > <i iK^iMMiUfl' «I f|ui le raiii: et la sravité d^j M ««^ rf u\\< 4M «juc'Uliir ri^|M*ti , qui u'ait de la vénératÎQU pour la ^^..^.^v v^|«-« \vH««i «»i |KHii l;i 94i£e6se de Nestor, à qui rindns- «,>.« ^k>%\ 4l«< fu <A u »,«ui<Ht\ t Uiïse n*r«etlleresprit. La lat^vr« ^vi«M«M«<,«v 4 tu«i'<4ii U l^ti pl^Mtidre de tiNit le aMMide; la ,vm .A,«'..^ ^Xiiim^A< 4«i H<«>M\ t«M IVtMi luMurbe rime la pkas

4/y '«•-^«i 'f^'^x ^'i^-x^â, 4ii ii«a f^>«(M*M «vtA^if^pn» <èi'«( «iKies saut liMfr f. iM-Mf,. .«»!' i-'M"**'**' 7 '!♦ fi«Vu-i«if< m'<*r tfttlS les

DK SAINTrEVREMOND. 163

autres, Itionée, Sergeste, Mhesthée, Cloanthe, Gyas, el le reste de ces hommes communs qui accompagnent un chef médiocre.

Jugez par là combien nous devons admirer la poésie de Virgile , puisque malgré la vertu des héros d'Homère , et le peu de mérite des siens ^ les meilleurs critiques ne trouvent pas qu'il lui soit inférieur.

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