‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 53 sur 116 · QUE LA DÉVOTION EST LE DERNIER DE NOS AMOURS · texte numérisé non relu

QUE LA DÉVOTION EST LE DERNIER DE NOS AMOURS

La dévotion est le dernier de nos amours , où Tâme qui croit aspirer seulement à la félicité de l'autre vie cherche sans y penser à se faire quelque douceur nouvelle en celle-cî. L'habitude dans le vice est un vieil attachement qui ne fournit plus de dégoûts ; d'où vient d'ordinaire qu'on se tourne à Dieu par esprit de changement , pour former en son âme de nouveaux désirs, et lui faire sentir les mouvements d'une passion naissante. La dévotion fera retrouver quelquefois à une vieille des délicatesses de sentiment et des tendresses de cœur que les plus jeunes n'auraient pas dans le mariage ou dans une galanterie usée. Une dévotion nouvelle plaît en tout , jusqu'à parler des vieux péchés dont on se repent; car il y a une douceur secrète à détester ce qui en a déplu , et à rappeler ce qu'ils ont eu d'agréable.

A bien examiner un vicieux converti, on trouvera fort souvent qu'il ne s'est défait de son péché que par l'ennui et le chagrin de sa vie passée. En effet, à qui voyons-nous quitter le vice dans le temps qu'il flatte son imagination , dans le temps qu'il se montre avec des agréments et qu'il fait goûter des délices ? On le quitte lorsque ses charmes sont usés , et qu'une habitude ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la langueur : ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on quitte en changeant de vie , c'est ce qu'on ne pouvait plus soufïrir ; et alors le sacrifice qu'on fait à Dieu , c'est de lui offrir des dégoûts dont on cherche à quelque prix que ce soit à se défaire.

Il y a deux impressions du vice sur nous fort différentes. Ce qu'il a d'ennuyeux et de languissant à la fin nous fait détester roffense envers Dieu, ce qu'il a eu de délicieux en ses commencements nous fait regretter les plaisirs sans y

I II. Sainte«Beitve a ipiritiielteiiient appliqué ces réflexfons sur le det' mer de nos amours k madame de Krudener, à propos de la biographie de l'auteur de Faléric, par M. Charles Eynard. {Revue des Deux Mondes, septembre 4849.)

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penser; et de là vient qu'il y a pea de conversions où Ton ne sente un mélange secret de la douceur du souvenir et de la douleur de la pénitence. On pleure, il est vrai, avec une pleincamertume un crime odieux ; mais le repentir des vices qui nous fiireut chers laisse toujours un peu de tendresse pour eux mêlé à nos larmes. Il y a quelque chose d'amoureux au repentir d'une passion amoureuse; cette passion est en nous si naturelle, qu'on ne se repent point sans amour d'avoir aimé. En effet, s'il souvient à une âme convertie d'avoir soupiré, ou elle vient à aimer Dieu, et s'en fait un nouveau sujet de soupi^^ et de langueuris , ou elle arrête son souvenir avec agrément sur l'objet de ses tendresses passées. La peur de la damnation , l'image de l'enfer avec tous ses feux, ne lui ôteront jamais l'idée d'un amant; car ce n'est pas à la crainte, c'est au seul amour qu'il est permis de hien effacer l'amour. Je dirai plus, une personne sérieusement touchée ne songe plus à se sauver, mais à aimer, quand elle s'unit h Dieu. Le salut, qui faisait le premier de ses soins , se confond dans l'amour qui ne souffre plus de soins dans son esprit, ni de désirs en son âme , que les siens. Que si ou pense à l'éternité dans cet état , ce n'est point pour appréhender les maux dont on nous menace, ou pour espérer la gloire que l'on nous promet ; c'est dans la seule vue d'aimer éternellement qu'on se platt à envisager une nouvelle durée. Oii l'amour a su régner une fois , il n'y a plus d'autre passion qui subsiste d'elle-même; c'est par lui qu'on espère et que l'on craint, c'est par lui que se forment nos ^oies et nos douleurs ; le soupçon , la jalousie , la haiue même , deviennent insensiblement de son fond , et toutes ses passions , de distinctes et particulières qu'elles étaient , ne sont plus, à le bien prendre , que ses mouvements. Je hais un vieil impie comme un méchant, et le méprise comme un mal habile homme, qui n'entend pas ce qui lui convient. Tandis qu'il fait profession de donner tout à la nature , il combat son dernier penchant vers Dieu, et lui refuse la seule douceur qu'elle lui demande. .11 s'est abandonné à ses mouvements tant qu'il»

ont été vicieux, il s*oppose à son plaisir sitôt qu'il devient une vertu. Toutes les vertus, dit-on, se perdent au ciel, à la réserve de la charité, c'est-à-dire Tamour; en sorte que Dieu , qui nous le conserve après la mort , ne veut pas que nous nous en défassions jamais pendant la vie >.

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