CONVERSATION DU MARÉCHAL D'HOQUINCOURT AVEC LE PÈRE CANAYE
Comme je dînais un jour chez M. le maréchal d'Hoquincourt ', le père Canaye, qui y dînait aussi, fit tomber le discours insensiblement sur la soumission d*esprit que la religion exige de nous; et, après nous avoir conté plusieurs miracles nouveaux et quelques révélations modernes , il conclut qu'il fallait éviter plus que la peste ces esprits forts qui veulent examiner toutes choses par la raison.
« A qui parlez-vous des esprits forts ? dit le maréchal ; et qui les a connus mieux que moi ? Bardouville et Saint-Ibal ont été les meilleurs de mes amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti de M. le comte* contre le cardinal de Richelieu. Si j'ai connu les esprits forts ! Je ferais un livre de tout ce qu'ils ont dit. Bardouville mort, et Saint-Ibal retiré en Hollande, je fis amitié avec laFrette et Sauvebœuf: ce n'étaient pas des esprits, mais de braves gens. La Frette était un brave homme, et fort mon ami. Je pense avohr assez témoigné que j'étais le sien dans la maladie dont il mourut. Je le voyais mourir d'une petite fièvre , comme aurait pu faire une femme, et j'enrageais de voir la Frette , ce la Frette qui s'était battu contre Bouteville, s'éteindre ni plus ni moins qu'une chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, de sauver l'honneur à notre ami; ce qui me fit prendre la résolution de le tuer d'un coup de pistolet pour le faire périr en homme de cœur. Je lui appuyais le pistolet à la tête, quand un b.... de jésuite qui était dans la chambre me poussa le bras et détourna le coup. Cela me mit en si grande colère contre lui, que je me fis janséniste.
« — Remarquez-vous, monseigneur, dit le père Canaye, remarquez-vous comme satan est toujours aux aguets : circuit, quœrens quem devoret. Vous concevez un petit dépit contre
t Le maréchal d'Hoqulnoourt était alors ( 1654 ) à Péronue , dont le roi lui avait donné le KouvemeinenL ' Le comte de Soissons.
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nos pères : il se sert de Toccasion pour vous surprendre , pour vous dévorer; pis que dévorer, pour vous faire janséniste, f^igilafe , . vigilate : on ne ^saurait être trop sur ^es gardes contre J'ennemi du genre humain.
« — Le père a raison , dit idlnaréchal. J'ai ouï dire que le diable ne dort jamais. Il faut faire de même; bonne garde, bon pied, bon œil. Mais quittons le diable, et parlons de mes amitiés. J'ai aimé la guerre devant toutes choses, madame de Montbazon après la guerre , et , tel que vous me voyez , la philosophie après madame de Montbazon. — < Vous avez raison, reprit le père, d'aimer la guerre, monseigneur : la guerre vous aime bien aussi ; elle vous a comblé d'hon* neurs. Savez-vous que je suis homme de guerre aussi, moi? Le roi m'a donné la directicmde Thôpital de son armée de Flandre : n'est-ce pas être homme de guerre ? Qui eut jamais cru que le père Canaye eût dû devenir soldat ? Je le suis, monseigneur ; et ne rends pas moins de service à pieu dans le camp que je lui en rendrais au collège de Ciermont. Vous pouvez donc aimer la ^erre innocemment. Aller à la guerre est servir son prince; et servir son prince est servir Dieu. Mais pour ce qui ^ regarde madame de Montbazon ^ si vous l'avez convoitée , vous me permettrez de vous dire que vos désirs étaient criminers. Vous ne la convoitiez pas , monseigneur, vous l'aimiez d'une amitié innocente.
« — Quoi, mon père ! vous voudriez que j'aimasse comme un sot? Le maréchal d'IIoquincourt n'a pas appris dans les ruelles à ne faire que soupirer. Je voulais , mon père , je voulais; vous m'entendez bien. Je voulais! Quels je voulais ! — En vérité, monseigneur, vous raillez de bonne grâce. Nps pères de Saint-Louis seraient bien étonnés de ces 70 voulais; quand on a été longtemps dans les armées, on a appris à tout écouter. Passons, passons;, vous dites cela, monseigneur, pour vous divertir.
