‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 39 sur 116 · DE M. CORNEILLE · texte numérisé non relu

DE M. CORNEILLE

Monsieur,

Je ne doute pas que vous ne fussiez le plus reconnaissant homme du monde d'une grâce qu'on vous ferait, puisque vous vous sentez obligé d'une justice qu'on vous rend. Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages , vous devriez des remerciments à tous ceux qui s'y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n'a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais , assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion, souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben. Johnson' de le nommer le Corneille d* Angleterre. M. Waller, un des plus beaux esprits dix siècle, attend toujours vos pièces nouvelles , et ne manque pas d'en traduire un acte ou deux en vers anglais , pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l'avantage de toucher les siens. U demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France; il n'y a que vous, dit-il, de tous les Français qui sache penser'. M. Vossius, le plus grand admirateur de la Grèce , qui ne saurait souffrir

' Ben. Johnson florissait sous les règnes de Jacques I et de Cliarles I. Il entreprit de reformer le théâtre anglais, et le fit avec beaucoup de succès. Ses comédies sont admirables, et surpassent de beaucoup ^cs (r;;gé.lics. U mounit en 1637.

^On dit aujourd'hui : U ti'y a que vous gui suchicr pcns'^r.

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hi moindre comparaisou des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide.

Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes , qui commencent à s'établir chez les étrangers , quand elles se passent à Paris ? Je ne m'étonnerais point qu'on prît quelque dégoût pour les vieux héfos, quand on en volt un jeune qui efface toute leur gloire ; mais si on se plaît encore à les voir représenter sur nos théâtres, comment ne peut-on pas admirer ceux qui viennent de vous ? Je crois que Finfluence du mauvais goût s'en va passer, et la première pièce que vous donnerez au public fera voir par le retour de ses applaudissements le recouvrement du bon sens et le rétablissement de la raison. Je ne finirai pas sans vous rendre grâces très-humbles de l'honneur que vous m'avez fait. Je me trouverais indigne des louanges que vous donnez à mon jugement ; mais comme il s'occupe le plus souvent à bien connaître la beauté de vos ouvrages , je confonds nos intérêts , et me laisse aller avec plaisir à une vanité mêlée avec la justice que je vous rends.

SUR Ll!;S TRAGÉDIES.

J'avoue que nous excellons aux ouvrages de théâtre , et je ne croirai point flatter Corneille quand je donnerai Tavantage à beaucoup de ses tragédies sur celles de l'antiquité. Je sais que les anciens tragiques ont eu des admirateurs dans tous les temps , mais je ne sais pas si cette sublimité dont on parle est trop bien fondée. Pour croire que Sophocle et Euripide sont aussi admirables qu'on nous le dit, il faut s'imaginer bien plus de choses de leurs ouvrages qu'on n'eu, peut connaître par des traductions ; et selon mon sentiment, les termes et la diction doivent avoir une part considérabloà la beauté de leurs tragédies.

U me semble voir au travers des louanges ([ue leur donnent

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leurs plus renommés partisans que la grandeur, la magnificence et la dignité surtout leur étaient des choses fort peu connues : c'étaient de beaux esprits resserrés dans le ménage d'une petite république, à qui une liberté nécessiteuse tenait lieu de toutes choses. Que s'ils étaient obligés de représenter la majesté d'un grand roi , ils entraient mal dans une grandeur inconnue, pour ne voir que des objets bas et gros- «iers , où leurs sens étaient comme assujettis.

Il est vrai que les mêmes esprits dégoûtés de ces objets s'élevaient quelquefois au çublime et au merveilleux ; mais alors ils fadsaient entrer tant de dieiu et de déesses dans leurs tragédies , qu'on a'y reconnaissait presque rien d'humain : ce qui était grand était fabuleux, ce qui était naturel était pauvre et misérable. Chez Corneille la grandeur se connaît far elle-même; les figures qu'il emploie sont dignes d'elle, quand il veut la parer de quelque ornement ; mais d'ordinaire il néglige ces vains dehors : il ne va point chercher dans les cieux de quoi faire valoir ce qui est assez considérable sur la terre, il lui suffit de bien entrer dans les choses', et la pleine image qu'il en donne fait la véritable impression qu'aiment à recevoir les personnes de bon sens.

