DE M. CORNEILLE
A M. de Barillon^.
I. Je n'ai jamais douté de votre incliDotion à la vertu ; mais je ne vous croyais pas scrupuleux jusques au point de ne pouvoir souffrir Rodogune sur le théâtre, parce qu'elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère , après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, monsieur, d'oublier la douceur de notre naturel , l'innocence de nos mœurs, l'humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de rOrient. Quand vous aurez fait réflexion qu'en toutes les familles royales de l'Asie les pères se défont de leurs enfants sur le plus léger soupçon; que les enfants se défont de leurs pères par l'impatience de régner; que les maris font tuer leurs femmes, et les femmes empoisonner leurs maris; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères ; quand vous aurez considéré un usage si détestable établi parmi les rois de ces nations , vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre ; qu'elle ait voulu assurer sa vie , recouvrer sa liberté et mettre un amant sur le trône par la perte de la plus méchante femme qui fut jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu'ils auraient dû avoir pour la meilleure mère du monde; il a fait prendre à la jeune reine le parti qu'exigeait d'elle la néc^sité de ses affaires.
Peut-être, me direz-vous, que ces crimes-là peuvent s'exécuter en Asie, et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige'de refuser notre théâtre à une femme qui n'a fait que conseiller le crime pour son salut , et de l'accorder à ceux qui l'ont fait eux-mêmes sans aucun
' Ambassadeur extraordinaire de France auprès du roi Charles II.
siijel ? Pourquoi bannir de notre scène Rodoguue et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à Thyesteses propres enfants dans un festin ? Pourquoi Néron y fera t-il empoisonner Britannicus ? Pourquoi Hérode , roi des Juifs , roi' de ce peuple aimé de Dieu , fera-t-il mourir sa femme ? Pourquoi Amurat fera-t-ii étrangler Roxane et Bajazet? £t venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si catholique, fera-t-ii mourir don Carlos sur un soupçon fort mal éclairci ? La nouvelle la plus agréable que nous ayons > a renouvelé la mémoire d'une chose ensevelie , et a produit une tragédie en Angleterre ' , dont le sujet a su plaire à tous les Anglais. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n*a pas demandé un crime pour un crime : elle a demandé sa sûreté , qui ne pouvait s'établir que par un crime ; mais un crime à l'égard d'un capucin plus qu'à l'égard d'un ambassadeur, un crime dont Machiavel aurait fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopatre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.
Une chose que vous trouviez fort à redire, monsieur, c'est qu'on ait rendu une jeune princesse capable d'une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge ; mais je sais qu'elle était reine et qu'elle était veuve. Une de ces qualités sufOt pour faire perdre le scrupule à une femme à quelque âge que ce soit. Faites grâce, monsieur, faites grâce à Rodogune. Le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien , où vous pourrez faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.
yi madame la duchesse Mazarin.
11. Il jne semble que Rodogune n'est pas mal justifiée; faisons la même chose pour Emilie auprès de madame Mazarin. Suspendez votre jugement, madame, Emilie n*est pas fort coupable d'avoir exposé Cinna aux dangers d'une cons-
> Don Carlos , noovpllc historique , pour l'abbé de Saint-Réal. -" Composée par Olway.
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piratioD. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même : c'est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens , c'est par Hortense que j£ prétends justifier Emilie.
Emilie avait vu la proscription de sa famille ; elle avait vu massacrer son père, et, ce qui était plus insupportable à une Romaine, elle voyait la république assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent cbercber des amis à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments , et que les mêmes sentiments pussent unir pour perdre un usurpateur. Cinna , neveu de Pompée, et le seul reste de cette grande maison qui avait péri pour la république , joignit ses ressentiments à ceux d'Emilie ; et tous deux, venant à s'animer par le souvenir des injures autant que par l'intérêt du public , formèrent ensemble le dessein bardi de cette illustre et célèbre conspiration.
Dans les conférences qu'il fallut avoir pour conduire cette affaire les cœurs s'unirent aussi bien que les esprits; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration , et jamais Emilie ne se promit à Cinna qu'à condition qu'il se donnerait tout entier à leur entreprise. Ils conspirèrent donc avant de s'aimer ; et leur passion , qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles qui suivant toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance et à l'amour de la liberté.
