‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 5 sur 116 · PAR M. HIPPEAU · texte numérisé non relu

PAR M. HIPPEAU

Professeur de littérature française à la faculté des lettres de Cacn.

^ Les écrivaios qui , par le droit du génie et le concours de circonstances favorables , ont la gloire de représenter plus particu-' lièrement Tesprit de toute une époque sont ordinairement précédés de quelques hommes moins éminents ou moins heureux » brillant aux regards de la postérité de Téclat à demi effacé d*unc douteuse renommée. Ces précurseurs des grands hommes se soutiennent rarement à la hauteur où les avait placés Tadmiration contemporaine. Le côté original et profond qui les distingue cesse de frapper les yeux aussitôt que d'autres ouvriers de la pensée, entrant avec autorité dans la voie qu'ils ont ouverte, élèvent d'une main plus hardie le monument dont ils n'avaient fait que poser les premières assises.

C'est ainsi que les découvertes philosophiques de Descartes ont relégué dans Tombre les travaux des penseurs qui avantlui avaient combattu pour débarrasser l'esprit humain des entraves de la scolastique; c'est ainsi que les noms de Montesquieu, de Voltaire , de Rousseau, ont fait pâlir ceux des Saint-Évremond , des Lamotte, des Fontenelle, des Pierre Bayle et de plusieurs autres, qui sans eux se seraient maintenus au premier rang.

Parmi ces écrivains trop vantés peut-être pendant leur vie, mais trop injustement oubliés après leur mort, nul ne méritecait mieux

YUI NOTICE

que Saint-Ëvremond cette sorte de réparation que la critique littéraire doit aux hommes supérieurs dont le tort principal est d'avoir eu des successeurs trop illustres.

Saint-Évremond appartenait à l'une des familles les plus considérables de Normandie. Gilles de Marguetel» châtelain ou baron de Saint-Denis-le-Guast, entre Coutances et Ville-Dieu, avait épousé Madeleine Martel, sœur d'Etienne Martel , évéque de Coutances, de la branche de Bacqueville-Martel. Jean , son fils, qui prit le nom et les arm<^8 de Saint-Denis, épousa Catherine Martel, de la branche de Foctaine-Martel. Il eut six filles (2) et deux fils, Henri, qui mourut sans avoir été marié, et Charles. Charles de Saint-Denis épousa Charlotte de Rouville , de la famille des comtes de Rouville-Delacour. Elle était sœur du comte de Rouville, qui avait été nommé à la surintendance des finances, mais qui mourut avant d'avoir pu prendre possession de cet emploi. La mère de Charlotte était de la famille de Leveneur, comte de Tillière, aîné de celte famille, et avait pour sœur l'héritière de cet aine, la comtesse de Vaudemont , d'où sont sortis les ducs de Lorraine.

Charles de Saint-Denis eut sept enfants : une fille, qui mourut jeune, et six fils : François, dit de Hollande; Jean, dit de la Belout'téret abbé ; Charles, dit de Saint-Évrcmond, celui dont il est question dans cette notice ; Pierre, dit de Grimesnil; Henri, dit de la Keuville, et Philippe, dit le Tanus, Outre cette distinction, fondée sur des terres qui relevaient de la baronnie de Saint-Denis-le Guast, on donna encore à ces six frères une espèce de surnom de famille , tiré de leur caractère particulier ; on appelait l'ainé Saint-Denis rffofinéte-homme; l'abbé, le Fin; Saint-Évremond, V Esprit; Grimesnil, 26 iSoMat ; la Neuville, le Dameret; et le Tanus. le Chasseur.

Charles de Saint-Denis, sieur de Saint-Évremond, naquit à Saint-Denis-le-Guast, le 1**^ avril 1613. Sa famille était encore assez distinguée un siècle après pour que le P. Anselme en parlât avec honneur dans son Histoire généalogique et chronolo» gique de la Maison royale de France et des grands Officiers de la Couronne. Nous ignorons si elle a encore de nos jours quelque représentant dans la Normandie. Tout ce que nous en savons , c'est que M. de Fontette, intendant de la généralité de Caen, en

SUR SAINT-EVBEftlOND. IX

1754, et vice-recteur de rAcadémie, répondant au discours de réception de M. deRochefort, élu membre honoraire , lui rappelait avec courtoisie qu'il était le petit-neveu de Saint-Évremond.

Comme il n'avait eu de sa famille pour toute fortune que dix mille livres en argent et une rente de deux cents écus, somme médiocre , même pour un cadet de Normandie , il fut d'abord destiné à la magistrature. On l'envoya donc dès l'âge de neuf ans à Paris pour y faire ses études (1622). Entré en cinquième chez les Jésuites du collège de Clermont (aujourd'hui Louis*le-Grand), il y fit sa rhétorique sous le père Canaye. Il alla ensuite, en 1626, à rUniversité de Caen pour y suivre le cours de philosophie. Il n'y resta qu'une année (3). De retour à Paris pour y létudier le droit, il mena de front les plaisirs, la littérature, la jurisprudence et une science d'une tout autre nature, l'escrime, dans laquelle il réussit peut-être aussi bien que dans l'étude des lois et du droit coutumier, si l'on en juge par la renommée que conserva longtemps dans les salles d'armes la hotte de Saint-Évremond. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une passion plus forte l'entraioa fers le noble métier des armes, comme on disait alors, et que dès l'âge de seize ans (en 1629) il était entré au service; qu'après deux ou trois campagnes il obtenait une lieutenance (1632), qu'il se trouvait en 1635 à la tête d'une compagnie, au siège de Landrecies, et enfin en 1640 au siège d'Arras. Il avait pendant tout ce temps assez bien fait son chemin dans la carrière militaire pour que le jeune héros que devaient immortaliser bientôt les victoires de Rocroi, de Fribourg et de Nordlingue lui confiât le commandement de ses gardes.

En prenant ainsi une part active aux campagnes qui termi* naient d'une manière brillante la période française de la guerre de Trente ans, dernier legs de la politique extérieure de Richelieu, Saint-Évremond avait fait éclater toutes les qualités heureuses dont la nature l'avait doué. Son sang-froid intrépide au milieu des dangers, sa vive intelligence, son activité et son zèle, auraient suffi pour attirer sur lui les regards du prince de Condé , alors duc d'Enghien, habile, comme tous les hommes supérieurs, à distinguer le vrai mérite. Mais d'autres avantages plus rares lui avaient assigné une place à part au milieu de tant de brillants gentilshommes , l'élite de la noblesse de France , qu'il charmait

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