XII NOTICE
sociétés qui donnaient le ton aux autres, acquit bientôt, comme le dit fort bien la Harpe, cette sorte de renommée, « la plus fa- « cile et la moins dangereuse , qui s'augmente par la curiosité « d'avoir ce que tout le monde n'^pas, par Tindulgence que Ton « a toujours pour les manuscrits, et par la disposition à juger ce K qu'on appelle un homme du monde d'autant plus favorable- « ment qu'on lui suppose moins de prétention et qu'on exige « moins de lui. w
L'Académie française,. alors dans toute l'ardeur du zèle qui caractérise une société naissante (6), cherchait à compléter l'œuvre du poête-grammairien qui avait entrepris de dégasconner la cour (7). Sur les ruines des dialectes provinciaux elle travaillait à constituer l'unité de la langue française, à peu près comme son illustre fondateur avait constitué l'unité monarchique en portant les derniers coups au fractionnement féodal. Les arrêts de ce tribunal suprême devaient naturellement trouver de l'opposition, soit parmi ceux qui n'en faisaient pas partie (usage toujours conservé depuis )> soit surtout chez les esprits indépendants, qui , comme Saint-Évremond, ne reconnaissent en matière de langage et de goût ni la tyrannie de l'usage, ni l'autorité du nombre , ni même le privilège du génie. La plupart des juges qui siégeaient au fauteuil académique ne lui inspiraient pas, il faut le dire, une entière confiance. S'il s'incJinait devant le mâle génie de Corneille, il devançait la justice de Boileau à l'égard des autres immortels. C'était d'abord Chapelain (8), dont la renommée poétique, fondée pendant vingt ans sur sa Pucelle inédite, tomba le jour où parut son poème fameux par le ridicule ; puis Godeau (9), petit poète musqué de l'école de Voiture, sanctifié plus tard par des compositions plus graves sans doute, mais tout aussi peu poétiques; Coulomby (10), et son compatriote de Caen, l'abbé de Bois-Robert (11), qui, chargé par ordonnance de médecin, de la difficile tâche de faire rire la terrible Ëminence, au sortir du conseil où venait de se signer l'arrêt de mort de Montmorency, de Marillac ou de Chalais, s'en acquittait sans doute de manière à faire envie aux bouffons de cour, mais n'avait pas conquis par ses succès douteux au théâtre le droit de juger l'auteur du Cid.
C'était encore Colletet (12), qui , honteux lui-même de la générosité avec laquelle le fondateur de l'Académie, plus grand
SUR SAINT-EYBEMOND. Xm
ministre que littérateur habile» avait payé quelques-uns de ses mauvais vers , s'écriait naïvement :
Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres » Puissé-je au même prix te vendre tous mes livres!
Saint-Amant, en6n, auteur du Moïse sauvé, que Furetière avait raison d'appeler Moïse noyé (13). Saint-Évremond ne se fait aucun scrupule de mettre en scène ces académiciens illustres. U n'approuva nullement ce prétendu travail d'épuration qui chasse du langage de la bonne compagnie lek vieux mots gaulois, que regretteront Fénelon et la Bruyère ; il leur oppose la vieille demoiselle de Gouruai (14), qui prend en main la défense de cette admirable langue de Montaigne, son père adoptif , contre les mutilations auxquelles procède le célèbre aréopage , sur l'autorité de Vaugelas ou de M. de Coeffeteau (15). Tandis que Voiture applique au travail interminable de l'Académie l'épigramme de Martial contre le barbier Eutrapelus (16) ; tandis que Ménage rédige la Requête des Dictionnaires (17); tandis que le vieux poêle May* nard répond mélancoliquement k ceux qui lui répètent sans cesse : Tel mot n*est plus en usage ,
En cheveux blancs il me faut donc aller, Comme un enfant, tous les jours à l'école : Que je suis fou d'apprendre à bien parler, Lorsque la mort vient m*ûter la parole 1
Saint-Évremond ne prend pas les choses sur un ton aussi sérieux ; et après maintes plaisanteries sur les travaux de la docte assemblée , il en résume ainsi les décisions :
Grâce à Dieu, compagnons, la divine assemblée A si bien travaillé , que la langue est réglée. Nous avons retranché ces durs et rudes mots Qui semblent introduits par les barbares Goths; Et s'il en reste aucun en faveur de l'usage , Il fera désormais un mauvais personnage. Or, i\\\\ fait l'important, déchu de tous honneurs » Ne pourra plus servir qu'à de vieux raisonneurs. Combien que, pour ce que font un son incommode, Et d'autant et par/ois ne sont plus à la mode. ïl conslCy il vous appert, sont termes de barreau ; Mais le plaideur français aime un air plus nouveau. Jl appert était bon pour Gujas et Barthole , Il ronste ira trouver le parlement de Dole , Où , malgré sa vieillesse , il se rendra commun Par de graves discours de l'orateur le Brun.