Comme leur dessein était sur le point de s'exécuter, Cinna. se laissant toucher à la confiance et aux bienfaits d'Auguste, fit voir à Emilie une âme sujette au remords et toute prête à changer de résolution; mais Emilie, plus romaine que Cinna, lui reprocha sa faiblesse, et demeura. plus fortement attachée à son dessein que jamais. Ce fut là qu'elle dit des injures à son amant , ce fut là qu'elle imposa des conditions que vous n'avez pu souffrir, et que vous approuverez , madame , quand vous vous serez^ mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d'Emilie ; le dessein de
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rétablir la république se joignit au désir de la vengeance; l*amour fut un effet de la conspiration , et il entra dans Tâme des conspirateurs plus pour y servir que pour y régler.
Joignons à la douceur de venger nos parents
La gloire qu^on remporte à punir les tyrans ,
Et faisons publier par toute ritalie :
R La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie.
<i On a touché son âme , et son cœur s'est épris ;
« Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix '. »
Vous êtes née à Rome, madame, et vous y avezTeçu Tâme des Porcie et des Arrie * , au lieu que les autres qu*on y voit naître n'y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toute grande , toute romaine, si vous viviez aujourd'hui dans une république qu'on opprimât ; si vos parents y étaient proscrits , votre maison désolée, et, ce qui est de plus odieux à une personne libre , si votre égal était devenu votre maître , ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer quand vous verrez la ruine de votre patrie , ce couteau ne serait-il pas essayé contre le tyran avant que d'être employé contre vousmême? Vous conspireriez sans doute ; et un misérable amant qui voudrait vous inspirer la faiblesse d'un repentir serait traité plus durement par Hortense que Cinna ne le fut par Emilie.
Je m'imagine que nous vivons dans une même république, dont un citoyen ambitieux opprime la liberté. En cet état déplorable je vous offrirais un vieux Cinna , qui ferait peu d'impression sur votre cœur ; mais quand vous lui auriez ordonné de punir le tyran, il ne reviendrait pas vous trouver avec des remords, avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainJte et des sentiments d'intérêt. Il recevrait la conGdence et les bienfaits du nouvel Auguste comme des outrages ; les périls ne feraient que l'animer à vous servir; il se porterait enfm si généreusement à l'exécution de l'entre-
* Vers d'Emilie à sa confidente, dans le Cinna . ^ Femmes de Brutus et de Pétus.
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prise, que vous le plaindriez mort pour avoir obéi à vos ordres , ou le loueriez vivant après les- avoir exécutés.
Que la condition du vieux philosopi)e est malheureuse ! Il ne se soucie point de gloire , et le mieux qu^il lui puisse arriver, c'est qu'un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore cette apparence de grâce , toute vaine qu'elle est, ne lui est accordée que bien rarement : il voit même beaucoup plus de disposition a lui donner des chagrins que des louanges. Et Dieu conserve monsieur l'ambassadeur de Portugal > ! s'il n'était plus au monde, le philosophe serait exposé le premier aux mauvais traitements que son excellence essuie tous les jours.
 messieurs de ***.
111 Si je dispute quelquefois avec vous, messieurs, ce n'est que pour remplir le vide du jeu , et pour vous ôter l'ennui d'une conversation trop languissante. Je conteste à dessein de vous céder, et vous oppose de faibles raisons , tout préparé à reconnaître la supériorité des vôtres.
Dans cette vue j'ai soutenu que ie^ Menteur était une bonne comédie , que le sujet du Cid était heureux , et que cette pièce faisait un très-bel effet sur le théâtre , quoiqu'elle ne fût pas sans défauts ; j'ai soutenu que Ilodogune était un fort bel ouvrage, et que VOEdipe devait passer pour un chefd'œuvre de l'art. Pouvais-je vous faite un plus grand plaisir, messieurs , que de vous donner une si juste occasion de me contredire , et de faire valoir la force et la netleté de votre jugement aux dépens du mien?
J'ai soutenu que pour faire une belle comédie il fallait choisir un beau sujet , le bien disposer, et le mener naturellement à sa fin; qu'il fallait faire entrer les caractères dans les sujets , et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères ; que nos actions devaient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu'il fallait remettre à la philosophie de nous fatre connaître ce que sont les hommes , et à la
' Le comti^ <lc M«4o».
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comédie de nous faire voir oe qu*ils font ; et qu'entln ce n^ert pas tant la natore liumaine qu'il faut expliquer, que la condiliou humaine qu'il faut représenter smr le théâtre.
Ne vous ai-je pas bien servi , messieurs , quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions? Pouvais- je plus faire pour vous que d'^xpoder à votre censure la rudesse d*un vieux goût, qui a fait voir le raffinement du vôtre ? Vous avez raison, messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d*Aristote et dHorace , des rêveries de Beiosius et de Grotius, des caprices de Corneille ettie Ben. Johnson, des fantaisies de Rapin et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens , c'est la mode. Que sert une raison qui n'est point reçue , et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît?
