I.E VIEILLARD
Il n'est plus d'amants à ce prix , Ni dans Londres , ni dans Paris.
LA MORT
Encore avons-nous la ressource Du duc de Saint-Albans.
LR VIEILLARD.
Il va faire sa course.
LA MORT
Mais au retour de Nevr-Market Je tiens son trépas sûr et net.
LE VIEILLARD
Au retour, quelque temps qu'il fasse, Il doit se trouver à la chasse Pour faire l'essai d'un faucon ' ; Puis aller à Windsor pour meubler la maison.
J'aime sa physionomie ,
Son air et sa danse polie ;
11 est agréable à mes yeux ;
Plus régulier, il serait mieux.
LA MORT
Vieillard , que diriez-vous de ce prince de Hesse > ?
N'aurait-il pas quelque tendresse?
Il estime si peu la lumière du jour.
Qu'il n'a pas pour mourir besoin d'un grand amour.
LE VIEILLARD
Ce n'est pas à l'humeur, c'est à l'amour extrême Que le salut d'Hortense a voulu se devoir ;
S'il n'a pas un beau désespoir,
Il pourra mourir pour lui-même.
' M. le duc Saint-Albans était grand faaconnier d^Angleterre. ^ M. le prince de Hesse-Darmstadt.
DB SAINT-EVBEHOND. , 887
LA VORT
De votre général majQv ' , S'il reste parmi vous encor, Puis-je attendre l'effet d'un amour héroïque?
LB VIEILLARD
Mourir pour une catholique !
Excusez ; sa religion
N'en souffre pas la question.
LA MORT
Celui dont la vertu fit connaître une flamme Pure , sans intérêt , digne d'une belle âme > ?
LE VIEILLARD
Il va courir d'autres hasards ; Le salut d'une dame a ses moindres égards.
LA MORT
Et monsieur de Saissac, dont les vives ratrailles
S'allumèrent jadis pour un si bel objet ,
Le zélé Saint- Victor, pour le même sujet,
INe fourniraient-ils pas tous deux leurs funérailles?
LE VIEILLARD
L'un était toujours de Versailles , L'autre va partir pour Anet^ :
LA MORT
Cberchons , examinons sans cesse.
LE VIEILLARD
Le mal augmente , le temps presse.
LA MORT
Son Essex 4 pour la secourir Voudra-1>il bien donner sa vie ?
LE VIEILLARD
De bon cœur il viendrait l'ofïrir, Mais il la doit à sa patrie.
' M. le marquis de Ruvigny , comte de Galway , devait aller servir en Irlande en qualité de général major.
^ M. le marquis de Miremont.
3 M. de Saint- Victor était souvent des parties d'Anet avec le duc de Vendôme, et M. le Grand-Prieur.
* Le comte d'Essei.
LA MORT
Le petit monsieur de la Touir > Aimait à loi faire sa cour.
LE TIEILLARD.
Ce n'est pas du salut d'Hortense
Qu'il est le plus inquiété;
Il songe à cacher le traité
Qu'a fait son prince avec la France.
Lk MORT.
Monsieur de Barillon s'intéressera fort
LE VIEILLARD
Non , monsieur de Barillon donne Toutes ses craintes à sa mort , Ferme dans le péril de toute autre personne.
LA MORT
Un ancien adorateur * Qui lui garde encore son cœur.
Me semblerait avoir envie D'exposer pour elle sa vie.
LE VIEILLARD
Elle n'y consentira pas , Sans apprendre le nom de celui qui s'expose ; EÏle est délicate en trépas, Aussi bien qu'en toute autre chose.
LA MORT
Est-il besoin de vous nommer, L'ennemi de l'indifférence; Qui sait haîr,^ qui sait aimer, Qu'on a vu si charmé d'Hortense?
LE VIEILLARD
Je réponds d'un attachement Qui produira mille services.
D'un esprit et d'un enjoûment Qui pourra fiiire ses délices.
