‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 88 sur 116 · V. CHOIX DE LETTRES · texte numérisé non relu

V. CHOIX DE LETTRES

LETTRE A MADAME

Je me souviens qu'allant à Tannée je vous priai d'aimer le chevalier de Gramraont, si j'étais assez malheureux pour y mourir; en quoi je suis si bien obéi , que vous ne le haïssez pas durant ma vie, pour apprendre à le bien aimer après ma mort. Vous êtes ponctuelle à garder mes ordres; et si je continue à vous donner la même commission , il y a de l'apparence que vous l'exécuterez avec grand soin.

Vous croyez que je veux cacher sous un faux ridicule une véritable douleur; et dans la connaissance que vous avez de ma passion , vous aurez de la peine à vous persuader que je souffre un rival sans jalousie. Mais peut-être ne savez-vous pas que si je n'ose me plaindre de vous, pour vous aimer trop , je n'oserais me plaindre de lui , pour ne Taimer guère moins; et s'il faut de nécessité me mettre en colère , apprenezmoi contre qui je me dois fâcher davantage : ou contre lui , qui m'enlève une maîtresse ; ou contre vous , qui me volez un ami.

Quoi qu'il en soit , ne vous mettez pas eu peine de m'apaiser. J'ai trop de passion pour donner rien au ressentiment : ma tendresse l'emportera toujours sur vos outrages. J'aime la perfide, j'aime l'infidèle, et crains seulement qu'un ami sincère ne soit mal avec tous les deux. Adieu ; faisons, je vous prie, une manière de liaison inconnue; et par un mystère assez nouveau ^ que son amitié , la vôtre et la mienne ne soient plus qu'une même chose.

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