DES FRANÇAIS
Quoique le génie ordinaire des Français paraisse assez médiocre ,11 est certain que ceux qui se distinguent parmi nous sont capables de produire les plus belles choses ; mais quand Ils savent les faire , nous ne savons pas les estimer ; et si nous avons rendu justice à quelque excellent ouvrage , notre légèreté ne le laisse pas jouir longtemps de la réputation que nous lui avons donnée. Je ne m'étonne point que le bon goût ne se trouve pas en des lieux où règne la barbarie , et qu'il n'y ait point de discernement où les lettres , les arts, et les disciplines sont perdues ; il serait ridicule aussi de chercher une lumière si exquise en certains temps d'imbécillité et d'ignorance; mais ce qui est étonnant, c^est de voir dans la cour la mieux polie le bon et le mauvais goût , le vrai et le faux esprit , être tour à tour à la mode comme les habits.
J'ai vu des gens considérables passer tantôt pour les ornements de la cour, et tantôt être traités de ridicules ; revenir à l'approbation, retomber dans le mépris, sans qu'il y eût aucun changement ni en leur personne ni en leur conduite. Un homme se retire chez lui avec l'approbation de tout le monde, qui se trouve le lendemain un sujet de raillerie, sans savoir ce que peut être devenue l'opinion qu'on avait de son mérite. La raison en est qu'on juge rarement des hommes par des avantages solides , que fasse connaître le bon sens ;
mais par des manières dont l'applaudissement finit aussitôt que la fantaisie qui les a fait naître.
Les ouvrages des auteurs sont sujets à la même inégalité de notre goût. Dans ma jeunesse on admirait Théophile , malgré ses irrégularités et ses négligences, qui échappaient au peu de délicatesse deis courtisans de ce temps-là. Je Tai tu décrié depuis par tous les versificateurs , sans aucun égard à sa belle imagination et aux grâces heureuses de son génie. J*ai vu qu'on trouvait la poésie de Malherbe admirable dans le tour, ta justesse et l'expression. Malherbe s'est trouvé négligé quelque temps après , comme le dernier des poètes , la fantaisie ayant tourné les Français aux énigmes,, au burlesque et aux bouts rimes. J'ai vu Corneille perdre sa réputation , s'il était possible qu'iHa perdît, à sa représentation de l'une de ses meilleures pièces'. J'ai vu les deux meilîejirs comédiens du monde * exposés à toutes nos railleries ; et l'influence de ce faux esprit étant passée , ils se firent admirer, comme auparavant, par un heureux retour de notre bon goût. Les airs de Boisset, qui charmèrent autrefois si justement toute la cour, furent laissés bientôt pour des chansonnettes ; et il fallut que Luigi, le premier homme de l'univers en son art, que Luigi les vînt admirer d'Italie, pour nous faire repentir de cet abandonnement et leur redonner la réputation, qu'une pure fantaisie leur avait ôtée. Si vous en demandez la raison , je vous dirai que l'industrie tient lieu en France du plus grand mérite, et que l'art de se faire valoir donne plus souvent la réputation que ce qu'on vaut.
Comme les bons juges sont aussi rares que les bons auteurs , comme il est aussi difficile de trouver le discernement dans les uns que le génie dans les autres , chacun cherche à donner de la réputation à ce qui lui plaît ; et il arrive que la multitude fait valoir ce qui a du rapport a son mauvais goût, ou tout au plus à son intelligence médiocre. Ajoutez que la nouveauté a un charme pour nous, dont nos esprits
' La Sophonisbe,
^ Floridor et Montfleuri.
DE SÀINT-ÉVREMOND. 165
se défendent mal aisément. Le mérite où nous sommes accoutumés laisse former avec le temps une habitude ennuyeuse , et les défauts s(»it capables de nous surprendre agréablement en ce que nous n'avons pas vu. Les choses les plus estimables qui ont paru beaucoup parmi nous ne font plus leur impression comme bonnes , elles apportent le dégoût comme vieilles. Celles, au contraire, à qui on ne devrait aucune estime sont moins souvent rejetées comme méprisables , que recherchées comme nouvelles.