« — 11 n'y a i)oint là de divertissement, mon père; savezvous auquel point je l'ai mais ? — Usque ad aras , monseigneiu*. -— Point à^aras , mou pcre : voyez-vous , dit le ma-
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réclial en prenant un couteau dont il serrait le manche; voyez-vous , si elle m'avait commandé de vous tuer, je vous aurais enfoncé le couteau dans le cœur. » Le père , surpris du discours, et plus effrayé du transport, eut recours à Toraison mentale, et pria Dieu secrètement qu'il le délivrât du danger où il se trouvait; mais, ne se fiant pas tout à fait à la prière, il s'éloignait insensiblement du maréchal par un mouvement de fesse imperceptible. Le maréchal le suivait par un autre tout semblable ; et à lui voir le couteau toujours levé, on eût dit qu'il allait mettre son ordre en exécution.
La malignité de la nature me fit prendre plaisir quelque temps aux frayeurs de la Révérence ; mais, craignant à la fin que le maréchal dans son transport ne rendît funeste ce qui n'avait été que plaisant , je le fis souvenir que madame de Montbazon était morte >, et lui dis qu'heureusement le père Canaye n'avait rien à craindre d'une personne qui n'était plus.
« — Dieu fait tout pour le mieux , reprit le maréchal : la plus belle du monde > commençait à me lanterner, lorsqu'elle mourut. Il y avait toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancè^, un petit janséniste, qui lui parlait de la
' Madame la duchesse de Montt)azon , fille du comte de Vertus, était encore en vie : elle ne mourut qu'en 1657. M. de Saint-Évremond ne l'ignorait pas ; mai» il a cru qu'on lui pardonnerait aisément cet anachronisme, si on pensait qu'il était difficile de tirer autrement le P. Canaye de la frayeur qui l'avait saisi. Il y a longtemps que M. Uayle a fait cette remarque. Foy. les Nouvelles de la République des Lettres ^ décembre 1686.
'Cest ainsi que le maréchal d'Hoquincourt appelait madame de Montbazon.
^Armand Jean le Douthitier de Rancé, si connu depuis sous le nom d'abbé de la Trappe, était un des amants de la duchesse de Montbazon, et on prétend que la mort de cette dame fut un des principawx motifs de m conversion et de sa retraite. Le fait est si extraordinaire, qu'on a cru devoir le rap{)orter. Madame de Montbazon mourut de la petite vérole dam une maison de campagne : l'abbé, qui était parti de Paris sur la première nouvelle de sa maladie, arrive dans cette maison. Ne trouvant personne à rentrée , il monte dans l'appartement de la duchesse par im degré dérobé qu'il connaissait ; et le premier objet qiii se présente à sa vue , fut la télc de madame de Montl>azoi>, <|u*(Dn avait coupée pour la pouvoir mettre dan» un cercueil de plomb qui se trouva trop court. Cela Ht une impression si vive sur lui, qu'il renonça au monde, et établit dans son abbaye de lu Trapite une réforme très austère. Il mouiut le 26 d'uctobic f7U0
grâce devant le monde, et Tentreteuait de tout autre chose en particulier. Ce)a me fit quitter le parti des jansénistes. Auparavant je ne perdais pas un sermon du père Desmâres, et je ne jurais que par messieurs de Port- Royal. .T'ai toujours été à confesse aux jésuites depuis ce temps-là ; et si mon fils a jamais des enfants , je veux qu'ils étudient au collège de Clermont sur peine d'être déshérités.
« — Oh ! que les voies de Dieu sont admirables ! s'écria le père Canaye; que le «ecret de sa justice est profond! Un petit coquet de janséniste poursuit une dame à qui monseigneur voulait du bien : le Seigneur miséricordieux se sert de la jalousie . pour mettre la conscience de monseigneur entre nos mains. Mirabilia judicia tua, Domine! »
Après que le bon père eut fini ses pieuses réflexions , je crus qu'il m'était permis d'entrer en discours ; et je demandai à M. le maréchal si l'amour de la philosophie n'avait pas succédé à la passion qu'il avait eue pour madame de Montbazon.
