LETTRE A LA MÊME
Je pensais que vous m'aviez oublié; mais, par une conduite plus fine et plus ingénieuse , vous me traitez comme si vous commenciez à me connaître.
A vous dire le vrai , je n'ai jamais vu lettre si civile , qui oblige si peu que la vôtre : vous avez trouvé une indifférence si délicate , que je ne puis me plaindre de vous sans chagrin , ni m'en louer sans sottise.
Générosité , gratitude , obligation , sont les moindres mots de votre lettre. Vous avez appris pour moi tous les termes qui entrent dans les compliments, et oublié tous ceux qui expriment quelque sentiment d'amour.
II faut avouer que vous imitez parfaitement le style damadame votre mère. Je pensais d'abord recevoir une marque de souvenir. Outre cela , madame , ce jargon pitoyable de l'accablement de vos malheurs ne vous convient point; il sent tout à fait le génie d'une personne mystérieusement désolée.
Pour vous, qui n'avez jamais fait la comédienne d'aflliction, d'où vient que vous me choisissez pour me donner les apparences d'une si belle misère ? Ne suis-je plus au monde que pour être le confident de vos chagrins concertés et de vos douleurs étudiées?
Comme vous ne me serez jamais indifférente , j'ai demandé de vos nouvelles à M***, qui m'a dit que vous dansiez depuis le matin jusqu'au soir, et qu'on ne pouvait pas se divertir plus agréablement que vous faisiez.
Adieu, misérable personne, accablée d'une longue suite de malheurs, pleine de gratitude pour ceux qui prennent quelque part à vos misères : adieu plus tendrement mille fois que vous ne m'écrivez civilement. Je vous prie de croire que vous n'avez pas assez de civilité pour me rebuter ; et que je serai plutôt toute ma vie le confident de vos malheyrs que de ne vous être rien du tout.
ST.-ÉVBEMO^D. 31
398 OEDVfiES CHOISIES
LETTRE A MADAME ♦**
Vous êtes sur le point de faire un méchaot galant d'un fort bon ami , et Je m'aperçois que ce que je nommais satisfaction avec vous devient insensiblement quelque charme. Se ne parle ^us de tourner en ridicule; et la même personne qui faisait tant de cas de vos imaginations malicieuses trouve en vous des qualités plus touchantes , qui la dégoûtent de ces premiers agréments.
Vous m'aviez toujours paru fort aimable; mais je commence de sentir avec émotion ce que je voyais avec plaisir. Pour vous parler nettement, j'ai bien peur que je ne vous aime , si vous souffrez que j'aie de l'amour ; car je suis encore en état de n'en point avoir, si vous le trouvez mauvais.
!N'attendez de moi ni les beaux sentiments ni les belles passions. J'en suis tout à fait incapable , et les laisse volontiers aux amoureux de mademoiselle C*^. Que les ruelles en fassent leur proGt. Permettez à madame de *** de définir Famour à sa fantaisie; et n'enviez point les imagiqations à ces misérables , qui dans les ruines de letir beauté font valoir l'esprit qui leur reste aux dépens du visage qu'elles n'ont plus.
Peut-être, croyez-vous, me voyant si brutal à mépriser les beaux sentiments , que pour les exercices du corps je suis un des plus déterminés hommes du monde; écoutez ce qui en est. Je suis médiocre en toutes dioses , et la nature ni la fortune n'ont rien fait pour moi que de fort commun.
Comme je ne puis voir sans envie les gens somptueux et magnifiques dans leurs dépenses , je ne puis souffrir qu'avec chagrin ceux qui sont trop adonnés à leurs plaisirs; et si j'ose le dire , je hais en quelque sorte les Vivonne et les ^aucour , pour ne leur pouvoir ressembler.
Mes affaires vont toujours un même train. Jamais le dérèglement ne m'est permis ; et il me faut un peu d'économie pour arriver au bout de l'année et passer une nuit d'hiver.
Ce n'est pas que je sois réduit à la nécessité ou à la fai-
blesse ; mais si je veux dire les choses nettement , ma dépense est petite et mes efforts médiocres.
Dites-moi si avec ces qualités-là je puis devenir votre amant : ou si je dois demeurer votre ami. Pour moi , je suis résolu de prendre le parti qu'il vous plaira. Et si je passe de Tamitié à Tamour sans emportement, je puis revenir de l'amour à Famitié avec aussi peu de violence.
LETTRE A MADAME ***
A ce que j'apprends , madame , vous voulez devenir dévote , et j'en rends grâce à Dieu de tout mon cœur ; ayant plus besoin dans nos entretiens de la pureté des sentiments que vous allez avoir, que de ceux qui pourraient vous être inspi* rés dans le commerce des hommes. Je vous conjure donc , comme intéressé avec le ciel , de prendre une dévotion véri> table ; et pour rendre votre conversion telle que je la veux , il sera bon de vous dépeindre celle de nos dames telle qu'elle est, afin que vous puissiez éviter les défauts qui l'accompagnent.
Leur pénitence ordinaire , à ce que j'ai pu observer, est moins un repentir de leurs péchés , qu'un regret de leurs plaisirs ; en quoi elles sont trompées elles-mêmes ; pleurant amoureusement ce qu'elles n'ont plus , quand elles croient pleurer saintement ce qu'elles ont fait.