Ce n'est pas qu'il n'y ait en France des esprits bien sains, qui ne se dégoûtent jamais de ce qui doit plaire et jamais ne se plaisent à ce qui doit donner du dégoût : mais la multitude, ou ignorante , ou préoccupée , étouffe le petit nombre des connaisseurs. D'ailleurs , les gens du plus grand éclat font tout valoir à leur fantaisie; et quand une personne est bien à la mode, elle peut donner le prix également aux choses où elle se connaît , et à celles où elle ne se connaît pas.
Il n'y a point de pays où la raison soit plus rare qu'elle est en France ; quand elle s'y trouve , il n'y en a pas de plus pure dans l'univers. Communément tout est fantaisie; mais une fantaisie si belle , et un caprice si noble en ce qui regarde l'extérieur, que les étrangers , honteux de leur bon sens, comme d'une qualité grossière, cherchent à se faire valoir chez eux par l'imitation de nos modes , et renoncent à des qualités essentielles, pour affecter un air et des manières qu'il ne leur est presque pas possible de se donner. Aussi ce changement éternel aux meubles et aux habits, qu'on nous reproche , et qu'on suit toujours , devient sans y penser une sagesse bien grande ; car, outre une inCnité d'argent que nous en tirons, c'est un intérêt plus solide qu'on ne croit d'avoir des français répandus partout, qui forment l'extérieur de tous les peuples sur le nôtre ; qui commencent par assujettir les yeux où le cœur s'oppose encore à nos lois , qui gagnent les gens en faveur de notre empire où les sentiments tiennent encore pour la liberté.
Heureux donc ce caprice noble et galant qui se fait rece-
166 GBUVREft CHOISIES
voir de nos plus grands ennemis ; mais nous devrions nous défaire de celui qui veut régner dans les arts , et qui décide impérieusement des productions^ de Tesprit, sans consulter ni le bon goût ni la raison. Quand nous sommes arrivés à la perfection de quelque chose, nous devrions fixer notre délicatesse à la connaître , et la justice que nous lui devons à l'estimer éternellement : sans cela on pourra nous faire un reproche bien fondé, que les étrangers sont plus justes esti» mateurs du mérite de nos ouvrages que nous-mêmes, flous verrons les bonnes choses qui viennent de nous conserver ailleurs leur réputation quand elles n'en ont plus en France; nous verrons ailleurs nos sottises rejetées par le bon sens quand nous les élevons au ciel par un entêtement ridicule. 11 y a un vice opposé à celui-ci , qui n'est pas plus supportable ; c'est de nous attacher avec passion à ce qui s'est fait dans un autre temps que le nôtre, et d'avoir du dégoût pour tout ce qui se fait en celui où nous vivons. Horace a formé là-dessus le caractère de la vieillesse, où un vieillard à la vérité est merveilleusement dépeint,
Diffîcilis , qaerulus , laudator temporis acti.
Dans cet âge triste et malheureux, nous imputons aux objets les défauts qui viennent purement de notre chagrin; et lorsqu'un doux souvenir détourne notre pensée de ce que nous sommes sur ce que nous avons été , nous attribuons des agréments à beaucoup de choses qui n'en avaient point, parce qu'elles rappellent dans notre esprit l'idée de notre jeunesse, où tout nous plaisait par la disposition de nos sentiments. Mais ce n'est pas à la seule vieillesse qu'on doit imputer cette humeur-là : il y a des gens qui croient se faire un mérite de mépriser tout ce qui est nouveau, et qui mettent la solidité à faire valoir tous les vieux ouvrages. Il y en a qui de leur propre naturel sont mécontents de ce qu'ils voient , et amoureux de ce qu'ils ont vu. Ils diront des mer* veilles d'une vieille cour où il n'y lavait rien que médiocre , au mépris de la grandeur et de la magnificence qu'ils ont
devant les yeux. Ils donneront mille louanges à des morts d'une assez commune vertu , et auront de la peine à souffrir la gloire du plus grand héros s'il vit encore. Le premier obstacle à leur estime, c'est de vivre; la plus favorable recommandation, c'est d'avoir été. Ils loueront après la mort d'un homme ce qu'ils ont blâmé en lui durant sa vie; et leur esprit dégagé du chagrin de leur humeur rendra sainement à la mémoire ce qu'il avait dérobé injustement à la personne. J'ai toujours cru que pour faire un sain jugement des hommes et de leurs ouvrages il les fallait considérer par eux-mêmes , avoir du mépris ou de la vénération pour les choses passées , selon leur peu de valeur ou leur mérite. J'ai cm qu'il ne fallait pas s'opposer aux nouvelles par esprit d'aversion , ni les rechercher par amour de la nouveauté , mais les rejeter ou les recevoir selon le véritable sentiment qu'on en doit prendre. Il faut se défaire de nos caprices et de toute la bizarrerie de notre humeur ; ce qui n'est pourtant qu'un empêchement à bien connaître les choses. Le pomt le plus essentiel est d'acquérir un vrai discernement et de se donner des lumières pures. La nature nous y prépare , l'expérience et le commerce des gens délicats achèvent de nous y former.
