‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 51 sur 116 · SUR L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

SUR L'AMITIÉ

À madame ta duchesse Mazarin,

De tous ces dits èe& anciens que vous avei si judicieuse* ment remarqués, et si heureusement retenus, il n'y eu a point qui me touehedavantage que celui d'Agésilas , lorsqu'il recommande Taffaire d*un de ses amis à un autre. Si Nicias n'a point foilli , délivre-le ; s'il a failli , délivre-le pour l'amour de mol; de quelque £siçon que ce soit, délivre-le. Voyez, madame, jusqu'où va la force de l'amitié. Un roi des Lacédémoniens, si homme de bien, si vertueux, si sévère; un roi qui devait des exemples de justice à son peuple , ne permet pas seulement , mais ordonne d'être iiyuste où il s'agit de raffaîre de son ami.'

Qu'un homme privé eût fait la même chose qu'Agésilas, cela ne surprendrait pas. Les particuliers ne trouvent que trop de oomraînte dans la vie civile : une des plus grandes douceurs qu'ils puissent goûter, c'est de revenir quelquefois à la nature , et de se laisser aller à leurs propres inclinations. Ils obéissent à regret à ceux qui commandent; ils aiment à rendre service à ceux qui leur plaisent. Mais qu'un roi , occupé de sa grandeur, renonce aux adorations publiques, renonce à son autorité, à sa puissance, peur descendre en lui-même, et y sentir les mouvements les plus naturels de l'homme, c'est ce qu'on, ne comprend pas facilement, et ce qui mérite bien que nous y fassions réunion.

Il est certain qu'on, ne doit pas regarder son. prince comme son ami : réloignanent qu'il y a de l'empire à la sujétioa ne laisse pas former cette union des volontés qui est nécessaire pour bien aimer. Le pouvoir du prince et le devoir des sujets ont quelque chose d'opposé aux tendresses que demandent les amitiés.

Exercer la domination sans violence , c'est tout ce que peut faire le meilleur prince; obéir sans murmure , c'est tout ce que peut faire le meilleur sujet. Or, la modération et la docilité ont peu de charmes : ces vertus sont trop peu animées

pour faire naître les inclinations et inspirer la chaleur de l'amitié. La liaison ordinaire qui se trouve entre les rois et leurs courtisans est une liaison d'intérêt : les courtisans cherchent de la fortune avec les rois , les rois exigent des services de leurs courtisans.

Cependant il y a des occasions où rembarras des afifaires ou le dégoût de la magnificence oblige les princes à chercher dans la pureté de la nature les plaisirs qu'ils ne trouvent pas dans leur grandeur. Ennuyés de cérémonies, tie gravités affectées , de contenances, de représentations , ils cherchent les douceurs toutes naturelles d'une liberté que leur condition leur ôte. Travaillés de soupçons et de jalousies , ils cherchent enfin à se confier, à ouvrir un cœur qu'ils tiennent fermé à tout le monde. Les flatteries des adulateurs leur font souhaiter la sincérité d'un ami, et c'est là que se font ces confidents qu'on appelle favoris , ces personnes chères aux princes, avec lesquelles ils se soulagent de la gène de leurs secrets , avec lesquelles ils veulent goûter toutes les douceurs que la familiarité du commerce et la liberté de la conversation peuvent donner aux amis particuliers.

Mais que ces amitiés sont dangereuses à un fevori qui songe plus à aimer qu'à se bien conduire ! Ce confident penae trouver son ami où il rencontre son maître, et par un retour imprévu sa familiarité est punie comiiie la Hbcôrté indisciète d'im serviteur qui s'est oublié. Ces gens de cour, de qui l'intérêt règle toujours la conduite , trouvent dans leur industrie de quoi plaire , et leur prudence leur £iit éviter tout ce qui clioque, tout ce qui déplaît. Celui qui aime véritablement son maître ne consulte que son cœur; il croit être en sûreté de ce qu'il dit. et de ce qu'il fait par ce qu'il sent ; et la chaleur d*une amitié mal réglée le fait périr, quand la précaution des personnes qui n'aiment pas lui conserverait tous les avantages de sa fortune. C'est par là qu'on perd ordinairement les inclinations des princes , plus exacts à punir ce qui blesse leur caractère que faciles à pardonner ce qu'on fait par les mouvements de la nature. Heureux les su-

DE SAIRT-BVBEMOND. 297

jets dont les {Ndiices savent excuser ce que la faiblesse de la condition humaine a rendu excusable dans les hommes ! mais ne {Nurtons point d'envie à tous ceux qpi se font craindre : ils pordent la douceur et d'aimer et d'être aimes. Revenons à des considérations plus particulières sur l'amitié.