* Enroyé extraordinaire du duc de Satoic. > Mylord HoDtaigu.
DE SÀINT-EYBEMOND. 389
hk MORT.
Mourrà-t-il ? ne mourra-t-il pas ?
LE VIEILLARD
Qui peut répoudre du trépas ?
L4 MORT
Donc ces illustres destinées Dont Pyrame a laissé la première leçon , Par Givri , par Humière au monde redonnées < , Pour honorer leur siècle et se faire un beau nom.w..
LE VIEILLARD
Des amants d'aujourd'hui sont toutes condamnées; A peine on les voit en chanson.
S'il revenait une Didon , Elle trouverait cent Énées.
Lk MORT.
Et pour une Hortense autrefois , S'il en eût été dans le monde , Pour cette beauté sans seconde , Mille amants auraient fait Rembarras de mon choix '.
Lfi VIEILLARD..
Vous êtes moins embarrassée.
LA MORT
Il n'en faut qu'un pour la sauver v Je le cherche dans ma pensée , Et je ne saurais le trouver.
LE VIEILLARD
On fËiit assez souvent une recherche vaine De ce qu'on trouverait avec fort peu de peine.
LA MORT
Parlez, découvrez^nous cet ami généreux, Ou ce passionné , ce fidèle amoureux.
< Givri aimait passionnément mademoiselle de Guise , tille du Balafré et depuis princesse de Conti, et n'en était pas trop bien traité; cela le mit au désespoir, et lui fit prendre la résolution d*aUer à Tarmée et de s'y faire tuer : il en avertit sa maitresse par un billet, et tint parole. D'Humière fit la même chose dans une pareille occasion.
' Madame Deshoulières soutenait à- la même époque contre le duc d« Saint'Aignan, Pavillon et La Fontaine ,
Qu'on u'alme plus comme on- aimait Jadis.
390 ÎKIJVRËS CHOISIES
LE VIBILLAKD.
Vous le voyez , je la veux suivre , Si ToD ne peut la secourir :
Je consens à cesser de vivre Pour la dispenser de mourir.
LA MORT
Que la voilà bien secourue I Je ne vois qu'un pauvre vieillard Qui veuille contre moi lui servir de rempart : Le froid Téteint, la toux le tue ; Elle est dignement soutenue.
On court pour elle un beau hasard !
lilches amateurs de la vie , Déserteurs d'une illustre amie, De qui les charmes sont si doux , Je suis plus sensible que vous.
LE TIKILLARD.
Voir la mort tendre et pitoyable Est une chose peu croyable ; Mais rien ne se défend d'aimer Un objet qui peut tout charmer.
LA MORT
Bien qu'éloigner sa sépulture , Pour m'être laissée attendrir, Soit plus contraire à ma nature Qu'aux malheureux le dessein de mourir , Je sens pour elle une tendresse Qui ne peut consentir à ruiner tant d'appas; Aimable Hortense, je vous laisse, Et m'en, retourne sur mes pas.
Je vous laisse en convalescence , En repos, en pleine assurance, Et vous donne quelques avis Qui méritent d'être suivis.
Lorsque vous serez bien guérie , Ne cherchez qu'à la comédie ,
Aux opéras , dans les romans ,
De vrais et de parfaits amants ;
Évitez tout ce qui traverse ;
Goûtez la douceur d'un commerce Où le cœur soit content et Tesprit satisfait;
Aimez ce qui sert et qui plait ; Accordez la raison avec la fantaisie , Et passez sans gronder le reste de la vie.
LE VTEILLARD.
Veuille le ciel ! plaise au bon Dieu Que le dernier avis tienne le premier lieu !
nORTENSE.
Officieuse mort, à qui je dois la vie,
Je vous jure que vos avis
Seront exactement suivis :
Voici Facte à peu près , que je veux qu'on publie :
« Les vrais et les parfaits amants
Seront cherchés dans les romans ;
La raison lente, sérieuse
Et solidement ennuyeuse
Animera sa gravité ;
Et la fantaisie agissante
Râlera son activité.