DiSSERTATIOW SUR LA TRAGÉDIli DE RACINE INTITULÉE ALEXANDRE LE GRAND,
A madame Bourneau ' .
Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre y la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je nappréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie. Mais je voudrais qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de cette pièce , pour former avec ia tendresse d'un père son vrai successeur. .Te voudrais qu'il lui donnât le bon goût de cette antiquité , qu'il
' Femme de M. Bourneau, président ou sénéchal de Sauinnr.
168 GECYRES CHOISIES
possède si avantageusement ; qu'il le fît entrer dans le génie de ces nations mortes et connaître sainement le caractère des héros qui ne sont plus. C'est, à mon avis , la seule chose qui manque à un si bel esprit. 11 a des pensées fortes et hardies, des expressions qui égalent la force de ses pensées; mais vous me permettrez de vous dire après cela qu'il n'a pas connu Alexandre ni Ponis. Il paraît qu'il a voulu donner une plus grande idée de Porus que d'Alexandre , en quoi il n'était pas possible de réussir ; car l'histoire d'Alexandre, toute vraie qu'elle est , a bien de l'air du roman; et faire un plus grand héros , c'est donner dans le fabuleux ; c'est ôter à son ouvrage non-seulement le crédit de la vérité , mais l'agrément de la vraisemblance. N'imaginons donc rien de plus grand que ce maître de l'univers ,.ou nos imaginations seront trop vastes et trop élevées. Si nous voulons donner avantage sur lui a d'autres héros , ôtons-leur les vices qu'il avait, et donnons-leur les vertus qu'il n'avait pas ; ne faisons pas Scipion plus grand , quoiqu'on n'ait jamais vu chez les Romains une âme si élevée que la sienne; et il le faut faire plus juste, allant plus au bien , plus modéré , plus tempérant et plus vertueux.
Que les plus favorables à César contre Alexandre n'allèguent en sa faveur ni la passion de la gloire , ni la grandeur de l'âme, ni la fermeté du courage. Ces qualités sont si pleines dans le Grec, que ce serait.en avoir trop que d'en avoir plus; mais qu'ils fassent le Romain plus sage en ses entreprises , plus habile dans les affaires , plus étendu dans ses intérêts , plus maître de lui dans ses passions.
Un juge fort délicat du mérite des hommes s'est contenté de faire ressembler à Alexandre celui dont il voulait donner la plus haute idée ; il n'osait pas lui attribuer de plus grandes qualités, il lui ôtait les mauvaises : Magno illi Âiexcuidro, sed sobrio neque iracundo, simiiUmus ■.
Peut-être que notre auteur est entré dans ces considérations
> VeUeius Paterculus {HisL tib. II, c. xu) parlant de César.