J'ai toujours admiré la morale d'Éjf^icure , et je n'estime rien tant de sa morale que la préférence qu'il donne à l'amitié sur toutes les autres vertus. En effets la justice n'est qu'une vertu établie pow maintenir la société humaine; c'est l'ouvrage des hommes; l'amitié est l'ouvrage de la nature, l'amitié fait toute la douceur de notre vie, quand la justice avec toutes ses rigueurs a bien de la peine à faire notre sûreté. Si la prudence nous a fait éviter quelques maux, Tamitié les soulage tous ; si la prudence nous fait acquérir des biens, c'est l'amitié qui en fait goûter la jouissance. Avez-vous besoin de conseils fidèles, qui peut vous les donner qu'un ami ? A qui confier vos secrets, à qui ouvrir votre cœur, à qui découvrir votre âme qu'à un ami? Et quelle gêne serait-ce d'être tout resserré en soi-même, de n'avoir que soi pour confident de ses affaires et de ses plaisirs? Les plaisirs ne sont plus plaisirs dès qu'ils ne sont pas communiqués. « Sans la confiance d'un ami, la félicité du ciel serait ennuyeuse '. » J'ai observé que les dévots les plus détachés du monde, que les dévots les plus attachés à Dieu , aiment en Dieu les dévots , pour se faire des objets visibles de leur amitié : une des grandes douceurs qu'on trouve à aimer Dieu, c'est de pouvoir aimer ceux qui l'aiment.

Je me suis étonné autrefois de voir tant de confid^ts et de confidentes sur notre théâtre; mais j'ai trouvé à la fin que l'usage en avait été introduit fort à propos , car une passion dont on ne fait aucune confidence à personne produit plus souvent une contrainte fâcheuse pour l'esprit qu'une volupté agréable pour les sens. On ne rend pas uni commerce amoureux public sans honte, on ne le tient pas fort secret sans gêne; avec un confident la conduite est plus sûre, les in-

' Pensée d'un ancien.

298 OBUVBES CHOISIES

quiétudes se rendent plus légères, les plaisirs redoublent, toutes les peines diminuent. Les poètes, qui connaissent bien la contrainte que nous donne une passion cachée, nous en font parler aux vents, aux ruisseaux, aux arbres ; croyant qi»*il vaut mieux dire ce qu'on sent aux choses inanimées que de le tenir trop secret et se Doûre un second tourpient de son silence.

Gomme je n*ai aucun mérite éclatant à faire valoir, je pense qu'il me sera permis d'en dire un, qui ne fait pas la vanité ordinaire des hommes : c'est de m'étre attiré pleinement la confiance de mes amis; et l'homme le plus secret que j'aie connu en ma vie n'a été plus caché avec les autres que pour s'ouvrir davantage avec moi. Il ne m'a rien celé tant que nous avons été ensemble; et peut-être qu'il eût bien voulu me pouvoir dire toutes choses, lorsque nous avons été séparés. Le souvenir d'une confidence si chère m'est bien doux ; la pensée de l'état où il se trouve m'est plus douloureuse. Je me suis accoutumé à mes malheurs, je ne m'accoutumerai jamais aux siens ; et puisque je ne puis donner que de la douleur à son infortune, je ne passerai aucun jour sans m'afOiger, je n'en passerai aucun sans me plaindre.

Dans ces confidences si entières on ne doit avoir aucune dissimulation. « On traite mieux un ennemi qu'on hait ouvertement qu'un ami à qui on se cache, avec qui on dissimule ' : » Peut-être que notre ennemi recevra plus de mal par notre haine ; mais un ami recevra plus d'injure par notre feinte. Dissimuler, feindre, déguiser, sont des défauts qu'on ne permet pas dans la vie civile : à plus forte raison ne seront-ils pas soufferts dans les amitiés particulières.

