SUR LES PLAISIRS
A M. le comte (tOlonne.
Vous me demandez ce que je fais à la campagne ? Je parle à toutes sortes de gens; je pense sur toutes sortes de sujets , je ne médite sur aucun. Les vérités que je cherche n'ont pas
ST.-ÊVREMOXD. ^^
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besoin d*étre approfondies ; d'ailleurs, je ne veux a?oir sur rien un commerce trop long et trop sétïeax avec moi-même.
La solitude nous imprime je ne sais quoi de funeste, par la pensée ordinaire de notre condition, où elle nous fait tomber.
Pour vivre heureux , il fiiut ftire peu de réflexi(»s sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi; et parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères , se dérober la connaissance de ses propres maux. Les divertissements ont tiré leur nom de la diversion qu'ils font faire des objets fâcheux et tristes , sur les choses plaisantes et agréables : ce qui montre assez qu'il est difficile de venir à bout de la dureté de notre condition par aucune force d'esprit, mais que par adresse on peut ingénieusement s'en détourner.
Il n'appartient qu'à Dieu de se considérer et de trouver en lui-même sa félicité et son repos. A peine saurions-nous jeter les yeux sur nous sans rencontrer mille défauts , qui nous obligent à chercher ailleurs ce qui nous manque.
La gloire , les fortunes , les amours , les voluptés bien entendues et bien ménagées, sont de grands secours contre les rigueurs de la nature , contre les misères attachées à notre vie. Aussi la sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs; toute considérable qu'elle est, on la trouve d'un faible usage parmi les douleurs et dans les approches de la mort.
La philosophie de Possidonius lui fit dire au fort de sa goutte que la goutte n'était pas un mal , mais il n'en souffrait pas moins. La sagesse de Socrate le fît raisonner beaucoup à sa mort; mais ses raisonnements incertains ne persuadèrent ni ses amis ni lui-même de ce qu'il disait.
Je connais des gens qui troublent la joie de leurs plus beaux jours par la méditation d'une mort concertée ; et comme s'ils n'étaient pas nés pour vivre au monde, ils ne songent qu'à la manière d'en sortir. Cependant il arrive que la douleur renverse leurs belles résolutions au besoin ; qu'une fièvre les jette dans l'extravagance, ou que, faisant toutes choses hors
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de saison, ils ont des tendresses pour la lumière quand il ùxki se résoudre à la quitter.
Oculisque errantibus atto QoœsiTit cœlo locem » ingemuitque reperta.
Pour moi, qui ai toujours vécu à l'aventure, il me suffira de mourir de même. Puisque la prudence a eu si peu de part aux actions de ma vie, il me fâcherait qu'elle se mêlât d'en r^ler la fin.
A parler de bon sens, toutes les circonstances de la mort ne regardent que ceux gui restent. La faiblesse , la résolution, tout est égal au dernier moment; et il est ridicule de penser que cela doive être quelque chose à des gens qui vont n'être plus* 11 n'y a rien qui puisse effacer l'horreur du passage, que la persuasion d'4ine autare vie attendue avec confiance , dans une assiette à tout espérer et à ne rien craindre. Du reste, il faut aller' insensiblement où tant d'honnêtes gens sont allés devant nous et où nous serons suivis de tant d'autres.
Si je fais un long discours sur la mort, après avoir dit que la méditation en était fâcheuse, c'est qu'il est comme impossible de ne faire pas quelque réflexion sur une chose si naturelle; il y aurait même de la mollesse à n'oser jamais y penser. Mais , quoi qu'on dise, je ne puis en approuver l'étude particulière; c'est une occupation trop contraire à l'usage de la vie. Il en est ainsi de la tristesse et de toutes sortes de chagrins, on ne saurait s'en défaire absolument; d'ailleurs ils sont quelquefois légitimes. Je trouve raisonnable qu'on s'y laisse aller en certaines occasions : l'indifférence est honteuse en quelques disgrâces , la douleur sied bien dans les malheurs de nos vrais amis ; mais l'affliction doit être rare et bientôt finie, la joie fréquente et curieusement entretenue.
On ne saurait donc avoir trop d'adresse à ménager ses plaisirs ; encore les plus entendus ont-ils de la peine à les bien goûter. La longue préparation en nous ôtant la surprise nous ôte ce qu'ils ont de plus vif; si nous n'en avons aucun soin , nous les prendrons mal à propos ,' dans un désordre
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ennemi de la politesse, ennemi des goûts véritablement délicats.
Une jouissance impar&ite laisse du regret; quand elle est trop poussée , elle apporte le dégoût. Il y a un eertain temps à prendre, une justesse à garder, qui n*est pas oonnue de tout le monde. Il faut jouir des plaisirs présents, sans inté* resser les voluptés à venir.
Il ne faut pas aussi que Timagination des biens souhaités fasse tort à Tusage de ceux qu'on possède. G*est ce qui obligeait les plus honnêtes gens de l'antiquité à faire tant de cas d*one modération qu'on pouvait nommer éeonomie dans les choses désirées ou obtenues.
Gomme vous n'exigez pas de vos amis une réguhirité qtn les contraignent, je vous dis les réflexions que j'ai faites sans aucun ordre , selon qu'elles viennent dans mon esprit.
