JUGEMENT SUR QUELQUES AUTEURS FRAJNÇAIS
A madame la duchesse Mazarin.
Voici , madame, le jugement que vous m'avez demandé sur quelques-uns de nos auteurs.
Malherbe a toujours passé pour le plus excellent de nos poètes , mais plus par le tour et par l'expression que par rinventiou et par les^pensées.
On ne saurait disputer à Voiture le premier rang en toute matière ingénieuse et galante; c'est assez à Sarrasin d'avoir le second , pour être égal au plus estimé des anciens en ce genre-là.
Benseradea un caractère si particulier, une manière de dire les choses si agréable , qu'il fait souffrir les pointes et les allusions aux plus délicats.
198 CKUVBES CHOISIES
Dans la tragédie Coraeille ne souffre point d'égal, Racine de supérieur , la diversité des caractères permettant la èoncurrence , si elle ne peut établir Tégalité. Corneille se fait admirer par l'expression d'une grandeur d'âme héroïque, par la force des passions, par la sublimité du discours; Racine trouve son mérite en des sentiments plus naturels , en des pensées plus nettes, dans une diction plus pure et plus facile. Le premier enlève Tâme , l'autre gagne l'esprit ; celuici ne donne rien à censurer au lecteur y celui-là ne laisse pas le spectateur en état d'examiner. Dans la conduite ile l'ouvrage , Racine, plus circonspect ou se défiant de lui-même, s'attache aux Grecs, qu'il possède pac£ftitement ; Corneille, profitant des lumières que le temps apporte, trouve des beautés qu'Aristote ne connaissait pas.
Molière a pris les anciens pour modèle , inimitable à ceux qu'il a imités , s'ils vivaient encore.
Il n'y a point d'auteur qui fasse plus d'honneur à notre siècle que Despréaux ; en £sdre un éloge plus étendu , ce serait entreprendre sur ses ouvrages , qui le font eia-mémes.
La Fontaine embellit les fables des anciens ; les anciens; auraient gâté les contes de la Fontaine.
Perrault a mieux trouvé les défauts des anciens qu'il n'a prouvé l'avantage des modernes. A tout prendre, son livre ■ me semble très-bon, curieux , utile, capable de nous guérir do beaucoup d'enreurs. J'aurais souhaité que le chevalier eât fait moins de contes , que le président eût un peu plus étendu ses raisons , l'abbé resserré les siennes.
Vous voulez , madame , que je parle de moi, et je vouS; parlerai de vous. Si quelqu'un de ces messieurs avait été ea ma place , pour vous voir tous les jours et recevoir les lu^ mières que vous inspirez , il aurait passé les anciens et les modernes. J'en ai profité si peu , que je ne mérite aucun rang parmi ces illustres.
' Parallèle des Anciens et des Modernes.
DE SAINT-£VfiBHOND. 19^