Mais pour conserver une chose si précieuse que l'amitié, ce n'est pas assez de se précautionner contre les vices, il faut être en garde même contre les vertus , ii (aut être en garde contre la justice. Les sévérités de la justice ne conviennent pas avec les tendresses de l'amitié : qui se pique d'être juste,

I PeiMée d'an ancien.

DB SAINT-EYBEMOND. 299

OU se sent déjà méchant ami, ou se prépare à i*étre. L'Évangile ne reeommande guère la justice qu'il ne reoommande aussi la charité : et c*est à mon avis pour adoucir une vertu qui serait austère et presque farouche si on n'y mêlait un peu d'amour. La justice mêlée avec les autres vertus est une chose, admirable : toute seule, sans aucun mélange de bon naturel, de douceur, d'humanité, elle est plus sauvage que n'étaient les hommes qu'elle a assemblés ; on peut dire qu'elle bannit tout agrément de la société qu'elle a établie.

L'amitié n'appréhende pas seulement la rigueur de la justice, elle craint les profondes réflexions d'une siagesse qui nous retient trop en nous, quand l'inclination veut nous mener vers un autre. L'amitié demande une chaleur qui l'anime, et ne s'accommode pas des circonspections qui l'arrêtent : elle doit se rendre toujours maîtresse des biens et quelquefois de la vie de ceux qu'elle uoit.

Dans cette union des volontés il n'est pas défendu d'avoir des opinions différentes ; mais la dispute doit être une conférence pour s'éclaircir, non pas une contestation qui aille à l'aigreur. Il ne faut pas se faire de la passion où vous ne cherchez que des lumières ; nos sentiments ne doivent avoir rien de fort opposé sur ce qui regarde la religion. Celui qui rapporte tout à la raison et cehii qui soumet tout à l'autorité s'accommoderont mal ensemble. Hobbes et Spinoza, qui n'admettent ni prophéties , ni miracles , qu'après un long et judicieux examen , feront peu de cas des esprits crédules , qui reçoivent les Révélations de sainte Brigitte et la Zégendedes Saints comme des articles de foi. 11 me souvient d'avoir vu de l'aliénation parmi des dévots dont les uns allaient à tout craindre de la justice de Dieu et les autres à tout espérer de sa bonté.

Ce ne serait jamais fait si je voulais expliquer ici toutes les choses qui contribuent à établir ou à ruiner la confiance de ces amitiés. Elles ne subsistent point sans fidélité et sans secret : e'est ce qui les rend sûres ; mais ce n'^st pas tout

300 OBUTRES CHOISIES

pour nous les rendre agréables. Il se forme une eerlaîBe liaison entre deux ftmes où la sûreté seule ne suffit ]ias ; il y entre un charme secret que je ne saurais exprima, et qui est plus facile à sentir qu*à bien connaître. A mon avis , le commerce particulier d'une femme belle, spirituelle , raisonnable, rendrait une pareille liaison plus douce encore , si oo pouvait s'assurer de sa durée. Mais lorsque la passion s'y mêle, le dégoût finit la confiance avec Famour; et s'il n*a que de l'amitié, les sentiments de l'amitié ne tiennent pas longtemps contre les mouvements d'une passion.

Je me suis étonné cent fois de ce qu'on avait voulu exdure les femmes du maniement des affaires , car j'en trouvais de plus éclairées et de plus capables que les hommes. J'ai connu à la fin que cette exclusion ne venait point ni de la malignité de l'envie, ni d'un sentiment particulier d'aucun intérêt ; ce n'était point aussi par une méchante opinion que l'on eût de leur esprit. C'était (et cda soit dit sans les offenser ) , c'était par le peu de sûreté que l'on trouvait en leur cœur, faible, incertain, trop assujetti à la fragilité de leur nature. « Telle qui gouvernerait sagement un royaume aujourd'hui se fera demain un maître à qui on ne donnerait pas douze poules à gouverner, » pour me servir des termes de M. le cardinal Mazarin. De quoi ne seraient pas venues à bout madame de Chevreuse, la comtesse de Garlisle , la princesse Palatine, si elles n'avaient gâté par leur cœur tout ce qu'elles aunûent pu faire par leur esprit? Les erreurs du cœur sont bien plus dangereuses que les extravagances de l'imagination : l'imagination n'a point de folles que le jugement ne puisse corriger; le cœur nous porte au mal, et nous y attache malgré toutes les lumières du jugement :

Video meliora proboque , Détériora sequor.

