PROBLÈME
A rimltation des Espagnols.
A mademoiselle de Quéroualles, depuis duchesse de Portsmouth.
Je ne sais ce qui nuit le plus au bonheur de la vie des femmes, ou de s'abandonner à tous les mouvements de la passion, ou de suhFre tous les sentiments de la vertu; je ne sais si leur abandonnement est suivi de plus de maux que la contramte ne leur ête de plaisirs. J'ai vu des voluptueuses au désespoir du mépris où elles étaient tombées; j'ai vu des prudes soupirer de leur vertu : leur coeur, gêné de leur sagesse, cherchait à se soulager par des soupns, du secret tourment
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de n'oser aimer. Enfin j'ai vu les unes pousser dés regrets vers Testime qu'elles avaient perdue; j'ai vu les autres pousser des désirs vers les voluptés qu'elles n'osaient prendre. Heureuse qui peut se conduire discrètement sans gêner ses inclinations; car s'il y a de la honte à aimer sans retenue , il y a bien de la peine à passer la vie sans amour.
Pour éviter ce dernier malheur, mademoiselle, il sera bon que vous suiviez un avis que je veux vous donner sans intérêt. Ne rebutez pas trop sévèrement les tentations en ce paysci : elles y sont modestes , elles ont plus de pudeur à s'offrir que n'en doit avoir une honnête fille à les écouter. Peut-être étes-vous assez vaine pour ne vous contenter que de vousmême ; mais vous vous lasserez Ineutôt d'être seule à vous plaire et à vous aimer; et quelque complaisance que fournisse Famour-propre, vous. aurez besoin de celui d'un autre pour le véritable agrément de votre vie* Laissez-vous donc aller à la douceur des tentations, au lieu d'écouter votre fierté. Votre fierté vous ferait bientôt retourner en France, et la France vous jetterait, selon le destin de beaucoup d'autres, en quelque couvent. Mais quand vous choisiriez de votre propre mouvement ce. triste lieu de retraite, encore faudrait-il auparavant vous être rendue digne d'y entrer. Quelle figure y ferez-vous si vous n'avez pas le caractère d'une pénitente? La vraie pénitente est celle qui s'afflige et se mortifie au souvenir de ses fautes : de quoi fera pénitence une bonne fille qui n'aura rien fait? Vous paraîtrez ridicule aux autres sœurs, qui se repentent .avec un juste sujet, de vous repentir par pure grimace.
Void un autre inconvénient que vous ne manquerez pas d'essuyer, c'est qu'au lieu de porter au couvent le dégoût de l'amour, le couvent vous en fera naître l'envie. Ce lieu saint change l'amour en dévotion, quand on a aimé dans le monde ; ce lieu, plus dangereux que les lieux profanes, change la dévotion en amour, quand on n'en a pas fait l'expérience. Alors toute la ferveur de votre zèle s'étant convertie en amour, vous soupirerez inutilement pour ses plaisirs; et dans la difficulté
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de les goûter, vous vous représenterez sans cesse pour votre tourment la fadHté que vous en aviez dans le inonde. Ainsi vous serez consumée de regrets ou dévorée de désirs, selon que votre âme se tournera au souvenir de ce que vous avez pu faire, ou à l'imagination de ce que vous ne pourrez exécuter.
Mais ce qu'il y aura de plus étrange pour vous dans le couvent, c'est que votre raison ne contribuera pas mdns que votre passion à vous rendre malheureuse. Plus vous serez éclairée , plus vous aurez à souffrir de l'imbécillité d'une vieille supérieure; et les lumières de votre esprit ne serviront qu'à exciter le murmure de votre cœur, Sous une contenance mortiflée vous aurez des sentiments révoltés; et obéissant à des ordres, où vous ne pourrez sincèrement vous soumettre ni ouvertement vous opposer, vous passerez des jours malheureux dans le désespoir de votre condition, avec la grimace d'une fausse pénitente. Triste vie, ma pauvre sœur, d'éâre obligée à pleurer par coutume le péché qu'on n'a pas fait, dans le ^emps que vient l'envie de le faire !
Voilà le misérable état des bonnes filles, qui portent au couvent leur innocence. Elles y sont malheureuses, pour n'avoir pas fait un bon fondement de leur repentir; fondement si nécessaire aux maisons religieuses , qu'il faudra vous envoyer aux eaux par pitié, pour vous faire, s'il est possible, quelque petit sujet de pénitence.
Soit que vous demeuriez dans le monde , comme je le souhaite, soit que vous en sortiez, comme je le crains, votre intérêt est d'accommoder deux choses qui paraissent incompatibles, et qui ne le sont pas, l'amour et la retenue. On vous a dit peut-être qu'il vaut mieux n'aimer point du tout que d'aimer avec cette contrainte; mais la règle de ma rétenue n'a rien d'austère, puisqu'elle prescrit seulement de n'aimer qu'une personne à la fois. Celle qui n'en aime qu'une se donne seulement ; celle qui en aime plusieurs s'abandonne ; et de cette sorte de bien, comme des autres, l'usage est honnête et la dissipation honteuse.
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RÉFLEXIOflS SUR LA RELIGION.
A eonsidérer purement le repos de cette vie, il gérait avantageux que la religion eût plus ou moins de pouvoir sur le genre humain. Elle contraint, et n'assujettit pas assez; semblable à certaines politiques qui ôtent la douceur de la liberté, sans apporter le bonheur de la sujétion. La volonté nous fait aspirer faiblement aux biens qui nous sont promis, pour n*étre pas assez excitée par un entendement qui n*est pas assez convaincu. Nous disons par docilité que nous croyons ce qu'on dit avec autorité qu'il nous faut croire; mais sans une grâce particulière nous sommes plus inquiétés que persuadés d'une chose qui ne tombe point sous l'évidence des sens , et qui ne fournit aucune sorte de démonstration à notre esprit.
