LETTRE A M. LE COMTE D'OLONNE
Vous me laissâtes hier dans une conversation , qui devint insensiblement une furieuse dispute. On y dit tout ce que Ton peut dire à la honte et à Favantage des lettres. Vous devinez les acteurs, et savez qu'ils étaient tous deux fort intéressés à maintenir leur parti : Bautru * ayant peu d'obligation à la nature , de son génie , et le commandeur ^ pouvant dire sans être ingrat qu'il ne doit son talent ni aux arts ni aux sciences.
La dispute vint sur le sujet de la reine de Suède 4, qu'on louait de la connaissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup le commandeur se leva , et, ôtant son chapeau d'un air tout particulier : « Messieurs , dit-il , si la reine de Suède n'avait su que les coutumes de son pays , elle y serait encore : pour avoir appris notre langue et nos manières , pour s'être mise en état de réussir huit jours en France , elle a perdu son royaume : voilà ce qu'ont produit sa science et ses belles lumières que vous nous vantez.
Bautru, voyant choquer la reine de Suède, qu'il estime tant , et les bonnes lettres qui lui sont si chères , perdit toute considération , et, commençant par un serment : « Il faut être bien injuste , reprit-il , d'imputer à la reine de Suède comme un crime la plus belle action de sa vie. Four votre aversion aux sciences, je ne m'en étonne point : ce n'est pas d'aujourd'hui que vous les avez méprisées. Si vous aviez lu les histoires les plus communes , vous sauriez que sa conduite n'est pas sans exemple. Charles-Quint ii'est pas moins admirable par la renonciation de ses États que par ses conquêtes. Dioclétieu n'a-t-il pas quitté l'empire , et Sylla le pouvoir souverain ? Mais toutes ces choses vous sont inconnues ; et c^est folie de disputer avec un ignorant. Au reste, où me trouverez-
* Le comte <i*OlonDe était de la maison de la TrimoniUe.
'Guillaume Bautru, comte de Serrant Foy. le Dictionnaire de Bayle, et les HiêtorUUeê de Tallemant des Réaux , t U , p. 403. j ^ Le commandeur de Jars, de la maison de Rochecbonart
\ < La reine Christine était alors ( 1656) en France.
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