DISSERTATION SUR LE MOT VASTE
A Messieurs de V Académie française.
Après m^étre condamné moi-même sur le mot vast£, je me persuadais qu'on devait être content de ma rétractation ; mais puisque messieurs de rAcadémie ont jugé à propos que leur censure fût ajoutée à la mienne , je déclare que mon désaveu n'était pas sincère ; c'était un pur effet de docilité, et un assujettissement volontaire de mes sentiments à ceux de madame Mazarin. Aujourd'hui je reprends contre eux la raison que j'avais quittée pour elle , et que tout honnête homme ferait vanité d'avoir perdue.
On peut disputer à messieurs de l'Académie le droit de régler notre langue comme il leur plaît. 11 ne dépend pas des auteurs d'abolir de vieux termes par dégoût, et d'en introduire de nouveaux par fantaiâe : tout ce qu'on peut faire pour eux , c'est de les rendre maîtres de l'usage , lorsque l'usage n'est pas contraire au jugement et à la raison. Il y a des auteurs qui ont perfectionné les langues, il y en a eu qui les ont corrompues , et il faut revenir au bon sens pour en juger. Jamais Rome n'a eu de si beaux esprits que sur la fin de la république : la raison en est qu'il y avait encore assez de liberté parmi les Romains pour donner de la force aux esprits , et assez de luxe pour leur donner de là politesse et de l'agrément. En ce temps où la beauté de la langue était à son plus haut point , ce temps où il y avait à Rome de si grands génies, César, Salluste, Cicéron , Hortensius , Rrutus, Asinius^Pollio , Curion , Catulle , Atticus , et beaucoup d'autres, qu'il serait inutile de nommer, en ce temps il était juste de se soumettre à leur sentiment , et de recevoir avec docilité leurs décisions ; mais lorsque la langue est venue à se corrompre sous les eAipereurs, lorsque l'on préférait Lucain à Virgile et Sénèque à Cicéron , était-on obligé d'assujettir la liberté de son jugement à l'autorité de ceux qui faisaient les beaux «esprits? Et Pétrone n'est-il pas loué par tous les gens
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Les rivières d'une juste grandeur nous font voir des bords agréables , et nous inspirent insensiblement la douceur de leur eours paisible ; les fleuves trop larges , les débordements, les inondations nous déplaisent par leurs agitations : nos yeux ne sauraient souffrir leur vaste étendue. Les pays sauvages qui n'ont pas encore reçu de culture , tles pays ruinés par la désolation de la guerre, les terres désertes et abandonnées, ont quelque cbose de vaste qui fait naître en nous comme un secret sentiment d'horreur, yasius, quasi vastatus : vaste est à peu près la même chose que gâté, que ruiné. Passons des solitudes, des fcnréts, des campagnes, des rivières, aux animaux et aux hommes.
Les baleines , les éléphants se nomment vastœ et immanes beUuœ. Ce que les poètes ont feint de plus monstrueux, les cyclopes , les géants sont nommés vastes :
Vastosque ab rupe Cyclopas prospicio.
Vas ta se mole moventem pastorem Polyphemum '.
Parmi les hommes, ceux qui excédaient notre stature or« dinaire , ceux que la grosseur ou la grandeur distinguait des autres, étaient nommés chez les Latins vasta corpora.
yastus a passé jusqu'aux coutumes et aux manières. Caton^ qui avait d'ailleurs tant de bonnes qualités, était un homme vasHs morUmSy à ce que disaient les Romains. Il n'y avait aucune élégance en ses discours, aucune grâce, ni en sa personne ni en ses actions : il avait un air rustique et sauvage en toutes choses. Les Allemands^ aujourd'hui civilisés et polis en beaucoup de lieux , voulaient autrefois que ce qui était chez eux et autour d'eux eût quelque chose de vaste. Leur habitation, leur train, leur suite, leur équipage, leurs assemblées, leurs festins, va^tom aUquid redolehant; c'est-à-dire qu'ils se plaisaient à une grandeur démesurée, où il n'y avait ni politesse ni ornement. J'ai remarqué que le mot de vaste a quatre ou cinq significations dans Cicéion , toutes en maii-
1 Virg., JÎHcid,, iib. Ul.
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vaise part: vasta solHudo', vertus et agrestu^ y vasta etimmani beilua^, vastam et hiantem oratiofiem^, la sîgniOcation la plus ordinaire de vastus, c'est trop spacieux, trop étendu, trop grand, démesuré.