Voilà quel est l'effet de la religion à l'égard des hommes ordinaires ; en voici les avantages pour le véritable et parfait religieux. Le véritable dévot rompt avec la nature, si on le peut dire ainsi , pour se faire des plaisirs de l'abstinence des plaisirs; et dans l'assujettissement du corps à l'esprit, il se rend délicieux l'usage des mortifications et des peines. La philosophie ne va pas plus loin qu'à nous apprendre à souffrir les maux ; la religion chrétienne en fait jouir, et on peut dire sérieusement sur elle ce que Ton a dit * galamment sur l'amour :
Tous les autres plaisirs ae valent pas ses peines.
Le vrai chrétien sait se faire des avantages de toutes choses. Les maux qui lui viennent sont des biens que Dieu lui envoie ; les biens qui lui manquent sont des maux dont la Providence l'a garanti. Tout lui est bienfait, tout lui est grâce en ce monde ; et quand il en faut sortir par la nécessité de la condition mortelle , il envisage la fin de sa vie comme le passage à une plus heureuse , qui dure toujours.
* M. de Charlcval.
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Tel Mt le bonhevr da vrai dirétîen, tandis qae rinentitnde ûiit une eondidon malhenreine à tous là autres. En effet, noDS sommes presse tous meertains, pea déterminés au bien et au mal. C'est on tour et un retour eontinnel de la nature à la religion, et delà religion à la nature. Si nous quittons le soin du salut pour contenter nos incUnatifms , ces mêmes inclinations se soulèvent bientôt eaatte leurs plaisirs , et le dégoût des objets qui les ont flattées davantage nous renvoie aux soins de notre salut. Que si nous renonçons à nos plaisirs par principe de conscience , la même chose nous arrive dans rattachement au salut, où Thabitude et Fennuî nous rejettent aux objets de nos premières inclinations.
Voilà comment nous sommes sur la religion en nousmêmes; voici le jugement qu'en fait le public : Quittons-nous Dieu pour le monde , nous sommes traités d'impies; quittonsnous le monde pour Dieu , on nous traite d'imbéciles , et on nous pardonne aussi peu de sacrifier la fortune à la religion que la religion à la fortuqe. L'exemple du cardinal de Retz ' suffira seul à justifier ce que je dis. Quand il s'est fait cardinal par des intrigues, des factions, des tumultes, on a crié contre un ambitieux , qui sacrifiait , disait-on , le public , la conscience, la religion à sa fortune; quand il quitte les soins de la terre pour ceux du ciel, quand la persuasion d'une autre vie lui fait envisager les grandeurs de celle-ci comme des chimères , on dit que la tête lui a tourné , et on lui fait une faiblesse honteuse de ce qui nous est proposé dans le christianisme pour la plus grande vertu.
L'esprit ordinaire est peu favorable aux grandes vertus ; une sagesse élevée offense une commune raison. La mienne, toute commune qu'elle est, admire une personne véritablement persuadée, et s'étonnerait beaucoup encore que cette personne tout à fait persuadée pût être sensible à aucun avantage de la fortune. Je doute un peu de la persuasion de ces
' Jean-Fraoçois-Paul de Gondi, cardinal de Retz, si connu pendant les guerres civiles sous le nom de M. le coadjuteur de Haris. Il mourut vu 1679.
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prêcheurs , qui, nous offrant le royaume des deux en public, sollicitent en particulier un petit bénéfice avec le dernier empressement
La seule idée des biens étemels rend la possession de tous les autres méprisable à un homme qui a de la foi ; mais parce que peu de gens en ont, peu de gens défendent Tidée contre les objets : l'espérance de ce que Ton nous promet cédant naturellement à la jouissance de ce qu'on nous donne. Dans la plupart des chrétiens Fenvie de croire tient lieu de créance; la volonté leur fait une espèce de foi par les désirs , que l'entendement leur refuse par les lumières. J'ai connu des dévots qui dans une certaine contrariété entre le cœur et l'esprit aimaient Dieu véritablement sans le bien croire. Quand ils s'abandonnaient aux mouvements de leur coeur , ce n'était que zèle pour la religion : tout était ferveur, tout amour ; quand ils se tournaient à l'intelligence de l'esprit , ils se trouvaient étonnés de ne pas comprendre ce qu'ils aimaient, et de ne savoir comment se répondre à eux-mêmes du sujet de leur amour. Alors les consolations leur manquaient, pour parler en termes de spiritualité , et ils tombaient dans ce triste état de la vie religieuse qu'on appelle aridité et séchejresse , dans les couvents.
Dieu seul nous peut donner une foi sûre , ferme et véritable. Ce que nous pouvons faire de nous est de captiver Tentendemént malgré la répugnance des lumières naturelles , et de nous porter avec soumission à exécuter ce qu'on nous prescrit. L'humanité mêle aisément ses erreurs en ce qui regarde la créance ; elle se mécompte peu dans la pratique des vertus, car il est moins en notre pouvoir de penser juste sur les choses du ciel que de bien faire. Il n'y a jamais à se méprendre aux actions de justice et de charité. Quelquefois le ciel ordonne, et la nature s'oppose; quelquefois la nature demande ce que défend la raison. Sur la justice et la charité , tous les droits sont concertés : il y a comme un accord général entre le ciel , la nature, et la raison.
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