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rejeter; mais où Fou peut avoir besoin de son aide, on se passerait bien de ces occasions.
Si vous étiez réduit à la nécessité de vous faire couper les veines , je vous permettrais de lire Sénèque et de Timiter ; encore aimerais-je mieux me laisser aller à la nonchalance de Pétrone que d'étudier une fermeté que Ton n'acquiert pas sans beaucoup d'efforts.
Si vous étiez d'humeur à vous dévouer pour la patrie , je vous conseillerais de ne lire autre chose que la vie de ces vieux Romains qui cherchaient à mourir pour le bien de leur pays ; mais en l'état où vous êtes il vous convient de vivre pour vous , et de passer le plus agréablement que vous pourrez le reste de votre vie. Or cela étant comme il est , laissez là toute étude de sagesse qui ne va pas à diminuer vos chagrins, ou à vous redonner des plaisirs. Vous chercherez de la constance dans Sénèque , et vous n'y trouverez que de l'austérité. Plutarque sera moins gênant : cependant il vous rendra grave et sérieux plus que tranquille. Montaigne vous fera mieux connaître l'homme qu'aucun autre ; mais c'est l'homme avec toutes ses faiblesses : connaissance utile dans la bonne fortune pour la modération, triste et affligeante dans la mauvaise.
Que les malheureux donc ne cherchent pas dans les livres à s'attrister de nos misères , mais à se réjouir de nos folies , et par cette raison vous préférerez à la lecture de Sénèque, de Plutarque et de Montaigne, celle de Lucien, de Pétrone , de Don Quichote. Je vous recommande surtout Don Quicbote : quelque affliction que vous ayez» la finesse de son ridicule vous conduira imperceptiblement à la joie.
Vous me direz peut-être que je n'ai pas été d'une humeur si enjouée dans mes malheurs que je le parais dans les vôtres , et qu'il est malhonnête de donner toutes ses douleurs à ses maux , lorsqu'on garde son indifférence et sa gaieté même pour ceux de ses amis. J'en demeurerais d'accord avec vous, si j'en usais de la sorte ; mais je puis dire avec vérité que je ne suis guère moins sensible à votre exil que vous-même, et
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il n'est pas possible que lear poivre, leur vinaigre et leurs oignons ne ruinent à la fin votre goût, et n'altèrent bientôt votre santé. Les sauces toutes simples que vous ferez vousmême ne peuvent avoir rien de malfaisant. Le sel et Forange sont Tassaisonnement le plus général et le plus naturel. Les fines herbes sont plus saines et ont quelque chose de plus exquis que les épices ; mais elles ne sont pas également propres à toutes choses. Il faut les employer avec discernement aux mets où elles s'accommodent le mieux, et les dispenser avec tant de discrétiim, qu'elles relèvent le propre goût de la viande sans faire quasi sentir le leur.
Après avoir parlé de la qualité des vins et de la condition des viandes , il faut venir au conseil le plus nécessaire pour l'accommodement du goût et de la santé.
Que la nature vous incite à boire et à manger par une disposition secrète, qui se fait légèrement sentir, et ne nous y presse pas par le besoin. Où il n'y a point d'appétit, la phis saine nourriture est capable de nous nuire et la plus agréable de nous dégoûter; où il y a de la fiadm la nécessité de manger est une espèce de mal qui en cause un autre après le repas, pour avoir fait manger plus qu'il ne faut. L'appétit donne de 1 «^ercice à notre chaleur naturelle dans la digestion; l'avidité lui prépare du travail et de la peine ; le moyen de nous tenir toujours dans une disposition agréable , c'est de ne souffrir ni vide ni réplétion , afin que la nature n'ait jamais à se remplir avidement de ce qui lui manque ni à se soulager avec empressement de ce qui la charge.
Voilà tous les conseils que mon expérience m'a su fournir pour la lecture et pour la bonne chère. Je ne veux pas finir sans toucher un mot de ce qui regarde l'amour.