£n effet, la nature est admirable partout, et quand on a recours à cet éclat étranger dont on pense embellir les objets, c'est souvent une confession tacite qu'on n'en connaît pas la propriété. De là viennent la plupart de nos figures et de nos comparaisons , que je ne puis approuver si elles ne sont rares , tout à fait nobles et tout à fait justes; autrement, c'est chercher par adresse une diversion pour se dérober aux choses que l'on ne fait pas connaître. Quelque beauté cependant que puissent avoir les comparaisons, elles conviennent beaucoup plus au poëme épique qu'à la tragédie. Dans le poëme épique l'esprit cherche à se plaire hors de son sujet , dans la tragédie l'âme ,. pleine de sentiments et possédée de passions, se tourne mat aisément au simple éclat d'une ressemblance.

Ramenons notre discours à ces anciens, dont il s'est

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théâtre : il nous fout souffrir aussi le reproche qu*ils nous font de passer dans Fautre extrémité , quand nous admirons chez nous des tragédies par de petites douceurs qui ne font pas une impression assez forte sur les esprits. Tantôt peu satisfaits dans nos cœurs d*une tendresse mal formée, nous cherchons dans Faction des comédiens à nous émouvoir encore ; tantôt nous voulons que Facteur, plus transporté que le poète , prête de la fureur et du désespoir à une agitation médiocre, à une douleur trop commune. En effet, ce qui doit être tendre n'est souvent que doux , ce qui doit former la pitié fait à peine la tendresse; Témotion tient lieu du saisissement, Tétonnement de Thorreur. Il manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond : les passions à demi-touchées n'excitent en nos âmes que des mouvements imparfaits, qui ne savent ni les laisser dans leur assiette ni les enlever hors d'elles-mêmes*

SUR NOS COMÉDIES, EXCEPTÉ CELLES DE MOLIÈRE,. OU L*ON TROUVE LE VRAI ESPRIT DE LA COMÉIHE.

Pour la comédie , qui doit être la représentation de la vie^ ordinaire, nous l'avons tournée tout à fait sur la galanterie, à l'exemple des Espagnols ; sans considérer que les anciens s'étaient attachés à représenter la vie humaine selon la diversité des humeurs, et que les Espagnols, pour suivre leur propre génie » n'avaient dépeint que la seule vie de Madrid dans leurs intrigues et leurs aventures.

Nous avouerons bien que les esprits de Madrid sont plus fertiles en inventions que les nôtres ; et c'est ce qui nous a ùÀt tirer d'eux la plupart de nos sujets , lesquels nous avons remplis de tendresse et de discours amoureux, et où nous avons mis plus de régularité et de vraisemblance. La raison en est qu'en Espagne , où les femmes ne se laissent presque jamais voir, l'imagination du poëte se consomme aux moyens

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ingénieux de faire trouver îes amants en même lieu ,' et en France , où la liberté du commerce est établie , la grande délicatesse de l'auteur est employée dans la tendre et amoureuse expression des sentiments.

Une femme de qualité espagnole * lisait , il n'y a pas longtemps, le roman de CééopeUrei et, comme après un long récit d'aventures, elle eut tombé sur une conversation délicate d'im Binant et d'une amante également passionnés : « Que d*esprit mal employé I dit-elle ; à quoi bon tous ces beaux discours, quand ils sont ensemble? »

Cest la plus belle réflexion que j'aie ouï faire de ma vie; et Galprenède , quoique Français , devait se souvenir qu'à des amants nés sous un soleil plus chaud que celui d'Espagne les paroles étaient assez inutiles en ces occasions. Mais le bons sens de cette dame ne serait pas reçu dans nos galanteries ordinaires , où il faut parler mille fois d'une passion qu'on n'a pas , poor la pouvoir persuader , et où l'on se voit tous les jours pour se plaindre , avant que de trouver une heure à Gnir ce faux tourment.

La Précieuse de Molière est dépeinte ridicule dans la chose aussi bien que dans les termes , de ne vouloir pas prendre le roman par la queue , quand il s'agit de traiter avec des parents l'affaire sérieuse d'un mariage ' ; mais ce n'eût pas été une fausse délicatesse avec un galant d'attendre sa déclaration , et tout ce qui vient par degrés dans le procédé d*une galanterie.

