‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 86 sur 116 · SUR LA DISPUTE TOUCHANT LES ANCIENS ET LES MODERNES · texte numérisé non relu

SUR LA DISPUTE TOUCHANT LES ANCIENS ET LES MODERNES

STANCES IRRÉGVLIÈRES.

Fragment.

La France, dans sa. poésie.

Veut qu'on s'exprime noblement; Mais la figure trop hardie.

Qu'on voit ailleurs communément ; Et l'impétueuse saillie, Qui se pousse extravagamment ; Le sens qu'il faut qu*on étudie, Pour être mis obscurément ; Mystérieuse allégorie, Faux sublime, vain ornement ; Tout cela choque son génie, Son goût, son juste sentiment.

Qui peut avoir l'heureux partage Du naturel et du bon sens , Et sait bien le mettre en usage; A des charmes assez puissants.

1 La dispute avait été siucitée par la lecture que Perrault fit en 1687 à rAcadémie Française de aon poème intitulé : Le Siècle de Loui» le Grand.

880 CCUVaES CHOISTES

Rien ne convient, rien ne contente Sans le secours de la raison ; Sans elle une chose plaisante Déplaît pour être hors de saison.

La règle au naturel unie ; Le tour, le nombre, Pharmonie, Le savoir sans obscurité, Et la force sans dureté ; L'aversion du feux sublime, La hauteur, juste, légitime :

Le sens. Tordre, la liaison ; Ces bassesses de la raison.

De Pindare si méprisées.

Sont par Malherbe autorisées.

Il ùut un peu de jugement

Dans rhéroTgue emportement :

J'aime mieux la sage furie

Que dans Malherbe i*on décrie ;

J'aime mieux les j ustes beautés

Des emportements concertes ,

Que la sublime extravagance.

Dont je vois faire tant de cas ,

Ce merveilleux, cette excellence.

Qu'on admire et qu'on n'entend pas.

S'il revient des jeux olympiques,

Alors les odes pindariques

Feront valoir tous leurs grands mots,

A bien louer les chariots ,

A célébrer une victoire

Qui comble des chevaux de gloire.

Tel mérite ne convient plus.

Quand on loue au temps où nous sommes.

Il ne faut louer que des hommes ,

Dans les hommes que des vertus.

DE S4INT-EVREMÔND. 381

Le partisaû outré de tous les anciens *

Nous fiait abandonner leurs écrits pour les siens :

11 a fait aux Grecs plus d'injure

Par ses vers, si rares, si beaux,

Qu'il n'en fera par la censure

Aux Fontenelles, aux Perraults :

Quand il parait aux modernes contraire, Aux aticiens il doit être odieux :

Tout ce qu'il fait est fait pour leur déplaire, Si bien écrire est écrire contre eux.

Corneille, Racine, Molière *Aux gens: d'une pure lumière Font dire qu'ils ont surpassé Les grands maîtres du temps passé.

Corneille de ses propres ailes S'élève à des beautés nouvelles, Qu'Aristote même ignorait ; Et Racine en suivant les traces De ces vieux Grecs qu'il adorait, A passé leur art et leurs grâces.

Cette merveille de nos jours, Molière, aux Français regrettable. Et qu'ils regretteront toujours , Se trouverait inimitable A ceux qu'il avait imités.

S'ils se voyaient ressuscites.

Dans l'air galant du badinage , L'esprit délicat, le goût fin De Voiture et de Sarrazin Nous feront avoir l'avantage.

La Fontaine embellit les sujets inventés

Que l'on appelle fables ;

Ses contes agréables Entre les mains des Grecs auraient été gâtés.

■BoUeau.

384 CEUYBSS CHOISIES

US TIEILLARD.

Oui , maia où la trouvera-t-on?

S'il faut jouer, elle est à Londre, S'il faut mourir, à Kensington.

Laissons en paix ces bonnes dames; Vit-on jamais mourir des femmes pour des femmes !

LA MORT

Puisque Ton meurt pour un époux On peut mourir pour une amie.

LE TIEILLARO.

Artémise ■ est ensevelie :

O mort, de quoi me parlez- vous!

LA MORT

;Nous avons des amis encor :

Le mylord Ranelagh?

LE VIEILLARD

Le substitut de Lower?

11 tâtera le pouls le soir et le matin,

Dira que la fièvre est mortelle.

Étant dans les esprits , si vous saignes la belle. Mais pour un patient mourir un médecin !

L'aventure serait nouvelle;

Le docteur me semble trop fin.

LA MORT

Ce monsieur de Yilliers qui la trouve admirable?

LE VIEILLARD

Ce monsieur de Yilliers est homme raisonnable ;

Il consultera la raison.

Qui ne conseille point de prendre du poison.

LA MORT

11 a ses heures de tendresse

LE VIEILLARD

Qu'il passera dans les romans ,

A lire d'amoureux tourments ,

Sans qu'aucun trait d'amour le blesse.

< Artémise, reine de Carie, Tôt si touchée de la mort deMautole, son mari, qu'elle en mourut de regret.

Ainsi son goût pour la beauté Dont lé commerce lui sait plaire , N'intéressera jamais guère Son heureuse tranquillité.

LA MORT. -

Et mylord Godolphin?

LE VIEILLARD

Est personne publique ' :

Et quoiqu'il soit fort obligeant , Désintéressé sur l'argent , (Chose rare en tout politique) ; Quoique sa grande honnêteté Pour cette excellente beauté A toute occasion s'explique , Ce n'est pas un aventurier Capable de mourir pour un particulier.

LA MORT

Où trouver des amis encore ?

LE VIEILLARD

Si c'est pour mourir, je l'ignore.

LA MORT

Allons aux amants; à ce coup C'est d'eux que j'espère beaucoup.

LE VIEILLARD

Fonder sur eux notre espérance !

Ah ! que je vous plains, pauvre Hortense , S'il faut le secours d'un amant , Pour vous sauver du monument !

LA MORT

Quoi ! si proche de la Tamise , Qui leur désespoir favorise !

Où l'on vient se noyer à toute heure du jour !

LE VIEILLARD

Pour le jeu , non pas pour l'amour *.

'Grand trésorier d* Angleterre.

^ Plusieurs personnes s'étaient noyées dans la Tamise peu de temps auparavant, et entre autres un fameux Joueur.

386 « tikUVBES CHOISIES

LA MORT

N*e8t-il plus de ees belles âmes

Qui voudraient mourir pour leurs dames?

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