On me dira peut-être que vctste ne signifie pas en français ce que vastus peut signifier en latin, dans tous les sens qu'on lui a donnés. Je Tavoue. Mais pourquoi ne eonservera-t*il pas sa signification la plus naturelle, comme datileur, volupté, ttberté, faveur, honneur, affliction, consolation, et mille mots de cette nature- là, conservent la leur? Encore y a-t-il une raison pour vaste qui ne se trouve point pour les autres; c'est tqu'il n'y a jamais eu de terme français qui exprimât véritablement ce que le vastus des Latins devait exprimer; et nous ne l'avons pas rendu français pour augmenter up nombre de mots qui signifient la même chose , c'est pour donner à notre langue ce qui lui manquait , ce qui la rendait défectueuse. Nous pensons plus fortement que nous ne nous exprimons ; il y a toujours une partie de notre pensée qui nous demeure : nous ne la communiquons presque jamais pleinement; et c'est par l'esprit de pénétration plus que par l'intelligence des paroles que nous entrons tout à fait dans la conception des auteurs. Cependant, comme si nous appréhendions de bien entendre ce que pensent les autres, ou de faire comprendre ce que nous pensons nous-mêmes, nous affaiblissons les termes qui auraient la force de Texprimcr. Mais en dépit que nous en ayons, vaste conservera en français la véritable signification qu'il a en latin. On dit trop vaste, comme on dit trop insolent, trop extravagant, trop avare : et c'est l'excès d'une méchante qualité. On ne dit point assez vaste, parce qu'assez 'marque une situation , une consistance , une mesure juste et raisonnable ; et du moment qu'une chose est vaste , il y a de l'excès , il y a du trop ; assez
> Cic, in Somn, Scip,, $ 6.
2 De Oratore, lib. 1,^23.
3 De Divin., lib. I, 5 24.
* Rhetor. ad Herenn., lib. IV, S «2.
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ne saurait jamais lui convenir. Venons à examiner particulièrement Vesprit vaste , puisque c est le sujet de la question.
Ce que nous appelons YesprU se distingue en trois facultés, le jugement, la mémoire, Timagioation. Un jugement peut être loué d'être solide, d'être profond , d'être délicat à discerner, juste à définir; mais, à mon avis, jamais homme de bon sens ne lui donnera la qualité de vaste. On dit qu'une mémoire est heureuse , qu'elle est fidèle, qu'elle est propre à recevoir et à garder les espèces *, mais il n^est pas venu en ma connaissance qu on l'ait nommée vaste, qu'une fois > , à mon avis mal à propos, /"^asfe-se peut appliquer à une imagination qui s'égare, qui se perd, qui se forme des visions et des chimères.
Je n'ignore pas qu'on a prétendu louer Aristote en lui attribuant un génie vaste ; on a cru que cette même qualité de vaste était une grande louange pour Homère. On dit qu'Alexandre, que Pyrrhus, que CatHina, que César, que Charles- Quint , que le cardinal de Richelieu , ont eu Vesprit vaste ; mais si on prend la peine de bien examiner tout ce qu'ils ont fait, on trouvera que les beaux ouvrages, que les belles actions doivent s'attribuer aux autres qualités de leur esprit, et que les erreurs et les fautes doivent être imputées à ce qu'ils ont eu de vaste. Ils ont eu ce vaste, je l'avoue ; mais ç*a été leur vice, et un vice qui ne leur est pardonnable qu'en considération de * leurs vertus. C'est une erreur de notre jugement de faire leur mérite d'une chose qui ne peut être excusée que par indulgence : s'ils n'étaient presque toujours grands, on ne leur permettrait pas d'être quelquefois vastes. Venons à l'examen de leurs ouvrages et de leurs actions , donnons à chaque qualité les effets qui véritablement lui appartiennent; commençons par les ouvrages d' Aristote.