Pour la régularité et la vraisemblance, il ne faut pas s'étonner qu'elles se trouvent moins chez les Espagnols que chez les Français : comme toute la galanterie des Espagnols est venue des Maures, il y reste je ne sais quel goût d'Afrique, étranger des autres nations, et trop extraordinaire pour pouvoir s'accommoder à la justesse des règles. Ajoutez qu'une vieille impression de chevalerie errante , commune à toute TF^pagne, tourne les esprits des cavaliers aux aventures

■ La princesse d'Isenghicn.

'Voy. Les Précieuses ridtculcs.

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entre plusieurs aeteurs , dont chacun fournit de soi ce qu*il juge à propos pour son personnage : c'est, à le bien prendre <, un ramas de eonoetti impertinents dans la bouche des amoureux, et de froides bouffonneries dans celles des Zannis*. Vous ne voyez de bon goût nulle part; vous voyez un faux esprit qui règne, soît en des pensées pleines de cieux, de soleils , d'étoiles , d'éléments ; soit dans une affectation de naïveté qui n'a rien du vrai naturel.

J'avoue que les bouffons sont inimitables, et de cent imitateurs que j'ai vus, il n'y en a pas un qui soit parvenu à leur ressembler. Pour les grimaces^ les postures, les mouvements; pour l'agilité , la disposition ; pour les changements d'un visage qui se démonte comme il lui plaît , je ne sais s'ils ne sont pas préférables aux mimes et aux pantomimes des anciens. Il est certain qu'il faut bien aimer la méchante plaisanterie pour être touclié de ce qu'on «itend ; il faut être aussi bien grave et bien composé pour ne rire pas de ce qu'on voit ; et ce serait un dégoût trop affecté de ne se plaire pas à leur action parce qu'un homme délicat ne prendra pas de plaisir à leurs discours.

Toutes les représentations où l'esprit a peu de part ennuient à la fin ; mais elles ne laissent pas de surprendre , et d'être agréables quelque temps avant que de nous ennuyer. Comme la bouffonnerie ne divertit un honnête homme que par de petits intervalles, il faut la finir à propos , et ne pas donner le temps à l'esprit de revenir à la justesse du discours et à ridée du vrai naturel. Cette économie serait à désirer dans la comédie italienne, où le premier dégoût est suivi d'un nouvel ennui, plus lassant encore, et où la variété, au Heu de vous récréer, ne vous apporte qu'une autre sorte de. langueur.

En effet, quand vous êtes las des bouffons qui ont trop demeuré sur le théâtre , les amoureux paraissent , pour vous accabler : c'est à mon avis le dernier supplice d'un homme délicat, et on aurait plus de raison de préférer une prompte

' Les boiifrons de la comédie italienne.

mort (1 la patienee de les écouter, que n'en eut le Lacédétnonien de Bocealiiii lorsqu'il préféra le gibet à TeRnuyeuse lecture de la Guerre de Pise, dansGuichardin '. Si quelqu'un trop amoureux de la vie a pu essuyer une lassitude si mortelle , au lieu de remettre son esprit par quelque diversité agréable, il ne trouve de changement que par une autre importunité , dont le docteur le désespère. Je sais que pour bien dépeindre la sottise d'un docteur il faut faire en sorte qu'il tourne toutes ses conversations sur la science dont il est possédé; mais que sans jamais répondre à ce qu'on lui dit,^ il cite mille auteurs, et allègue mille passages avec une volubilité qui le met hors d'haleine, c'est introduire un fou qu'on devrait mettre aux petites maisons, et non pas ménager à propos l'impertinence de son docteur.

Pétrone a toute une autre économie dans le ridicule d'Kumolpe; la pédanterie de Sidias est autrement ménagée par Théophile ; le caractère de Caritidès dans les Fâcheux de Molière est tout à fait juste : on n'en peut rien retrancher sans défigurer la peinture qu'il en fait. Voilà les savants ridicules dont la représentation serait agréable sur le Jthéâtre. Mais c'est mal divertir un honnête homme , que de lui donner un misérable docteur, que les livres ont rendu fou , et qu'on devrait enfermer soigneusement, comme j'ai dit, pour dé' rober à la vue du monde l'imbécillité de notre condition et la misère de notre nature.