« Je ne l'ai que trop aimée la philosophie, dit le maréchal, je ne l'ai que trop aimée ; mais j'en suis revenu , et je n'y retourne pas. Un diable de philosophe m'avait tellement embrouillé la cervelle de premiers parents, de pomme, de serpent , de paradis terrestre et de chérubins , que j'étais snr le point de n'en rien croire. Le diable m'emporte si je croyais rien. Depuis ce temps-là je me ferais crucifier pour la religion. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison : au contraire, moins que jamais ; mais je ne saurais que vous dire , je me ferais crucifier sans savoir pourquoi.
« — Tant mieux , monseigneur, reprit le père d'un ton de nez fort dévot , tant mieux ; ce ne sont point mouvements humains^ cela vient de Dieu. Point de raison! c'est la vraie religion cela, point de raison ^ Que Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grâce! Estote sicut infantes; soyez comme des enfants. Les enfants ont encore leur innocence ; et pourquoi ? parce qu'ils n'ont point de raison. Beati paupères spiritu, bienheureux les pauvres d'esprit ; ils ne pèchent
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point : la raison , c'est qu'ils n'ont point de rais(m. PoÎBt de raison; je ne saurais que vous en dire ; je ne sais pourquoi : les beaux mots! ils devraient être écrits en lettres d'or. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison : au contraire , moins que jamais. En vérité cela est divin pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison ! que Dieu vOus a fait, monseigneur, une belle grâce! »
Le père eût poussé plus loin la sainte haine qu'il avait contre la raison; mais on apporta des lettres de la cour à M. le maréchal, ce qui rompit un si pieux entretien. Le maréchal les lut tout bas ; et après les avoir lues , il voulut bien dire à la compagnie ce qu'elles contenaient. « Si je voulais faire le politique , comme les autres , je me retirerais dans mon cabinet pour lire les dépêches de la cour ; mais j'agis et je parle toujours à cœur ouvert. M. le Cardinal me mande que Stenay est pris >, que la cour sera ici dans huit jours , et qu'on me donne le commandement de l'armée qui a fait le siège pour aller secourir Arras avec Turenne et la Ferté. Je me souviens bien que Turenne me laissa battre par M. le Prince', lorsque la cour était a Gien; peut-être que je trouverai l'occasion de lui rendre la pareille. Si Arras était sauvé, et Turenne battu , je serais content ; j'y ferai ce que je pourrai : je n'en dis pas davantage ^.j*
Il nous a conté toutes les particularités de son combat , et le sujet de plainte qu'il pensait avoir contre M. de Tu* renne ; mais on nous avertit que le convoi était déjà assez loin de la ville. Ce qui nous fit prendre congé plus tôt que nous n'aurions fait.
Le père Canaye qui se trouvait sans monture en demanda uaequi \b pût porter au camp. « £t quel cheval voulez-vous, mon père? dit le maréchal. — Je vous répondrai, monseigneur, ce que répondit le bon père Suarez au duc de Me-
• stenay fut pris le 6 d'août 1634.
> A Bteiieau, le 7 avril 1652.
> Ces trois marécbanx, ayant force les lignes en trois endroits, battireni li^ Espagnols, entrèrent dans Arras, et oUigèrenl M. le- Prince à se retirer^.