Sa Poétique en est un des plus achevés ; mais à quoi sont dus tant de préceptes judicieux , tant d'observations justes ? Qu'à la netteté de son jugement : on ne dira pas que c'est à son esprit vaste. Dans sa Politique, qui réglerait encore au-
■ i*atru.
joiird'liui des législateurs, c'est comme sage, comme prudent, comme habile, qu'il règle les diverses constitutions des États : cène fut jamais comme vaste. Personne n'est jamais entré si avant que lui dans le cœur de l'homme, comme on le peut voir dans sa Morale et dans sa Rhétorique, au chapitre des Passions ; mais c'est comme pénétrant qu'il y est entré, comme un philosophe qui savait faire de profondes réflexions, qui avait fort étudié ses propres mouvements et fort observé ceux des autres. Ne fondez pas le mérite du vaste là-dessus ; il n'y eut jamais aucune part. Aristote avait proprement Vesprit vaste dans la Physique, et c'est de là que sont venues toutes ses erreurs ; par là il s'est perdu dans les principes , dans la matière première, dans les cieux, dans les astres, et dans le reste de ses fausses opinions.
Pour Homère, il est merveilleux tant qu'il est purement humain , juste dans les caractères , naturel dans les passions , admirable à bien connaître et à bien exprimer ce qui dépend de notre nature. Quand son esprit vaste s'est étendu sur celle des dieux , il en a parlé si extravagamment que Platon l'a chassé de sa république comme un fou.
Sénèque aeu tort de traiter Alexandre d'un téméraire, qui devait sa grandeur à sa fortune. Plutarque me paraît avoir raison lorsquMl attribue ses conquêtes à sa vertu plus qu'à son bonheur. En effet , considérez Alexandre à son avènement à la couronne, vous trouverez qu'il n'a pas eu moins de conduite que de courage pour s'établir dans les États de son père. Le mépris que l'on faisait de la jeunesse du prince porta ses sujets "à remuer, et ses voisins à entreprendre; il punit des séditieux et assujettit des inquiets. Toutes choses étant pacifiées, il prit des mesures pour se faire élire général des Grecs contre les Perses , et ces mesures furent si bien prises , qu'on n^en eût pas attendu de plus justes du politique le plus consommé. Il fut élu, il entreprit cette guerre, il fit faire mille fautes aux lieutenants de Darius , et à Darius luimême, sans en faire aucune. Si la grandeur de son courage ne l'avait fait passer pour téméraire par les périls où il s'ex-
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IKMsait, sa conduite nous aurait laissé Titlée d'un prince prudent, d'un prince sage. Je vous le dépeins grand et habile en tout ce qu'il a fait de beau. Vous le voulez vaste, et c'est à ce vmte qu'il a dû tout ce qu'il a entrepris mal à propos. Un désir de gloire que rien ne bornait lui fit faire une guerre extravu^ante oontre les Scythes; une vanité démesurée iui persuada qu'il était Gï& de Jupiter : le vaste' s'étendit jusqu'à sa douleur, lorsque sa Couleur le porta à sacrifier des nations entières aux mânes d'Éphestion. Après qu'il eut conquis le grand empire de Darius , il |)0uvait se contenter du monde que nous connaissons; mais son esprit vaste forma le dessein de la conquête d'un autre : comme vaste, il entreprit son expédition des Indes, où l'armée le voulut abandonner, où sa flotte faillit à se perdre, d'où il revint à Babylone triste, confus , incertain , se défiaot des dieux et des hommes. Beaux effets de Vesprit vaste d'Alexandre !
Peu de princes ont eu Vesprit si vaste que Pyrrhus : sa conversation avec Cinéas, cette conversation, qui n'est ignorée de personne, le témoigne assez. Sa valeur, son expérience à la guerre lui faisaient gagner des combats : son esprit vaste, qui embrassait toutes choses , ne lui permit pas de venir à bout d'aucune ; c'était entreprise sur entreprise , guerre sur guerre : nul fruit de la guerre. Vainqueur en Italie, vainqueur en Sicile, en Macédoine, vainqueur partout, nulle part bien établi, sa fantaisie prévalant sur sa raison par de nouveaux desseins chimériques qui l'empêchaient de tirer aucun avantage des bons succès.
On parle de Catilina comme d'un homme détestable; on eût dit la même chose de César s'il avait été aussi malheureux dans son entreprise que Catilina le fut dans la sienne. 11 est certain que Catilina avait d'aussi grandes qualités que nul autre des Romains : la naissance, la bonne mine, le courage, la force du corps, la vigueur de l'esprit : nobiti génère natus, magna vi et animi et corporis, etc. H fut lieutenant de Sylla, comme Pompée; d'une maison beaucoup plus illustre que ce dernier, mais de moindre autorité dans le parti.