J'avoue qu'il y a eu des temps où il fallait choisir de beaux sujets, et les bien traiter : il ne faut plus aujourd'hui que des caractères , et je demande pardon an poète de la comédie de M. le duc de Buckingham, sMl ma p«tru ridicule quand il se vantait d'avoir trouvé l'invention de faire des comédies sans sujet ^ J'ai les mêmes excuses à vous faire, messieurs : comme vous avez le même esprit, je vous ai tous offensés également , ce qui m'oblige à vous donner une pareille satisfaction ; mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous sur la comédie , j'espère que vous me ferez à l'avenir un traitement plus favorable en tout , et que madame Mazarin me sera moins opposée qu'elle n^est.
Que vous ai'je fait , madame la duchesse , pour me traiter de la façon que vous me traitez ? Il n'y a que moi et le diablede Quevedo à qui l'on impute toutes les qualités contraires. Vous me trouverez fade dans les louanges , vous me trouverez piquant dans les vérités : si je veux me taire , je suis trop discret ; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contestation vous choque; quand je m'empêche de disputer, ma retenue vous paraît méprisante et dédaigneuse. Dis-j'^ des nouvelles , je suis mal informé ; n'en dis-je pas , je fais
' Foij. ia comédie du duc de Backingtiam, intitulée The Rehearsat.
le mystérieux. A Pombre on se défie de moi comme d'un pipeur, et on me trompe comme un imbécile. On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu'oni les autres; tout le monde crie, tout le monde se plaint, et je suis seul à souffrir.
Je vous ai Tobligation de toutes ees choses , madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu'il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise , mépriser ceux que j'honore , offenser ceux que je crains. Quartier, madame la duchesse ; je me rends. Ce n'est pas vaincre que d'avoir affaire à des gens rendus : portez vos armes contre les rebelles y forcez les opiniâtres , et gouvernez avec douceur tes soumis. La différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra ( et ce grand jour n'est pas loin) que le comte de Mélos ne murmurera- plus à l'ombre, et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi j'ai abandonné les Fisionnaires et le Metkteur : Racine est préféré à Corneille , et les caractères l'emportent sur les sujets^ Je ne renonce pas seulement à mon opinion, madame; je maintiens les vôtres avec plus de fer-, meté que M. de Villiers n'en peut avoir à soutenir la beauté de ses parentes. J'ai changé l'ordre de mes louanges et de mes censures. Dès les cinq heuresidu soir je blâmerai ce que vous jugerez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d'être loué^ Pour dernier sacrifice, je continuerai tant qu'il vous plaira la maudite société que nous avons eue , M. l'ambassadeur de France, M. le comte de Casteimelhor, et moi. Proposez quelque chose de plus difficile : vos ordres^ madame , le feront exécuter.
LËTTRK DE M. CORNEILLE A M. DE SAIM-ÉVREMOND,
POCR LK REMERCIER DES LOUANGES QU'iL LUI AVAIT DONNÉES DANS LA DISSERTATION SUR L* ALEXANDRE DE RACINE.
Monsieur,
L'obligation que je vous ai est d'une nature à ne pouvoir jamais vous en remercier dignement; et dans la confusion où j'en suis , je m'obstinerais encore dans le silence , si je n'avais peur qu'il ne passât auprès de vous pour ingratitude. Bien que les suffrages de l'importance du vôtre nous doivent toujours être très- précieux, il y a des conjonctures qui eu augmentent inflnuneDt le prix. Vous m'bonorez de votre estime en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune ; vous me soutenez, quand on se persuade qu'on m*a abattu ; et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de notre siècle quand vous daignez m'attribuer le bon goût de l'antiquité. C'est un merveilleux avantage pour un liomme qui ne peut douter que la postérité ne veuille bien s'en rapporter à vous : aussi je vous avoue après cela que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains tropbées qu'on établit sur le débris imaginaire des miens , et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on avait pour les anciens héros refondus à notre mode.
Me voulez-vous bien permettre d'ajouter ici que vous m'avez pris par mon faible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse , a la meilleure part de la mienne.^ Que vous flattez agréablement mes sentiments quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies , et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres ces caractères de leur temps, de leur nation , et de leur humeur ! J'ai cru jusque ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps, et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle
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est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et DOS enjoués sont de contraires avis , mais vous vous déclarez du mien : n'est-ce pas assez pour vous en être redevable au dernier point , et me dire toute ma vie , monsieur, votre très-liumble et très-obéissant serviteur,
COBNEILLE.