STANCES
( On fait parler madame Mazarin. )
Saints et sacrés ennuis , salutaire tristesse , Dégoûts dont mon esprit est occupé sans cesse , Chassez les vains désirs qui restent dans mon cœur; Éteignez dans mon sein le sentiment des vices , Éteignez Tappétit de mes fausses délices, Et laites que le del aujourd'hui soit vainqueur.
C'est pour lui désormais que j'ai dessein de vivre : Vous m'attirez , Seigneur ; Seigneur, il faut vous suivre ! Vous aurez tous mes soins, vous aurez mon amour : A vos lois seulement je vais être asservie , Et je veux bien donner le reste de ma vie Au Dieu dont la bonté m'a su donner le jour^
Ce Dieu qui me forma si charmante et si belle A borné ses faveurs et me laisse mortelle , Malgré tout le pouvoir qu'il donne à mes appas : Le temps effacera les traits de mon visage , Et l'esprit, de ce Dieu la plus vivante image. Échappera lui seul aux rigueurs du trépas.
Quel bonheur est certain d'une longue durée? Quelle condition nous peut être assurée ? Qui peut nous garantir des injures du sort.' On ne possède rien qui ne soit périssable; Souvent le plus heureux devient si misérable, Qu'il semble avoir besoin du secours de la mort.
J'ai connu tous les biens qu'apporte la fortune , J'ai connu la grandeur et sa pompe importune ;
374 ŒUVA£S CHOISIES
Ed amour pour le moins j'ai connu les désirs : Des fausses vanités f ai fait Texpérience , £t je connais enfin qu'une heure d'innocence Vaut mieux qu'un siècle entier de frivoles plaisirs.
Faites , faites , Seigneur, que vos saintes lumières Dissipent Fignorance et les erreurs grossières Dont mon esprit confbs était enveloppé : Le monde est un trompeur, Dieu seul est véritable. Je n'espère qu'en lui , je ne suis plus capable De me laisser surprendre à ce qui m'a trompé.
Temps où se doit fixer ma longue incertitude ! Lieux qui devez finir ma triste inquiétude , Quand me donnerez-vous ce repos souhaité ? Je délibère encor, jour et nuit je consulte Si je dois préférer vos douceurs au tumulte; Cen est fait, lieux sacrés, vous l'avez emporté.
0 vous, maître absolu de la terre et de l'onde , Vous dont l'ordre secret gouveme tout le monde , Voudrez-vous bien , Seigneur, devenir mon époux ? Celui qu'on me donna n'est pas digne de l'être. C'est vous seul aujourd'hui que je veux reconnaître ; Mes liens sont rompus , et je suis tout à vous.
Vieux et tristes liens, causes de tant de larmes , Peut-être que sans vous le monde eût eu ses charmes ; Mais le monde avec vous est aisément vaincu : Je ferai désormais, en quelque solitude, D'un doux et saint repos une paisible étude , Et compterai pour rien le temps que j'ai vécu.
Palais, meubles, habits, folle magnificence. Jeu , repas , vains sujets de luxe et de dépense , Je vous dis maintenant un étemel adieu : Beaux cheveux , doux liens où s'engageaient les âmes , Qui prenaient en mes yeux les amoureuses flammes , Beaux cheveux , je vous coupe, et vous consacre à Dieu.
Un voile pour jamais va couvrir mon visage, Et ma beauté cachée y perdra tout usage De ce charme trompeur qui sait flatter les sens; Un amant y perdra le sujet de sa peine : Je vais perdre les noms d'ingrate , d'inhumaine, Et les maux qu'en secret moi-même je ressens. Je vous dégage, amants, des lois de mon empire , Pour des objets nouveaux si votre cœur soupire, Je ne me plaindrai point d'une infidélité :
J'aimerais mieux pourtant que les femmes sont vaines !
J'aimerais mieux vous voir au sortir de mes chaînes Jouir paisiblement de votre liberté.
J'aimerais mieux encor que votre âme fidèle De la première ardeur formât un nouveau zèle , Qui nous tiendrait unis même après le trépas. De ce nouvel amour sentez l'heureuse atteinte ; Vous m'aimâtes profane , aimez- moi comme sainte , Et suivez mes vertus au lieu de mes appas. Mais des adieux si longs aux amants que l'on quitte Montrent notre faiblesse ou marquent leur mérite ; C'est un reste secret des profanes amours : Permettez , lieux divins , quelque humaine tendresse Pour ceax qui m'ont aimée , et qu'aujourd'hui je laisse : Ils ne me verront plus , et vous m'aurez toujours.