DE SAINT-ËVBEMOND. 169
en quelque sorte , peut-être que pour faire Porus plus grand, sans donner dans le fabuleux , il a pris le parti d'abaisser son Alexandre. Si c'a été son dessein, il ne pouvait pas mieux réussir ; car il a fait un prince si médiocre , que cent autres le pourraient emporter sur lui comme Porus. Ce n'est pas qu'Éphestion n'en donne une belle idée, que Taxile, que Porus même ne parlent avantageusement de sa grandeur ; mais quand il paraît lui-même , il n'a pas la force de la soutenir, si ce n'est que par modestie il veuille paraître un simple bomme cbez les Indiens, dans le juste repentir d^avoir voulu passer pour un*" dieu parmi les Perses. A parler sérieusétnent, je ne connais ici d'Alexandre que le seul nom; son génie , son bumeur , ses qualités , ne me paraissent en aucun endroit. Je cbercbe dans un béros impétueux des mouvements extraordinaires qui me passionnent , et je trouve un prince si peu animé , qu'il me laisse tout le sang-froid où je puis être. Je m'imaginais en Porus une grandeur d'âme qui nous fût plus étrangère ; le béros des Indes devait avoir un caractère différent de celui des nôtres. Un autre ciel , pour ainsi parler, un autre soleil , une autre terre y produisent d'autres animaux et d'autres fruits ; les bomipes y paraissent tout autres, par la différence des visages , et plus encore, si je l'ose dire , par une diversité de raison : une morale , une sagesse singulières à la région ; il semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre monde. Porus cependant, que Quinte-Curce dépeint tout étranger aux Grecs et aux Perses , est ici purement Français : au lieu de nous transporter aux Indes, on l'amène en France , où il s'accoutume si bien à notre humeur , qu'il semble être né parmi nous , ou du moins y avoir vécu toute sa vie.
Ceux qui veulent représenter quelque béros des vieux siècles doivent entrer dans le génie de la nation dont il a été , dans celui du temps où il a vécu , et particulièrement dans le sien propre. Il faut dépeindre un roi de l'Asie autrement qu'un consul romain : l'un parlera comme un monarque absolu^ qui dispose de ses sujets , l'autre comme un magistrat qui anime
J73 ŒUVBES CHOISIES
Sertojrias et de Pompée ' a tellement rempli nos esprits , que ne deyait-on pas espérer de celle de Porus et d'Alexandre sur un sujet si peu commun? J'aurais voulu encore que Fauteur nous eût donné une plus grande idée de cette guerre. En effet , ce passage de TBydaspe , si étrange qu'il se laisse à peine concevoir ; une grande armée de l'autre côté avec des chariots terribles , et des éléphants alors effroyables , des éclairs, des foudres , des tempêtes , qui mettaient la confusion partout , quand il fallut passer un fleuve si large sur de simples peaux, cent choses étonnantes qui épouvantèrent les Macédoniens , et qui surent faire dire à Alexandre<]u'enGn il avait trouvé un péril digne de lui ; jLout cela devait fort élever l'imagination du poète , et dans la peinture de l^ppareil , et dans le récit de la bataille^
Cependant on parle à peine des camps des deux rois , à qui l'on ôte leur propre génie pour les asservir à des princesses purement imaginées. Tout ce que l'intérêt a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes, la défense d'un pays, la conservation d'un royaume, n'excite point Porus au combat; il y est animé seulement par les beaux yeux d'Axiane , et Tunique but de sa valeur est de se rendre recommandable auprès d'elle. Ou dépeint ainsi les chevaliers errants, quand ils entreprennent une aventure; et le plus bel esprit, à mon avis, de toute 4'£spagne, ne fait jamais entrer don Quichotte dans le combat , qu'il ne se recommande à Dulcinée.
Un faiseur de romans peut former les héros à sa fantaisie; il Importe peu aussi de donner la véritable idée d'un prince obscur, dont la réputation n'est pas venue jusques à nous : mais ces grands personnages de l'antiquité, si célèbres dans leur siècle, et plus connus parmi nous que les vivants, même ; les Alexandre , les Scipion , les César , ne doivent jamais perdre leur caractère entre nos mains ; car le spectateur le moins délicat sent qu'on le blesse , quand on leur.
* /'oy . le Serlorims de CorneiUe , act 111, se. i.