« Une femme fort spirituelle * me disait un jour qu'elle rendait grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait

■ Mademoiselle de Lendos.

DB SÂINT-ÉYBEMOND. 301

tous les matins de la préserver des sottises de son coeur. t> — O Lot , 6 Lot ', que vous avez peu à craindre de ces sottises ! rendez grâces à Dieu de vos lumières, et reposez-vous sur vous-même de vos mouvements. J^en connais de peu intéressées, Lot, à remercier Dieu de votre esprit. La petite BoufFette consentirait volontiers que vous eussiez le cœur troublé et que vous n'eus^ez pas Fesprit si libre.

Esprit du premier ordre, que vous donnez de plaisir à vos sujets de faire admirer en vous tant de raison et tant de beauté ! Quel plaisir de vous voir mépriser ce discours ennuyeux de beautés, ces fades entretiens de coiffes, de manches, et d'étoffes des Indes ! Quel plaisir de vous voir laisser à la fausse galanterie des autres les corbeilles pleines de rubans et la gentille canne de M. de Nemours > ! Ame élevée au-dessus de toutes âmes, quelle satisfaction de vous voir faire un si noble usage de ce que vous avez , de vous voir regretter si peu ce que vous avez eu, désirer si peu ce que vous n'avez pas I

Joignez, madame, joignez le mérite du cœur à celui de rame et de Tesprit : défendez ce cœur des rendeurs de petits soins ^ ; de ces gens empressés à fermer une porte et une fenêtre , à relever un gant et un éventail.

L'amour ne fait pas de tort à la réputation des dames, mais le peu de mérite des amants les déshonore. Vous m'offenseriez, madame, si vous pensiez que je fusse ennemi de la tendresse : tout vieux que je suis , il me fâcherait d'en être exempt. On aime autant de temps qu'on peut respirer. Ce que je veux dans les amitiés, c'est que les lumières précèdent les mouvements , et qu'une estime justement formée dans l'esprit aille s'animer dans le cœur, et y prendre la chaleur nécessaire pour les amitiés comme pour l'amour. Aimez donc, madame , mais n'aimez que des sujets dignes de vous. Je me

' Charlotte de Nassau, fille de Lonls de Nasaaa, seigneur de Beverwcerl, aniiiaasadeur extraordinaire des états g^âraux en Angleterre. ' ^oy, la Princesse de Clèves.

^ foy. la carte de Tendre y dans te 1*' tome de la Clélie.

304 ŒUVBES CB01SIS8

SIM-Christ à son Égliw avec dm sentûncnts plus mous et des expressions plus lascives que n*en ont eu Catulle pour Lesbie, Ovide pour Corinne ; en vers plus tendres queeeux de Pétrarque pour Laure» plus galants que ceux de Voiture pour Bélise. Je crois que Salomon ne parlait pas même à une épouse : tant d^amour, tant d'ardeur regardait une maîtresse ehèrement aimée.

Il aima moins toutefois qu'il ne fut aimé. Il avait connu par l'expérience de ses amours que les femmes sont plus passionnées que les hommes. Cest une vérité dont TÉcriture même a pris la peine de nous assurer ; car voulant eiprimer les sentiments que David et Jonathan avaient l'un pour l'autre : « Ils s'aimaient, dit»elle' , de l'amour d'une femme » : pour montrer que c'était le plus tendre des amours.

Salomon dans la vigueur de son âge fait voir moins de tendresse et de sincérité dans ses affections. 11 employa jusqu'à la réputation de sa sagesse pour se faire aimer. C'est par là qu'il tira tant d'or de la reine de Saba , de cette reine , follement éprise de la sagesse , qui voulut quitter son royaume pour voir un sage.

Comme Salomon approcha de la vieillesse, il changea de conduite avec les femmes. Lorsqu'il eut perdu le màrite de plaire, il s'en fit un d'obéir. 11 pouvait commander, il pouvait contraindre ; mais il ne voulut rien devoir à la puissance , il voulut que la docilité et la soumission lui tinssent lieu de ses agréments passés. Tout roi, tout sage qu'il est, il se soumet aux maîtresses sur ses vieux jours : croyant qu'en cet âge triste et malheureux il faut se dérober autant qu'on peut à soi-même, et qu'il vaut mieux se livrer aux charmes d'une beauté qui enchante nos maux, qu'à des réflexions qui nous attristent et à des imaginations qui nous effrayent.

