‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 49 sur 116 · CONVERSATION DIS M. D'AUBIGNY ' AVEC M. DE SAINT · texte numérisé non relu

CONVERSATION DIS M. D'AUBIGNY ' AVEC M. DE SAINT

ÉYREMOND.

Ayant raconté un jour à M. d'Aubigny la conversation que j'avais eue avec le père Canaye : « II ^'est pas raisonnable , me dit-il , que vous rencontriez plus de franchise parmi les jésuites que parmi nous. Prenez la peine de m'écouter, et je m'assure que vous ne me trouverez pas moins d'honneur qu'au révérend père dont vous me parlez.

« Je vous dirai que nous avons de fort beaux esprits, qui font valoir le jansénisme par leurs ouvrages; de vains discoureurs, qui pour se faire honneur d'être jansénistes entretiennent une dispute continuelle dans les maisons ; des ^ens sages et habiles, qui gouvernent prudemment les uns et les autres. Vous trouverez dans les premiers de grandes lumières , assez de bonne foi , souvent trop de chaleur, quel-

' Messirc Louis Stuart d'Aubigny , oncle du dernier duc de Ilichemond cl de Lenox, fut envoyé en France à Tàge de cin<| ans , et Otevé à Portnoyal. Ayant pris les ordres fort jeune, il devint chanoine de Notre-Dame de Taris. Il vint en AngleUrrp au rétablissement de Charles IL. Et ce prince ayant Opousé Catherine, infante de Portugal, M. d'Aubigny fut fait gi.nul auntonicr de la hmiio. Il fut lionnaé au canlinalat; mais ii iiiouriil, à Paris, qucl^iucs lu;urcs avant Tarrivéc du courrier cjui lui apportait le bonnet.

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quefois un peu d'animosité. Il y a dans les seconds beaucoup d'entêtement et de fantaisie : les moins utiles fortifient le parti par le nombre; les plus considérables lui donnent de réclat par leur qualité. Pour les poKtiques, ils emploient chacun selon son talent, et gouvernent la macbine par des moyens inconnus aux personnes qu'ils font agir.

« Ceux qui prêchent ou qui écrivent sur la grâce, qui traitent cette question si célèbre et si souvent agitée, ceux qui mettent le concile au-dessus du pape, qui s'opposent à son infaillibilité, qui choquent les grandes prétentions de la cour de Rome, sont persuadés de ce quHIs disent; capables toutefois de changer de sentiment s'il arrive un jour que les jésuites trouvent à propos de changer d'opinion. Nos directeurs se mettent peu en peine de la doctrine : leur but est d'opposer société à société , de se faire un parti dans TËglise, et du parti dans l'Église une cabale à la cour. Ils font mettre la réforme dans un couvent sans se réformer, ils exaltent la pénitence sans la faire ; ils font manger des herbes à des gens qui cherchent à se distinguer par des singularités, tandis qu'on leur voit manger tout ce que mangent les personnes de bon goût. Cependant nos directeurs, tels que je les dépeins , servent mieux le jansénisme par leur direction que ne font nos meilleurs écrivains par leurs beaux livres.

« C'est une conduite sage et prudente qui nous maintient; et si jamais M. de Bellièvre, M. de Lègue , et M. du Gué-Bagnols, viennent à nous manquer, je me trompe, ou Ton verra un grand changement dans le jansénisme. La raison en est que nos opinions auront de la peine à subsister d'ellesmêmes. Elles font une violence éternelle à la nature, elles ôtent de la religion ce qui nous console ; elles y mettent la crainte, la douleur, le désespoir. Les jansénistes voulant faire des saints de tous les hommes, n'en trouvent pas dix dans un royaume pour faire des chrétiens tels qu'ils les veulent. Le christianisme est divin : mais ce sont des hommes qui le reçoivent ; et quoi qu'on fasse , il faut s'accommoder à l'humanité. Une philosophie trop austère fait peu de sages , une

politiqoe trop rigoureuse peu de bons sujets , une religion trop dure peu d'âmes religieuses qui le soient longtemps. Rien n'est durable qui ne s'accommode à la nature; la grâce, dont nous parlons tant, s'y accommode elle-même: Dieu se sert de la docilité de notre esprit et de la tendresse de notre cœur pour se £eâre recevoir et se faire aimer« Il est certain que. les docteurs trop rigides donnent plus d'aversion pour eux que pour les péchés. La pénitence qu'ils prêchent fait préférer la facilité qu'il y a de demeurer dans le viee aux difficultés qu'il y a d'en sortir.

«< L'autre extzémité me paraît également vicieuse. Si je hais les esprits chagrins qui mettent du péché en toutes choses, je ne hais pas moins les docteurs faciles et complaisants qui n'en mettent à rien , qui favorisent le dérèglement de la nature et se rendent partisans secrets des méchantes mœurs. L'Évangile entre leurs mains a plus d'indulgence que la morale : la religion ménagée par eux s'oppose plus faiblement au crime que la raison. J'aime les gens de bien éclairés, qui jugent sainement de nos actions , qui nous exhortent sérieusement aux bonnes , et nous détournent autant qu'il leur est possible des mauvaises. Je veux qu'un discernement juste et délicat leur fasse connaître la véritable différence des choses , qu'ils distinguent l'effet d'une passion et l'exécution d'un dessein; qu'ils distinguent le vice du crime, les plaisirs du vice: qu'ils excusent nos faiblesses et condamnent nos désordres; qu'ils. ne confondent pas des appétits légers , simples et naturels, avec de mécliantes et perverses indinations. Je veux, en un mot, une morale chrétienne, ni aus*^ tère , ni relâchée. »

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