SCÈNE ir
godèau, colletet.
GODEAU
Kh quoi ! chers nourrissons des filles de Mémoire ,
Qui sur les temps futurs obtiendrez la victoire ,
Beaux mignons de Pallas , vrais favoris des dieux ,
Vous n'êtes pas encore arrivés en ces lieux !
Seriez- vous bien si tard assis encore à table?
Non; les plus grands festins n'ont pour vous rien d*aimahle...
Mais voici Colletet , qui hâte un peu le pas :
Je Tai toujours connu sobre dans ses repas '.
Bonjour, cher Colletet.
COLLETET se jette à genoux.
Grand évêque de Grasse , Dites-moi , s'il vous plaît, comme il faut que je fasse : Ne dois-je pas baiser votre sacré talon ?
GODEAU
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon. Levez-vous, Colletet.
COLLETET
Votre magnificence Me permet, monseigneur, une telle licence?
GODEAU
Rien ne saurait changer le commerce entre nous : Je suis évéque ailleurs, ici Godeau pour vous.
COLLETET
Très-révérend seigneur, je vais donc vous complaire.
GODEAU
Attendant nos messieurs, que nous faudra-t-il faire ?
COLLETET
Je suis prêt d'obéir à votre volonté.
'Colletet était extrêinrinent pauvre.
GODEAU
Parlons comme autrefois , avecque liberté : Vous savez , CoUetet, à quel point je vous aime.
COLLETET
Seigneur, votre amitié m'est un honneur extrême.
GODEAU
Oh bien ! seul avec vous , ainsi que je me voi , Je vais prendre le temps de vous parler de moi. Avez- vous vu mes vers?
COLLETET
Vos vers , je les adore :
Je les ai lus cent fois , et je les lis encore. Tout en est excellent, tout est beau , tout est net. Exact et régulier, châtié tout à fait.
GODEAU
Manqué-je en quelque endroit à garder la césure ? Y peut-on remarquer une seule hiature?
Suis-je pas scrupuleux à bien choisir les mots ? Ne fais-jë pas parler chacun fort à propos ? Le décorum latin , en français bienséance^ N'est si bien observé nulle part, que je pense. Colletet , je me loue , il le faut avouer ; Mais c'est fort justement que je me puis louer.
COLLETET
Vous êtes de ceux-là qui peuvent dans la vie Mépriser tous les traits de la plus noire envie. Vous n'aviez pas besoin de votre dignité Pour vous mettre à couvert de la malignité.
GODEAU
On se flatte souvent; mais, si je ne m'abuse, S'attaquer à Godeau , c'est se prendre à la muse ; £t le plus envieux se verrait transporté S'il lisait une fois mon Benediclte '.
Oh ! l'ouvrage excellent !
> Godeau a paraphrasé en vers le cantique des trois enfanU», Bèntdicite, omnia opéra Domini, etc. C'est une de sos meilleures pièces.
DE SAINT-EVREHOIID. 337
CULLETET.
Oh ! la pièce admirable !
GODEAU
Chef-d'œuvre précieux!
COrXETET.
Merveille incomparable !
GODEAU
Que peut-oQ désirer après un tel effort ?
COLLBTET.
Qui n'en sera content aura , ma foi , grand tort. Mais sans parler de moi trop à mon avantage , Suis-je pas, monseigneur, assez grand personnage.
GODEAU
CoUetet, mon ami, vous ne faites pas mal.
COLLETET
Moi ! je prétends traiter tout le monde d'égal , £n matière d'écrits ; le bien est autre chose : De richesse et de rang la fortune dispose. Que pourriez-vous encor reprendre dans mes vers?
GODEAC.
Colletet, vos discours sont obscurs et couverts.
COLLETET
Il est certain que j'ai le style magniUque.
GODEAU
Colletet parle mieux qu'un homme de boutique.
COLLETET
Ah! le respect m'échappe : et mieux que vous aussi.
GODEAU
Parlez bas, Colletet, quand vous parlez ainsi.
COLLETET
C'est vous, monsieur Godeau, qui me faites l'outrage.
GODEAU
Voulez-vous me contraindre à louer votre ouvrage.?
COLLETET
J'ai tant loué le vôtre !
GODEAU
U le méritait bien.
338 ŒUVBES CHOISIES
COLLETET
Je le trouve fort plat, pour ne vous celer rien.
CODBAU.
Si vous en parlez mal , vous êtes en colère.
GOLLETET.
Si j'en ai dit du bien , c'était pour vous complaire.
GODBAU.
CoUetet , je vous trouve un gentil viokm.
COLLETET
Nous sommes tous égaux , étant fils d*Apollon.
GODBAU.
Vous enfant d'Apollon ! vous n'êtes qu'une bête.
COLLETET
£t vous, monsieur Godeau, vous me rompez la tête '.