Pour n'être pas extravagante :
La secrète dissension Qui règne entre l'esprit et le cœur d'ordinaire
Trouvera sa confusion Dans le nouvel accord que je leur ferai faire :
L'agrément avec l'intérêt ,
Ce qui sert avec ce qui plaît
Seront en bonne intelligence ; *
Ce qu'avec peine je promets,
Et qui me fera violence ,
Ah ! c'est de ne gronder jamais !
Cependant signons tout. Hortense.
892 GBUTftES CHOISIES
ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE GRÂMMONTi, AVEC LE PORTRAIT DE L*ÀUTEUR.
Passant, tu vois ici le comte de Grammont, Le héros éternel du vieux Saint-Évremond.
Suivre Condé toute sa vie,
Et courir les mêmes hasards
Qu'il courait dans le champ de Mars Des plus vaillants guerriers pouvait faire l'envie.
Veux-tu des talents pour la cour?
Us égalent ceux de la guerre :
Faut-il du mérite en amour ?
Qui fut plus galant sur la terre ?
Railler sans être médisant , Plaire sans faire le plaisant Garder son même caractère Vieillard, époux, galant et père , Cest le mérite du héros Que je dépeins en peu de mots.
Allait-il souvent à confesse , Entendait-il vêpres, sermon.
S'appliquait-il à l'oraison ?
11 en laissait le soin à la comtesse.
Il peut revenir un Condé, Il peut revenir un Turenne, Un comte de Grammont en vain est demandé, La nature aurait trop de peine.
Après avoir lu Pépitaphe du comte de Grammoat, si tu as la curiosité de connaître celui qui Ta faite, je Ven donnerai le caractère. C'est un philosophe également éloigné du su|)erstitieux et de Timpie; un voluptueux qui n*a pas moins d'aversion pour la débauche que
' M. le comte de Grammont étant revenu d'une dangereuse maladie , cela donna occasion à H. de Saint-Évremond de faire son épitapbc.
DE SAiriT-£VBCMOND. ^ 393
d^inclination pour les plaisirs; un homme qui n*a jamais seoti la oécessité, qui ii*a jamais conmi Fabondance. Jl Tit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n'ont rien, goûtéa de ceux qui font consister leur bonheur dans la raison. Jeune , il a haï la dissipation , persuadé qu'il fallait du bien pour les commodités d'une longue vie : vieux, il a de la peine à souffrir Téconomie, croyant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à pouvoir être misérable. Il se loue de la nature , il ne se plaint point de la fortune. Il hait le'crime, il souffre les fautes, il plaint le malheur. Il ne cherche point dans les^ hommes ce qu'ils ont de mau'va^ pour les décrier ; il trouve ce qu'ils ont de ridicule pour s'en réjouir; il se fait un plaisir secret de le connaître, il s'en ferait un plus grand da le découvrir aux autres, si la discrétion ne l'en empêchait.
La vie est trop courte, à son avis, pour lire toutes sortes de livres, et charger sa mémoire d'une infinité de choses aux dépens de son jugement : il ne s'attache point aux écrits les plus savants pour acquérir la science , mais aux plus sensés pour fortifier sa raison : tantôt il cherche les plus délicats pour donner de la délicatesse à son goût, tantôt les plus agréables pour donner de Tagrément à son génie. Il me reste à vous le dépeindre tel qu'il est dans l'amitié, et dans la rdigion. En amitié plus constant qu'un philosophe, plus sincère qu*un jeune homme de bon naturel sans expérience ; à l'égard de la religion.
De justice et de charité Beaucoup plus que la pénitence Il compose sa piété :
Mettant en Dieu sa conGance, Espérant tout de sa bonté , Dans le sein de la Providence Il trouve son repos et sa félicité.