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dina Sîdonia dans une pareille rencontre ; qualem me decet esse mansuetum ; tel qu'il faut qae je sois , doux, paisible. — « Qualem tne decet esse mansuetum! X'entends un peu le latin , dit le maréchal ; mansuetum serait meilleur pour des brebis que pour des^ chevaux. Qu'on donne mon chevaî au père; j'aime son ordre, je suis son ami ; qu'on lui donne mon bon cheval. » J'allai dépécher mes petites affaires, et ne demeurai pas longtemps sans rejoindre le convoi. Nous passâmes heureusement ; mais ee ne fut pas sans fatigue pour le pauvre père Canaye. Je le rencontrai dans la marche sui* le bon cheval de M. d'Hoquincourt : c'était un cheval entier, ardent, inquiet, toujours en action. Il mâchait éternellement son mors, allait toujours de côté, hennissait èe moment en moment ; et ce qui choquait fort la modestie du père , il prenait indécemment tous les chevaux qui appro^ chaient de lui pour des cavales. « Eh ! que vois-je, mon père ? lui dis-je en l'abordant; quel cheval vous a-t-on donné-là ? Où est la monture du bon père Suarez, que vous avez tant demandée ? — Ah, monsieur ! je n'en puis plus, je suis roué. . . » Il allait continuer ses plaintes , lorsqu'il part un lièvre. Cent cavaliers se débandent pour courir après ; et on entend plus de coups de pistolet qu'à une escarmouche. Le cheval du père, accoutumé au feu sous le maréchal, emporte son homme, et lui fait passer en moins de rien tous ses débandés. C'était une chose plaisante de voir le jésuite à la tête de tous malgré lui. Heureusement le lièvre fut tué, et je trouvai le père au milieu de trente cavaliers , qui lui donnaient l'honneur d'une chasse qu'on eût pu nommer une occasion. Le père recevait la louange avec une modestie apparente ; mais en son âme il méprisait fort le mansue^m du bon père Suarez, et se savait le meilleur gré du monde des merveilles qu'il pensait avoir faites sur le barbe de M. le maréchal. Il ne fut pas longtemps sans se souvenir du beau dit de Salomon; Fanitas vanitatum^ et omnia vanitas, A mesure qu'il se refroidissait , il sentait un mal que la chaleur lui avait rendu insensible; et la fausse gloire cédant- a da-
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véritables douleurs , il regrettait le repos de la société el* la douceur de la vie paisible qu'il avait quittée. Mais toutes ses réflexions ue servaient de rien. 11 fallait aller au camp; et il était si fatigué du cheval, que je le vis tout prêt d'abandonner Bucéphale pour marcher à pied à la tête des fantassins.
Je le consolai de la première peine , et l'exemptai de la seconde, lui donnant la monture la plus douce qu'il aurait pu souhaiter. Il me remercia mille fois; et fut si sensible à ma courtoisie, qu'oubliant tous les égards de sa profession, il me parla moins en jésuite réservé qu'en homme libre et sincère ^ Je lui demandai quel sentiment il avait de M. d'Iioquincourt « C'est un bon seigneur, me dîMl; c'est une bonne âme : il a quitté les jansénistes; nos pères lui sont fort obligés : mais pour mon particulier, je ne me trouverai jamais à table auprès de lui , et ne lui emprunterai jamais de cheval. »
Content de cette première franchise, je voulus m'en attirer encore une autre. « D'où vient, continuai-je, la grande animosité qu'on voit entre les jansénistes et vos pères ? vi^telle de la diversité des sentiments sur la doctrine de la grâce? — Qudle folie, quelle folie , me dit-il , de croire que nous nous haïssons pour ne penser pas la même chose sur la grâce î ce n'est ni la grâce ni les cinq propositions qui nous ont mis mai ensemble : la jalousie de gouverner les consciences a tout fait. Les jansénistes nous ont trouvés en possession du gouvernement, et ils ont voulu nous en tirer. Pour parvenir à leurs fins ils se sont servis de moyens tout contraires aux nôtres. Kous employons la douceur et l'indulgence, ils affectent l'austérité et la rigueur; nous consolons les âmes par des exemples de la miséricorde de Dieu, ils les effirayent par ceux de sa justice. Us portent la crainte où nous portons l'espérance, et veulent s'assujettir ceux que nous voulons nous attirer. Ce n'est pas que les uns et les autres n'aient des-
* M. de Saiiit-Evremond avait fait sa rhétorique sous le P. Canaye au collège de Clermont , et c'est par là qu'il le connaissait fort particuliâ- ]çcuicnt.
sein de sauver les hommes ; mais chacun se veut donner du crédit en les sauvant, et, à vous parler franchement, Tintérêt du directeur va presque toujours devant le salut de celui qui est sous sa direction. Je vous parle tout autrement que je ne parlais à M. le maréchal. J'étais purement jésuite avec lui, et j'ai la franchise d'un homme de guerre avec vous. » Je le louai fort du nouvel esprit que sa dernière profession lui avait tait prendre, et il me semblait que la louange lui plaisait assez. Je l'eusse continuée plus longtemps ; mais comme la nuit approchait, il fallut nous séparer l'un de l'autre , le père aussi montent de mon procédé que j'étais satisfait de sa confidence.