CARACTÈRE DE MADAME LA COMTESSE D'OLOINNE
Je ne pense pas être plus heureux à votre caractère que nos peintres à votre portrait , où je puis dire que les meilleurs ont perdu leur réputation. Jusqu'ici nous n'avons point vu de beautés si achevées qui ne soient allées chez eux pour y chercher de certaines grâces , ou pour s'y défaire de quelques défauts. Vous seule, madame, êtes au-dessus des arts qui savent flatter et embellir. Ils n'ont jamais travaillé pour vous que malheureusement; jamais sans vous avoir beaucoup interressée , et fait perdre autant d'avantages à une personne accomplie, quMls ont accoutumé d'en donner à celles qui ne le sont pas.
Si vous n'êtes guère obligée à la peinture, vous l'êtes encore moins à la curiosité des ajustements. Vous ne devez rien ni à la science d'autrui ni à votre propre industrie , et pouvez en repos vous remettre à la nature des soins qu'elle prend pour vous. Gomme il y a peu de négligences heureuses , je ne conseillerais pas aux autres de s'y fier.
En effet, la plupart des femmes ne sont agréables que par les agréments qu'elles se font. Tout ce qu'elles mettent pour se parer cache des défauts, tout ce que l'on vous ôte de votre parure vous rend quelque grâce ; et vous avez autant d'intérêt à revenir purement au naturel , qu'il leur est avantageux de s'en éloigner.
Je ne m*amuserai point à des louanges générales , aussi vieilles que les siècles. Le soleil ne me fournira point de comparaison pour vos yeux, ni les fleurs peur votre teint. Je pourrais parler de la régularité du visage , de la délicatesse des traits, des agréments de la bouche; de ce cou si poli et
si bien tourné ; de cette gorge si bien formée. Mais au delà des plus curieuses observations , il y a mille choses en vous à penser qu'on ne peut bien dire , et mille choses qu'on sent mieux qu'on ne les pense.
Croyez-moi, madame, ne conOez le soin de votre gloire à personne ; car assurément vous n'êtes jamais si bien qu'en vous-même. Paraissez au milieu des portraits et des caractères , et vous déferez toutes les images qu'on saurait donner de vous.
Après vous avoir bien admirée, ce que je trouve de plus extraordinaire, c'est que vous ayez comme ramassé en vous les charmes divers de différentes beautés : ce qui surprend » ce qui plaît , ce qui flatte, ce qui pique , ce qui touche.
Votre caractère proprement n'est point un caractère particulier; c'est celui de toutes les belles personnes. Tel a résisté à des beautés fières , qui s'est laissé gagner à des beautés délicates. La délicatesse a donné du dégoût à un autre, qui a bien voulu se soumettre à la fierté.
Vous seule êtes le faible de tout le monde. Les emportés y trouvent le sujet de leurs transports ,, les âmes passionnées reprennent leUr tendresse et leur langueur. Esprits différents , diverses humeurs, tempéraments contraires, tout est sujet à votre empire.
Ceux qui n'étaient nés ni pour donner ni pour recevoir de l'amour conservent la première de ces qualités, et perdent malheureusement l'autre. De là vient qu'il y a quelque ressemblance entre la chaleur de vos amis et la passion de vos amants; qu'on ne saurait vous admirer sans intérêt; que le jugement des simples spectateurs n'est pas libre. De là vient enfin que tout aime où vous êtes, excepté vous , qui demeurez seule insensible.
Jusqu'ici j'ai rendu une partie de ce que je devais à voire beauté, et ce n'est pas une de vos moindres louanges que j'aie pu vous louer si longtemps. Présentement il est juste que je me donne quelque chose à moi-même , et qu'en parlant de votre esprit et de votre humeur je me laisse aller à la mienne.
DE SAINT'ÉVBBUOND. 405
Je ne dirai que des vérités; et de peur que vous ne croyiez qu'elles vous soient toutes désavantageuses , je commencerai par les charmes de votre conversation , qui ne cèdent en rien à ceux de votre visage.
