SUR SAINT-ËVAEMOND. XV
assez abondamment pourvue. Trois mois passés à la BasUlle pour un bon mot ! C'était encore une leçon de prudence, qui ne pouvait manquer de produire |)eaucoup d'effet sur Tesprit de Saint- Ëvreraond; mais ses relations avec le Cardinal, qui du reste le reçut à sa sortie de prison avec une bénignité toute paternelle et en lui demandant presque pardon de la liberté grande , devaient entraîner pour notre aimable écrivain de bien plus graves conséquences.
Lorsqu'en 1659 fut conclu le traité des Pyrénées » qui pendant quinze ans avait été le rêve du Cardinal, Saint-Ëvremond fit partie de la suite briilant&.qui accompagna la cour de France à cette Ile des Faisans» où le génie de Tintrigue personnifié dans l'Italien Julio Mazarini eut à lutter contre la morgue espagnole représentée par Don Luis de Haro. Tandis que le vulgaire, qu'éblouit toujours l'apparence , célébrait sur tous les tous ce traité fameux, d'où devait sortir, trente ans après , la désastreuse guerre de la succession d'Espagne , l'observateur philosophe, qui avait suivi de près les négociations, ne pouvait manquer de prendre sur le fait Tinsatiable avidité avec laquelle le Cardinal sacrifiait à un vil intérêt la grandeur et la sûreté de la France. 11 consigna dans une lettre au duc de Créqui le résultat de ses études.
Celte appréciation n*est pas toujours juste dans sa mondante sévérité; mais on ne peut y mettre plus d'esprit et d' habileté , et il est impossible de manier avec plus de supériorité l'arme terrible de l'ironie.
Il se garda bien de communiquer à ses amis ce Jugement, dont la libre hardiesse ne pouvait manquer de lui rouvrir les portes de la Bastille, qu'il se souciait fort peu de revoir. Deux années après, Mazarin descendait au tombeau , et Saint-Évremond dut se croire à l'abri de toute espèce de péril. Il n'en fut pas ainsi : une complication d'événements rendit inutiles toutes les précautions qu'il avait prises pour soustraire son écrit à l'éclat d'une dangereuse publicité. Lorsque Louis XIV eut décidé la perte de Fouqoet, les ministres Colbert et Letellier firent rechercher avec le plus grand soin tout ce qui pouvait accroître les charges qui pesaient sur le malheureux disgracié. On saisit chez madame Duplessis - Bellière , amie du surintendant , une cassette que Saint-Évremond, partant pour un voyage, avait remise entre les mains de celte dame. Elle fut ouverte en vertu de cette raison.