Je n'ignore pas que Salomon a été blâmé de cette dernière conduite; mais quoique sa raison parût affaiblie, il ne lais-

I Au second livre de Samuel ^ chap. I, t- 25. Il y a dans le texte : L'amour que TOUS aviei pour moi était extrême t il paaaait l'amour des femmes. C'est David qui parie de âon cher JonattiaA, qn'tt venait de perdre.

D£ SAINT-EYBEMOND. 306

sait pas d'être sage à son égard. Il adoucissait par là ses chagrins, flattait ses douleurs, détournait des maux qu'il ne pouvait vaincre ; et la sagesse, qui ne trouvait plus les moyens de le faire heureux , se servait utilement de diversions pour le rendre moins misérable.

A .peine commençons-nous à vieillir, que nous conunençons à nous déplaire, par un dégoût qui se forme secrètement en nous de nous-méme. Alors notre âme vide d'amourpropre se remplit aisément de celui qu'on nous inspire; et ce qui n'aurait plii que légèrement autrefois par la résistance de. nos sentiments nou^ charme et nous assujettit dans notre faiblesse.

C'est par là que les maîtresses disposent à leur gré des vieux amants et les femmes des vieux maris ; c'est par là que Syphax s'abandonna aux volontés de Sophonisbe, et qu'Auguste fut gouverné par .Livie; et pour ne pas tirer tous mes exemples de l'antiquité, c'est ainsi que M. de Senecterre < , digne d'être nommé avec les rois et les empereurs par le seul mérite d'honnête homme , c'est ainsi que ce courtisan, aussi sage que délicat et poli, se laissait aller mollement à l'amitié d'une jeune femme, qu'il avait épousée sur ses vieux jours. « Si vous saviez , disait-il à ses amis , quel est l'état d'un homme de, mon âge^ qui n'a que soi-même à se présenter dans la solitude, vous ne. vous étonneriez pas que j'aie cherché une compagnie qui me plaît, à quelque prix que ce fût. »

Je- ne l'en blâmerai jamais : comment blâmer une chose que Salomon a autorisée par son exemple, et que M. le n]iachal d'Ëstrées vient d'autoriser par le sien > ? Ciependant, malgré toutes ees autorités, j'e^imerais beaucoup une personne qui aurait assez de force d'esprit pour conserver le goût àe la liberté jusqu'à la fin de ses jours.

Ce n'est pas qu'une pleine indépendance soit toujours louable : de ces gens si libres et si détachés, ce sont les indif-

■ Père du maréchal de la Ferlé.

3 Le maréchal d'Ëstrées éiiousa eu troisiëmes noces, à quatre-vingt-onze ans , Gabrielle de Longueval , tilkc de Manicarop.

tCHI CKUVBeS CHOISIES

féreoU et 1m lograU. Éviumi rassaJettisiemMit et la liberté entière , pour nous contenter d'une liaison douée et honnête, aussi agréable à nos amis qu'à nous-méme.

SI on me demande plus que de la chaleur et des soins pour les intérêts de ceux que j'aime; plus que mes petits secours, tout faibles qu'ils sont, dans les besoins; plus que la discrétion dans le commerce, et le secret dans la confidence, qu'on aille chercher ailleurs des amitiés : la mienne ne saurait fournir rien davantage*

Les passions violentes sont inégales , et font crafaidre le désordre du changement. En amour, il les but laisser pour les PoFexandres et les Cyrus dans les romans ; en amitié , pour Oreste et Pylade dans les comédies. Ce sont des choses à lire et à voir représenter, qu'on ne trouve point dans le monde; et heureusement on ne les y trouve pas , car ^es y produiraient des aventures bien extravagantes.