DE SAINT-EYRBMOMD. 173
donne des défauts qu'ils n*avaient pas , ou qu*on leur ôté des vertus qui avaient fait sur son esprit une impression agréable. Leurs vertus établies une fois chez nous intéressent Tamonrpropre comme notre vrai mérite; on ne saurait y apporter ta moindre altération, sans nous faire sentir ce changement avec violence. Surtout il ne faut pas les déGgurer dans la guerre , pour les rendre plus illustres dans l'amour. Nous pouvons leur donner des maîtresses de notre invention, nous pouvons mêler de la passion avec leur gloire; mais gardonsnous de ùÀre un Antoine d'un Alexandre , et ne ruinons pas le héros établi par tant de siècles en fsiveur de l'amant que nous formons à notre fantaisie.
Rejeter l'amour de nos tragédies, conîme indigne des héros, c'est ôter ce qui nous fait tenir encore à eux par un secret rapport, par je ne sais quelle liaison qui demeure encore entre leurs âmes et les nôtres ; mais pour les vouloir ramener à nous par ce sentiment commun , ne les faisons pas descendre au-dessous d'eux, ne ruinons pas ce qu'ils ont au-dessus des hommes. Avec cette retenue, j'avouerai qu'il n'y a point de sujets où une passion générale que la nature a mêlée en tout ne puisse entrer sans peine et sans violence. D'ailleurs,, somme le^ femmes sont aussi nécessaire» pour la représentation que les hommes , il est à propos de les faire parler autant qu'on peut de ce qui leur est le plus naturel et dont elles parlent mieux que d^cune chose. Qtez aux unes l'expression des sentiments amoureux , et aux autres l'entretien secret où les fait entiper la confidence, vous les réduisez ordinairement à des conversations fort ennuyeuses. Presque tous leurs mouvements , comme leurs discours , doivent être des effets de leur passion : leurs joies , leurs tristesses , leurs craintes , leurs désirs doivent sentir un peu d'amour pour nous plaire^
Introduisez une mère qui se réjouit du bonheur de son eker fils , ou s'afflige de l'infortune de sa pauvre fille, sa satisfaction ou sa peine fera peu d'impression sur l'âme des spectateurs. Pour être touchés des larmes et des plaintes de
174 UKUVfiES CHOfSlKS
ce sexe, voyons une amante qui pleure la mort d'un amant, non pas une femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur des maîtresses tendres et précieuses nous touche bien plus que TaflOiction d'une veuve artificieuse ou intéressée , et, qui toute sincère qu'elle est quelquefois , nous donne toujours une idée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres.
De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre , je n'aime à voir que la seule Comélie ■ , parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome et du grand Pompée.
Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement accorder à l'amour sur nos théâtres; mais qu'on se contente de cet avantage , où la régularité même pourrait être intéressée , et que ses plus grands partisans ne croient pas que le premier but de la tragédie soit d'exciter des tendresses dans nos cœurs. Aux sujets véritablement héroïques , la grandeur d'âme doit être ménagée devant toutes choses. Ce qui serait doux et tendre dans la maîtresse d'un homme ordinaire, est souvent faible et honteux dans l'amante d'un héros. Elle peut s'entretenir quand elle est seule des combats intérieurs qu'elle sent en elle-même; elle peut soupirer en secret de son tourment, conGer à une sûre et chère confidente ses craintes et ses douleurs : mais soutenue de sa gloire, et fortifiée par sa raison, elle doit toujours demeurer maltresse de ses senti* ments passionnés , et animer son amant aux grandes choses par sa résolution , au lieu de l'en détourner par sa faiblesse.
£n effet, c'est un spectacle indigne de voir le courage d'un héros amolli par des soupirs et des larmes ; et s'il méprise fièrement les pleurs d'une belle personne qui l'aime, il fait moins paraître la fermeté de son cœur que la dureté de son âme.
Pour éviter cet inconvénient-là, Corneille n'a pas moins
* Foy. le Pompée de Corneille.