C'est pousser trop loin mes observations sur la comédie italienne; et pour recueillir en peu de mots ce que j'ai assez étendu, je dirai qu'au lieu d'amants agréables, vous n'avez que des discoureurs d'amour affectés ; au lieu de comiques naturels , des bouffons incomparables, mais toujours bouffons ; au lieu de docteurs ridicules , de pauvres savants in-

* Instantissimamente sapplicô. che per tatU gVanni délia soà vita lo condannasaero a remare in nna galea , che lo roarassero trà due nnira , e che per miflerioordia fino lo soorUcaasero yivo, perche in legger qoei disoor» senzaline, queiconsigU tanto tediosi, quelle fredissime concioni, Tarte uella presa d*ogni vil colombaia, era crepacuore che superava tutU gl'aculei Ingleà, etc. Bogcal. LatjguagH de Pamatso, cent, i, ra^. VI.

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sensés. Il n'y a quasi pas de personnage qui ne soit outré; à la réserve de celui du Pantalon , dont on fait le moins de cas , et le seul néanmoins qui ne passe pas la vraisemblance.

La tragédie fut le premier plaisir de Tancienne république , et les vieux Romains, possédés seulement d'une âpre vertu, n'allaient chercber aux théâtres que des exemples qui pouvaient fortifier leur naturel et entretenir leurs dures et austères habitudes. Quand on joignit la douceur de l'esprit pour la conversation à la force de l'âme pour les grandes choses, on se plut aussi à la comédie , et tantôt on cherchait de fortesidées , tantôt on se divertissait par les agréables.

Sitôt que Rome vint à se corrompre, les Romains quittèrent la tragédie , et se dégoûtèrent de voir au théâtre une image austère de l'ancienne vertu. Depuis ce temps-là jusques au dernier de la république la comédie fut le délassement des gens polis et l'amusement du peuple, ou relâché ou adouci.

Un peu devant la guerre Civile l'esprit de la tragédie revint animer les Romains , la disposition secrète d'un génie qtii les préparait aux funestes révolutions qu'on vit arriver. César en composa une, et beaucoup de gens de qualité en composèrent aussi. Les désordres cessés sous Auguste et la tranquillité bien rétablie , on chercha toutes sortes de plaisirs. Les comédies recommencèrent, les pantomimes eurent leur crédit, et la tragédie ne laissa pas de se conserver une grande réputation. Sous le règne de Néron , Sénèque prit des idées funestes, qui lui firent composer les tragédies qu'il nous a laissées. Quand la corruption fut pleine, et le vice général , les pantomimes ruinèrent tout à fait la tragédie et la comédie : l'esprit n'eut plus de part aux représentations , et la seule vue chercha dans les postures et les mouvements ce qui peut donner à l'âme des spectateurs des idées voluptueuses.

Les Italiens aujourd'hui se contentent d'être éclairés du même soleil , de respirer le même air, et d'habiter la même terre qu'ont habitée autrefois les vieux Romains ; mais ils ont laissé pour les histoires cette vertu sévère qu'ils exerçaient,

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ne croyant pas avoir besoin de la tragédie pour s'animer à des choses dures qu'ils n'ont pas envie de pratiquer. Comme ils aiment la. douceur de la vie ordinaire , et les plaisirs de la vie voluptueuse , ils ont voulu former des représentations qui eussent du rapport avec Fun et avec l'autre , et delà est venu le mélange de la comédie et de l'art des pantomimes que nous voyons sur le théâtre des Italiens. C'est à peu près ce qu'on peut dire des Italiens qui ont paru en France jusqu'à présent.

Tous les acteurs de la troupe qui joue aujourd'hui sont généralement bons , jusques aux amoureux; et pouc ne leur pas faire d'injustice , non plus que de grâce , je dirai que ce sont d'excellents comédiens, qui ont de fort méchantes comédies. Peut-être n'en sauraient-ils faire de bonnes , peut-être ont-ils raison de n'en avoir pas ; et le comte de Bristol reprochant un jour à Cinthio qu'il n'y avait pas assez de vraisemblance dans leurs pièces , Cinthio répondit que s'il y eu avait davantage , on verrait de bons comédiens mourir de faim avec de bonnes comédies.

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