La nature porte tous les hommes à rechercher leurs plaisirs; mais ils les recherchent différemment, selon la différence des humeurs et des génies. Les s^suels s'abandonnent grossièrement à leurs appétits, ne se refusant rien de ce que les animaux demandent à la nature.
Les voluptueux reçoivent une impression sur les sens, qui va jusqu'à l'âme. Je ne parle pas de cette âme purement intelligente, d'où viennent les lumières les plus exquises de la raison ; je parle d'une âme plus mêlée avec le corps, qui entre dans toutes les choses sensibles, qui connaît et goûte les voluptés.
li'esprit a plus de part au goût des délicats qu'à celui des autres; sans les délicats la galanterie serait inconnue, la musique rude, les repas mal propres et grossiers. C'est à eux que l'on dmt Yeruditoluxu de Pétrone, et tout ce que le rafCnement de notre siècle a trouvé de plus poli et dé plus curieux dans les plaisirs.
J'ai fait d'autres observations sur les objets qui nous plaisent, et il me semble avoir remarqué des diflférences assez particulières dans les impressions qu'ils font sur nous.
Il y a des impressions légères , qui ne font qu'effleurer
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rame, pour le dire ainsi, éveiller son sentiment, la tenir présente aux objets agréables, où elle s'arrête avec complaisance, sans soin, sans beaucoup d'attention.
Il y en a de molles et voluptueuses, qui viennent comme à se fondre et à se répandre délicieusement sur Fâme, d'où naît cette douce et dangereuse nonchalance qui fait perdre à resprît'Sa vivacité et sa vigueur.
Il y a des objets touchants qui font leur impression sur le coeur, et y remuent ce qu'il a de sensible. Il y en a qui par un charme secret, difficile à exprimer, tiennent, l'âme dans une espèce d'enchantement. Il y en a de piquants, dont elle reçoit une atteinte qui lui plaît , une blessure qui lui est chère. Au delà ce sont les transporta et les défaillances, qui arrivent manque de proportion entre le sentiment de l'âme et rimpression de l'objet. Aux premiers l'âme est enlevée par une espèca.de ravissement, aux autres elle succombe sons le poids de son plaisbr, si on peut parler de la sorte.
Voilà ce que j'avais à vous dire sur les plaisirs ; il me reste à toucher quelque chose de Tesprit revenu chez soi et remis, comme on dit , dans son assiette.
Comme il n'y a que les personnes légères et dissipées qui ne se possèdent jamais , il n'y a que les rêveurs , les esprits sombres, qui demeurent toujours avec eux-mêmes; et il est à craindre qu'au lieu de goûter la douceur d'un véritable repos , l'inutilité de ce grand attachement ne les jette dans Tennui. Cependant le temps qu'on se rend ennuyeux par son chagrin ne se compte pas moins que le plus doux de la vie. Ces heures tristes , que nous voudrions passer avec précipitation, contribuent autant à remplir le nombre de nos jours que celles qui nous échappent à regret. Je ne suis point de ceux qui s'amusent à se plaindre de leur condition , au lieu de songer à l'adoucir : **
Fâcheux entendement, tu nous fais toujours craindre, Malheureux sentiment, tu nous fais toujours plaindre, Funeste souvenir, dont je me sens blessé , Pourquoi rappelles-tu le mal déjà passé?
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Faut-ii rendre aux malbeors ce piloyaUe bomiiMge De sentir lenr atteinte ou garder leur image , De nourrir ses douleurs , et toujours se punir D'une peine passée et d'un mal à Tenir?
Je laisse volontiers ces messieurs dans leurs murmures , et tâche à tirer quelque douceur des mêmes choses dont ils se plaignent. Je cherche dans le passé des souvenirs agréables, et des idées plaisantes dans Tavenir.
Si je suis obligé de regretter quelque chose, mes regrets sont plutôt des sentiments de tendresse que de douleur; &i pour éviter le mal il faut le prévoir, ma prévoyance ne va point jusqu'à la crainte. Je veux que la connaissance de ne rien sentir qui m*importune, que la réflexion de me voir libre et maître de moi me donne la volupté spirituelle du bon Ëpicure; j'entends cette agréable indolence qui n'est pas un état sans douleur et sans plai^r ; c'est le sentiment délicat d'une joie pure , qui vient du repos de la conscience et de la tranquillité de l'esprit.
Après tout, quelque douceur que nous trouvions chez nousmême , prenons garde d'y demeurer trop longtemps. !Nous passons aisément de ces joies secrètes à des chagrins intérieurs ; ce qui fait que nous avons besoin d'économie dans lajouissance de nos propres biens, comme dans l'usage des étraiigers.
Qui ne sait que l'âme s'ennuie d'être toujours dans la même assiette , et qu'elle perdrait à la fin toute sa force si elle n'était réveillée par les passions.^
Pour vivre heureux il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de chez soi, et parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober à la connaissance de ses propres maux.
Voilà ce que la philosophie d'Épicure et celle d'Aristippe peuvent donner à leurs sectateurs : mais
Les vrais chrétiens, plus heureux mille fois
Dans la pureté de leurs lois, Goûteront les douceurs d^une innocente vie, Qui d'une plus heureuse encor sera suivie. ,
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