DE SAIKT-EVIIKMOMD. 175
d*égard au caractère d«s femmes illustres qu'à celui de ses héros. Emilie anime CiDua à Texéçution de leur dessein ' , et va dans son cœur ruiner tous les mouvements qui s'opposent à la mort d'Auguste. Cléopatre a de la passion pour César, et met tout en usage pour sauver Pompée ' : elle serait indigne de César si elle ne s'oppose à la lâcheté de son frère, et César indigne d'elle s'il est capable d'approuver cette infamie. Dircé, dans VOEdipe , conteste de grandeur de courage avec Thésée, tournant sur soi rexplic^tion funeste de l'oracle, qu'il voulait s'appliquer pour l'amour d'elle.
Mais il faut considérer Sophonisbe ^ , dont le caractère eût pu être envié des Romains même. Il faut la voir sacrifier le jeune Massinisse au vieux Syphax , pour le bien de sa patrie; il faut la voir écouter aussi peu les scrupules du devoir en quittant Syphax, qu'elle avait fait les sentiments de son amour en se détachant de Massinisse; il faut la voir qui soumet toutes sortes d'attachements, ce qui nous lie, ce qui nous unit, les plus fortes chaînes, les plus douces passions, à son amour pour Carthage et à sa haine pour Rome ; il faut la voir enfin , quand tout l'abandonne , ne se pas manquer a elle-même , et dans l'inutilité des cœurs qu'elle avait gagnés pour sauver son pays , tirer du sien un dernier secours pour sauver sa gloire et sa liberté.
Corneille fait parler ses héros avec tant de bienséance , que jamais il ne nous eût donné la conversation de César avec Cléopatre 4, si César eût cru avoir les affaires qu'il eut dans Alexandrie ; quelque belle qu'elle puisse être , jusqu'à rendre l'entretien d'un amoureux fort agréable aux personnes indifférentes qui l'écoutent , il s'en fût passé assurément, à moins que de voir la bataille de Pharsale pleinement gagnée , Pompée mort et le reste de ses partisans en fuite. Comme César se croyait alors le maître de tout , on a pu lui offrir une gloire acquise ,
' Foy. le CintiOf act. f, se. m.
2 f oj/. dans la tragédie de Pompée, ^ f^oij. la Sophonisbe.
* roy. le Pompée, act. IV, se. m.
et une puissance apparemment assurée ; mais quand il a découvert la conspiration de Ptolomée , quand il voit ses affaires en mauvais état , et sa propre vie en danger , ce n'est plus un amant qui entretient sa maîtresse de sa passion , c'est le général romain qui parle à la reine du péril qui les regarde et la quitte avec empressement pour aller pourvoir à leur sûreté commune.
Il est donc ridicule d'occuper Porus de son seul amour, sur le point d'un grand combat qui allait décider pour lui de toutes choses ; il ne Test pas moins d'en faire sortir Alexan* dre quand les ennemis se rallient. On pourrait l'y faire entrer avec empressement pour chercher Porus, non pas l'en tirer avec précipitation pour aller voir Cléophile , lui qui n'eut jamais ces impatiences amoureuses et à qui la victoire ne paraissait assez pleine que lorsqu'il avait ou détruit ou pardonné. Ce que je trouve pour lui de plus pitoyable , c'est qu'on lui fait perdre beaucoup d'un côté , sans lui faire rien gagner de l'autre II est aussi peu héros d*amour que de guerre; l'histoire se trouve déGgurée sans que le roman soit embelli : guerrier dont la gloire n'a rien d'animé qui excite notre ardeur, amant dont la passion ne produit rien qui touche notre tendresse.
Voilà ce que j'avais à dire sur Alexandre et sur Porus. Si je ne me suis pas attaché régulièrement à une critique exacte, c'est que j'ai moins voulu examiner la pièce en détail que m'étendre sur la bienséance qu'on doit garder à fèiire parler les héros , sur le discernement qu'il faut avoir dans la différence de leurs caractères; sur le bon et mauvais usage des tendresses de l'amour dans la tragédie, rejetées trop austèrement par ceux qui donnent tout aux mouvements de la crainte et de la piété, et recherchées avec trop de délicatesse par ceux qui n'ont de goât que pour cette sorte de sentir ments.
DE SAINT-EVBEMQND. 177