Après k mon de Sylla , il aspira aux emplois qtie Tautre sut obtenir, et rien n'était trop grand pour le crédit de Pompée, rien n'était assez élevé pour Tambition de Catllîna. L'impossible ne lui paraissait qu'extraordinaire ; l'extraordinaire lui semblait commun et facile. Fastus animus tmmoderata , ineredibiiia nimis alta eupiebat.
£t par là vous voyez le rapport qu'il y a d'un esprit vaste aax clioses démesurées. Les gens de bien condamnent son crime , les politiques blâment son entreprise , comme mal conçue; car tous ceux qui ont voulu opprimer la république, excepté lui, ont eu pour eux la faveur du peuple ou l'appui des légions. Catilina n'avait ni Tun ni l'autre de ces secours : son industrie et son courage lui tinrent lieu de toutes choses dans «ne affaire si grande et si difficile. Il se fit lui-même une armée de soldats ramassés, qui n'avaient presque ni armes DÎ subsistance, et ces troupes combattirent avec tant d'opiniâtreté que jamais troupes aient combattu. Chaque soldat avait l'audace de Catilina dans le combat , Catilina la capacité d'un grand capitaine , la hardiesse du soldat le plus résolu et le plus brave. Jamais homme ne mourut avec une fierté si noble. Il est difficile au plus homme de bien qui lira cette bataille d*étre fort pour la république contre lui : impossible de ne pas oublier son crime pour plaindre son malheur. Il eût pu acquérir sûrement une grande autorité selon les lois : cet ambitieux, si vaste dans ses projets, aspira toujours à la puissance, et se porta à la fin à cette conspbration funeste qui le perdit.
Qui fut plus grand , plus habile que César? quelle adresse , quelle industrie n'eut^il pas pour renvoyer une multitude innombrable de Suisses, qui cherchaient à s'établir dans les Gaules? il eut besoin d'autant de prudence que de valeur pour défaire et chasser loin de lui les Allemands; 11 eut une dextérité admirable à ménager les Gaulois, se prévalant de leurs jalousies particulières pour led assujettir les uns après les autres. Quelque chose de vaste qui se mêlait dans son esprit avec ses belles qualités lui fit abandonner ses mesures or-
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dinaires pour entreprendre l'expédition d^ Angleterre; expédition chimérique , vaine pour ^ réputation , et tout à fait inutile pour ses intérêts. Que de machines n'a-t-ii pas employées pour lever les obstacles qui s'opposaient au dessein de sa domination ! Il ruina le crédit de tous les gens de bien qui pouvaient soutenir la république. Il fît bannir Cicéron par Clodius, qui venait de coucher avec sa femme : il donna tant de dégoût à Catulus et à Lucullus , qu'ils abandonnèrent les affaires; il rendit la probité de Caton odieuse et la grandeur de Pompée suspecte; il souleva le peuple contre ceux qui protégeaient la liberté. Voilà ce qu'a fait César contre les défenseurs de l'État, voici ce qu'il fît avec ceux qui aidèrent à le renverser : Son inclination pour les factieux se découvrit à la conjuration de Catilina; il fut des amis de Catilina, et complice secret de son crime ; il rechercha Tamitié de Clodius, homme violent et téméraire; il se lia avec Crassus, plus riche que bon citoyen ; il se servit de Pompée pour acquérir du crédit. Dès qu'on songea à donner des bornes à son autorité, et à prévenir l'établissement de sa puissance, il n'oublia rien pour ruiner Pompée. Il mit Antoine dans ses intérêts , il gagna Curion et Dolabella : il s'attacha Hirtius , Oppius, Balbus, et tout autant qu'il put de gens inquiets, audacieux , entreprenants , capables de travailler sous lui à la ruine de la république. Des mesures si fînes , si artificieuses , des moyens si cachés et si délicats ; une conduite si étudiée en toutes choses , tant de dissimulation , tant de secret ne peuvent s'attribuer à un esprit vaste; ses fautes , ses malheurs , sa ruine , sa mort ue doivent s'imputer qu'à cet esprit. Ce fut cet esprit qui l'empêcha d'assujettir Rome comme il le pouvait , ou de la gouverner comme il l'eût dû. C'est ce qui lui donna fantaisie de faire la guerre aux Parthes, quand il fallait s'assurer mieux des Romains. Dans cet état incertain, où les Romains n'étaient ni citoyens, ni sujets, où César n'était ni magistrat, ni tyran, où il violait toutes les lois de la république, et ne savait pas établir les siennes, confus , égaré , dissipé dans les vastes idées de sa grandeur,