Qu'a fait Oreste, ce grand et illustre exemple d'amitié, qu'a-t-il fait qui ne doive donner de Thorreur? Il a tué sa mère et assassmé Pyrrhus; il est tombé en de si étranges fureurs, qu'il en coûte la vie aux comédiens qui tâchent do les bien représenter'. Observons avec attention la nature de ces attachements uniques qu'on vante si fort , et nous trouverons quils sont formés d'une mélancolie noire qui fait tous les misanthropes. Eq effet, se réduire à n'aimer qu'une personne , c^est se disposer à hafr toutes les autres ; et ce qu'on croit une vertu admirable à l'égard d'un particulier est un grand crime envers tout le monde. Celui qui nous fait perdre le commerce des hommes par un abandonnement pareil au sien nous fait perdre plus qu'il ne vaut , eûMl un mérite considérable. Faisons les désintéressés tant qu'il nous

I MontSeurl fit de al grands «fforto pour repréienter le penonnage d*oreite, dan» ÏAndromaque de Radne, qu'il tomba malade et en rooarot. La même cbow élaU arrivée à Mondori , dans une représentation de la Marianne *.

* Mondori fui fiuftpé d« p«r«lytl« m Jousnt rttl« plèM d« Trlitan , «■!« Il n rn iiiouiut p«a. H«lii4 A Orl4M«, U y v^iit «ncor* «mm tonfMiiip*.

DE SAlNT-EYfi^BlCOND. 307

plaira; renfermons tous nos désirs dans la pureté de notre passion, n'imaginant aucun bien qui ne vienne d'elle; nous languirons cependant en cette belle amitié, si nous ne tirons de la société générale des commodités et des agréments qui animent la particulière.

L'union de deui personnes attachées entièreiAent l'une avec l'autre, cette belle union a besoin de choses étrangères qui excitent le goût du plaisir et le sentiment de la joie. Avec toute la sympathie dû monde, tout le concert, toute l'intelligence, elle aura de là peine à fournir la consolation de l'ennui qu'elle fait naître. C'est dans le monde, et dans un mélange de divertissement et d'affaires, que les liaisons les plus agréables et les pluâ utiles sont formées.

Je fais plus de cas de la liaison de M. lé maréchal d'Estrées et de M. de Senecterre, qui ont vécu cinquante ans à la cour dans une confidence toujours égale ; je fais plus de cas de la confiance que M. de Turenne a eue en M. de Ruvigny, quarante ans durant, que de ces amitiés toujours citées , et jamais mises en usage parmi les hommes.

Il n'y a rien qui contribue davantage à la douceur de la Hé que l'amitié ; il n'y a rien qui en trouble plus le repos que les amis, si nous n'avons pas assez de dicemement pour les bien choisir. Les amis importuns font souhaiter des indifférents agréables. Les difficiles nous donnent plus de peine par leur humeur qu'ils ne nous apportent d'utilité par leurs services. Les impérieux nous tyrannisent : il faut ha!r ce qu'ils huassent, fût-il aimable; il faut aimer ce qu'ils aiment, quand nous le trouverions désagréable et fâcheux. Il faut faire violence à notre naturel ; asservir notre jugement, renoncer à notre goût, et sous le beau nom de complaisance avoir une soumission générale pour tout ce qu^'impose leur autorité. Les jaloux nous incommodent : ennemis de tous les conseils qu'ils ne donnent pas ; chagrins du bien qui nous arrive sans leur entremise ; joyeux et contents du mal qui nous vient par le ministère des autres.

Il y a dès amis de profession, qui ise fout un honneur de

308 ŒUVRES CHOISIBS

prendre notre parti sur tout; et ces vains amis ne servent à autre chose qu'à aigrir le monde contre nous, par des contestations indiscrètes. Il y en a d'autres qui nous justifient, quand personne ne nous accuse , qui par une chaleur imprudente nous mettent en des affaires où nous n'étions pas , et nous en attirent que nous voudrions. éviter. Se contente qui voudra de ces amitiés ; pour moi, je* ne me satisfais pas d'une bonne volonté nuisible : je veux que cette bonne volopté soit accompagnée de discrétion et de prudence. L'affection d'un homme ne raccommode point ce que sa sottise a gâté. Je lui rends grâces de son zèle impertinent , et lui conseille d'en faire valoir le mérite parmi les sots. Si les lumières de Tentendement ne dirigent les mouvements du cœur, les amis sont plus propres à nous fâcher qu'à nous plaire, plus capables de nous ciuire que de nous servir*

Cependant on ne parle jamais que du cœur, dans tous les discours qu'on entend faire sur l'amour et sur l'amitié. Les poètes deviennent importuns , les amants ennuyeux , et les amis ridicules.