Oui, madame, on n*est pas moins touché de vous entendre que de vous voir. Vous pourriez donner de Famour toute voilée , et Êiire voir en France, comme on a vu en Espagne, quelque aventure de la belle invisible.
On n'a jamais remarqué tant de politesse qu'en vos discours; ce qui est surprenant, rien de si vif et de si juste : des choses si heureuses et si bien pensées.
Mais finissons des louanges dont la longueur est toujours ennuyeuse , quelque véritables qu'elles soient ; et préparezvous à souffrir patiemment ce que j'ai trouvé à redire en vous. Si vous avez de la peine à l'entendre , je n'en ai pas moins eu à le découvrir. Il m'a fallu faire des recherches profondes ; et après une étude fort difficile, voici les défauts que j'ai remarqués.
Je vous ai vue souvent estimer trop des gens médiocres , et dans certaines docilités soumettre votre jugement à celui de beaucoup de personnes qui n'en avaient point.
Il me semble aussi que vous vous laissez trop aller à l'habitude. Ce que d'abord vous avez jugé grossier fort sainement vous parait à la fin délicat , sans raison; et quand vous venez à guérir de ces erreurs , c'est plutôt par un retour de votre humeur que par les réflexions de votre esprit.
Quelquefois, madame, par un mouvement contraire, pour penser trop, vous passez la vérité du sujet; et les opinions que vous formez sont des choses plus fortement imaginées que solidement connues.
Pour vos actions , elles sont également innocentes et agréables. Mais comme vous pouvez négliger de petites formalités, qui sont de véritables gènes dans la vie, vous avez à craindre l'opinion des sots et le chagrin de ceux que votre mérite fait vos ennemis.
Les femmes, vos ennemies déclarées, sont contraintes de
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nous aTouer mille avantages que vous avez reçus de la nature. Il y a des occasions où nous sommes obligés de leur confesser qu^on pourrait les ménager mieux , et que vous n'en faites pas toujours ce que d'autres en sauraient faire.
Je finirai par vos inégalités , dont vous fiiites vous*méme une agréable peinture. Elles sont fâcheuses à ceux qui les souffrent. Pour moi, j'y trouve quelque chose de piquant; et je vois quand on se plaint le plus de Thumeur, que c'est alors qu'on s'intéresse le plus pour la personne.
Quoi qu'il en soit, tant s'en faut qu'on puisse prendre avantage sur vous , qu'on n'y saurait piendre de mesure. On vous désoblige aisément sans y penser ; et même le dessein de vous plaire a produit plus d'une fois le malheur de vous avoir déplu. Croyez-moi , madame « il faudrait être bien heureux pour trouver de bons moments avec vous , et bien juste pour les prendre. Ce qu*on peut dire véritablement, après vous avoir examinée , c'est qu'il n'y a rien de si malheureux que de vous aimer, mais rien de si difficile que de ne vous aimer pas.
Voilà, madame, les observations d'un spectateur qui, pour juger de vous plus sainement , a pris soin de demeurer libre. Le moyen qu'il a tenu pour se garantir a été de vous éviter autant qu'il a pu ; encore n'est-ce pas assez de ne vous voir point , quand on vous a vue , et ce remède , ailleurs infaillible , n'apporte pas une sûreté entière sur votre sujet.
Peut-être me direz*vous qu'un bomiçe qui a des sentiments un peu tendres n'a pas d'ordinaire un jugement si rigoureux; mais quand vous prendrez la peine de me dire ce qui vous déplaît, je n'en aurai point à me démentir. Un discernement qui ne vous semble pas être avantageux ne saurait subsister qu'en votre absence; car, pour répéter ce que j'ai déjà dit, paraissez, madame, au milieu des portraits et des caractères, et vous déferez toutes les images qu'on saurait donner de vous.
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