Ces beautés usées qui se donnent à Dieu pensent avoir éteint de vieilles ardeurs, qui cherchent secrètement à se rallumer; et leur amour n'ayant fait que changer d'objet, elles gardent pour leurs dernières souffrances les mêmes soupirs, et les mêmes larmes, qui ont exprimé leurs vieux tourments. Elles n'ont rien perdu des premiers! troubles du cœur amoureux , des craintes, des saisissements, des transports; elles n'ont rien perdu de ses plus chers mouvements , des tendres désirs , des tristesses délicates et des langueurs précieuses. Quand elles étaient jeunes, elles sacrifiaient des.
amants ; n'en ayant plus à sacrifiery elles se sacriGent ellesmêmes : la nouvelle convertie fait un saeriflce à Dieu de Tancienne voluptueuse.
J'en ai connu qui faisaient entrer dans leur conversion le plaisir du changement; j'en ai connu qui, se dévouant à Dieu , goûtaient une joie malicieuse de Tinfidélité qu'elles pensaient faire aux. hommes.
Il y en a qui renoncent au monde par un esprit de vengeance contre le monde, qui les a quittées ; il y en a qui mêlent à ce détachement leur vanité naturelle , et la même gloire qui leur a fait quitter des courtjsans pour le prince et les flatte secrètement de savoir mépriser le prince pour Dieu.
Pour quelques-unes Dieu est un nouvel amant , qui les console de celui qu'elles ont perdu ; en quelques autres la dévotion est un dessein d'intérêt et le mystère d'une nouvelle conduite.
Vous en verrez de sombres et de retirées , qui préfèrent les tartufes aux galants bien faits : quelquefois par le goût d'une volupté obscure; quelquefois elles veulent s'élever au ciel de bonne foi , et leur faiblesse les fait reposer en chemin avec les directeurs qui les conduisent. La dévotion a quelque chose de tendre pour Dieu, qui peut retourner aisément à quelque chose d'amoureux pour les hommes.
J'oubliais à vous parler de certaines femmes retirées qui se donnent à Dieu en apparence , pour être moins à une mère, ou à un mari. Il y en a de cent façons différentes; et fort peu où ne paraisse le caractère de la femme , soit dans leur humeur, soit dans leur amour.
Pour bien juger du mérite des dévotes , il ne faut pas tant considérer ce qu'elles veulent faire pour Dieu que ce que Dieu veut qu'elles fassent. Car dans la vérité toutes les mortifications qu'elles se donnent de leur propre mouvement sont autant d'effets agréables de leur fantaisie ; et une femme est assez bien payée en ce monde , h qui on permet de faire ce qui lui plaît. Il faut voir comment elles se comportent
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dans les choses que Dieu exige de leur soumission : et quand elles auront de la règle dans les mœurs, de la modestie dans le commerce , de la patience dans les injures, alors je serai satis&it de leur dévotion par leur conduite.
11 est assez de dévotes passionnées , qui pensent avoir Tardeur du beau zèle ; il en est peu qui se possèdent sagement , dans une bonne et solide piété ; il en est assez qui sauraient mourir pour Dieu par les sentiments de Tamour^il y en a peu qui veuillent vivre selon les lois , avec de Tordre et de la raison. Attendez tout de leur ferveur où il se mêle du dérèglement -, n'espérez presque rien d*une dévotion où elles ont besoin d'égalité, de sagesse et de retenue.
Profitez , madame , de Terreur des autres : et voulant aujourd'hui vous donner à Dieu , faites moins entrer dans votre dévotion ce que vous aimez que ce qui lui platt. Si vous n y prenez garde, votre cœur lui portera ses mouvements, au lieu de recevoir ses impressions; et vous serez toute à vous, quand vous penserez être toute à lui.
Ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir un saint et heureux ajustement entre ses volontés et les vôtres. Vous pouvez aimer ce qu'il aime, vous pouvez désirer ce qu'il désire ; mais nous faisons ordinairement par une douce et secrète impulsion ce que nous désirons de nous-mêmes ; et c'est ce qui doit nous rendre plus attentifs et plus appliqués à toujours agir par la considération de ce qu'il veut.
Mais pour cela , madame , ne vous assujettissez pas à la conduite de ces directeurs qui vous font entrer en certaines délicatesses de spiritualité que vous n'entendez point, et qu'ils n'entendent pas le plus souvent. Les volontés de Dieu ne sont pas si cachées qu'elles ne se découvrent h ceux qui les veulent suivre ; presque en toutes vous aurez moins besoin de lumière que de soumission. Celles qui ont du rapport avec nos désirs sont nettement entendues et agréablement suivies ; celles qui choquent dans nos inclinations s'expliquent assez t mais la nature y répugne, et Tâme indocile se défend de leur impression.
Je traite avec vous plus sérieusement que je n'avais pensé , et pour finir plus salutairemeut encore » je désirerais deux choses de vous dans la dévotion nouvelle où vous vous engagez présentement. La première est que vous preniez garde de ne porter pas à Dieu votre amour, comme une passion inutile, à qui vous voulez donner de l'occupation ; la seconde, que vous ne déguisiez jamais vos animosités sous une apparence de zèle , et ne persécutiez pas ceux a qui vous voulez du mal , sous un faux prétexte de piété.