On ne voit autre chose à nos comédies que des filles de roi qui donnent le. cœur et refusent la main; ou des princesses qui offrent la main, et ne sauraient consentir à donner le cœur. Les amants se rendent fodes à demander éternellement la pureté de ce cœur; et les amis, érigés en précieux , le veulent avoir comme les amants.

Ce n'est pas en connaître bien la nature ; car pour un peu de chaleur mal réglée, pour quelque tendresse inégale et incertaine qu'il peut avoir, il n'y a caprice, ingratitude, infidélité , qu'on n'en doive craindre.

On nomme l'amour aveugle, fort mal à propos, n'en déplaise aux rêveries des poètes et aux fantaisies des peintres. L'amour n'est autre chose qu'une passion , dont le cœur fait d'ordinaire un méchant usage.

Le cœur est un aveugle, à qui sont dues toutes nos erreurs. C'est lui qui préfère un sot à un honnête homme; qui fait aimer de vilains objets, et en dédaigner de fort aimables;

BE 8AIIfT*EVBBM01ID. 309

qui se donne aux plus laids, aux plus difformes ^ et se refuse aux phis beaux et aux mieux faits*

C'est lai qui par an nain a fait courir le monde A l'ami de Joconde '

C'est lui qui déconcerte les plus régulières, qui enlève les prudes à la vertu , et dispute les saintes à la grâce. Aussi peu soumis à la règle dans le couvent qu'au devoir dans les familles; infidèle aux époux, moins sûr aux amants; troublé le premier, il met le désordre et le dérèglement dans les autres.

Il agit sans conseil et sans connaissance : révolté contre la raison qui le 'doit conduire, et mû secrètement par des ressorts cachés quil ne comprend pas, il donne et retire ses affections sans sujet; il s'engage sans dessein, rompt sans mesure, et produit enfin des éclats bizarres, qui déshonorent ceux qui les souffrent et ceux qui les font. Voilà où aboutissent les amours et les amitiés fondées sur le cœur. Pour ces liaisons justes et raisonnables dont l'esprit a su prendre la direction, il n'y a point de rupture à appréhender, car ou elles durent toute la vie, ou elles se dégagent insensiblement, avec discrétion et bienséance.

Il est certain que la nature a mis en nos cœurs quelque chose d'aimant (si on le peut dire), quelque principe secret d'affection, quelque fonds caché de tendresse, qui s'explique et se rend communicable avec les temps : mais l'usage n'en a été reçu et autorisé parmi les hommes qu'autant qu'il peut rendre la vie plus tranquille et plus heureuse.

C'est sur ce fondement qu'Épicure l'a tant recommandé à ses disciples, que Cicéron nous y exhorte par ses discours, et nous y convie par des exeniples; que Sénèque, tout rigide et tout austàre qu'il est , devient doux et tendre aussitôt qu'il parle de l'amitié; que Montagne enchérit sur Sénèque, par des expresâons plus animées ; que Gassendi explique les avantages de cette vertu , et dispose ses lecteurs , autant qu'il lui est possible, à se les donner.

' f^oy., dans les Coniea de lia Fonlainet la nouveUe inUMilée Joçonde*

310 «UVBBS CH0I81B8

Toutes les personnes raisonnables , tons les honnêtes gois imitent en cela les philosophes; sur le fondement qae Pamitié doit contribuer plus qu'aucune autre chose à notre bonheur.

En effet, on ne se détacherait point en quelque façon de soi-même pour s'unir à un autre si on ne trouvait plus de douceur en cette union que dans les premiers sentiments de Famour-propre.

L'amitié des sages ne voit rien de plus précieux qu'elle dans le monde; celle des autres, impétueuse et déconcertée, trouble Ui paix de la société publique et le plaisir des commerces particuliers. C'est une amitié sauvage, que la raison désavoue, et que nous pourrions souhaiter à nos ennemis, pour nous venger de leur haine.

Mais quelque honnêtes, quelque réglés que soient les amis, c'est une chose incommode que d'en avoir trop. Nos soins partagés ne nous laissent ni assez d'application pour ce qui nous touche, ni assez' d'attention pour ce qui regarde les autres. Dans Fépanchement d'une âme qui se répand universellement sur tout, les affections dissipées ne s'attachent (mtoprement à rien. Vivons pour peu de gens qui vivent pour nous, cherchons la commodité du commerce avec tout le monde , et le bien de nos affaires avec ceux qui peuvent nous y servir.

Page 1