Si vous avez une maltresse à Paris , oufaliei^-la le plus tôt qu'il vous sera possible : car elle ne manquera pas de changer, et il est bon de prévenir les infidèles. Une personne aimable à la cour y veut être aimée , et là où elle est aimée elle aime à la fin. Celles qui conservent de la passion pour les gens qu'elles ne voient plus en font naître bien peu en ceux,
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qui les voient : la continuation de leur amour pour les absents est moins un honneur à leur constance qu'une honte à leur beauté. Ainsi , monsieur, que votre maîtresse en aime un autre , ou qu^elle vous aime encore , le bon sens vous la doit faire quitter comme trompeuse ou comme méprisée. Cependant , en cas que vous voyiez quelque jour h la fin de votre disgrâce , vous ne devez pas en mettre à votre amour. Les courtes absences animent les passions, au lieu que les longues les font mourir.
De quelque coté que se tourne votre esprit, ne lui donnez pas un nouveau poids par la gravité des choses trop sérieuses. La disgrâce n'a que trop de sa propre pesanteur. Faites , en votre exil , ce que Pétrone fit à sa mort : Amove res sériai quîbus gravitatis et consiantias gloria peti solet : tihi ut iUU levia carmina et faciles versus.
Il y en a que leur malheur a rendus dévots par un certain anendrissement , par une piété secrète qu'on a pour soi , assez propre à disposer les hommes à une vie plus religieuse. Jamais disgrâce ne m'a donné cette espèce d'attendrissement : la nature ne m'a pas fait assez sensible à mes propres maux. La perte de mes amis pourrait me donner de ces douleurs t^dres et de ces tristesses délicates dont le^ sentiments de dévotion se forment avec le temps ; je ne conseillerais jamais à personne de résister à la dévotion qui se forme de la tendresse , ni à celle qui nous donne de la confiance : l'une touche l'âme agréablement, l'autre assure à l'esprit un doux repos; mais tous les hommes, et particulièl*ement les malheureux, doivent se défendre avec soin d'une dévotion superstitieuse , qui mêlerait sa noirceur à celle de Vinfortune.
AU MÊME
Je ne sais pourquoi vous admireriez mes vers ', puisque je ue les admire pas moi-même; car vous devez savoir qu'au sentiment d'un grand maître en Tart poétique \ le poëte est toujours le plus touché de son ouvrage. Pour moi , je reconnais beaucoup de fautes dans le mien, que je pourrais corriger si l'exactitude ne faisait trop de peine à mon humeur, et ne consumait trop de temps à une personne de mon âge. D'ailleurs , j'ai une excuse que vous recevrez, si je ne me trompe : les coups d'essai ne sont pas souvent des chefs-d'œuvre ; et les louanges que je donne au roi étant les premières véritables et sincères que j'ai données, il ne faut pas s'étonner que je n'y aie pas trop bien réussi. Les vôtres pour moi ont une ironie ingénieuse, dans laquelle je me suis vu si grand maître autrefois que le maréchal de Clérambaut ne trouvait que moi capable de vous disputer le mérite de cette figure-là. Vous ne deviez pas vous en servir contre un homme qui en a perdu l'usage, et qui est autant votre serviteur que je le suis.
Vous me voyez assez en garde contre le ridicule ; et malgré toutes mes précautions, je ue laisse pas de me laisser aller agréablement aux louanges que vous me donnez sur mon goût. Vous avez intérêt qu'il soit bon , juste , et délicat ; car ridée du vôtre, que je conserve toujours, règle le mien.
Le miracle d'amour que je vis à Bourbon est le miracle de beauté que je vpis k Londres : quelques années qui lui sont venues lui ont donné plus d'esprit, et ne lui ont rien ôté de ses charmes.
Beaux yeux , de qui l'éclat ferait cacher sous l'oncle Ceux qu'on en vit sortir pour faire aimer le monde; Je ne m'étonne pas que les plus grands malheurs Ne vous coûtent jamais de pleurs ;
' Le comte d'Olonnc avait donné de grands éloges à une longue épitre en vers par Saint-Evremond , adressée à Louis \IV. api^ît la paix de Ni* mègae, en 1679,
' Ari^tote.
Ce n^est pas au malheur à vous causer des larmes, On ne les connaît point où régnent tant de charmes; Si vous avez , beaux yeux , des larmes à jeter. C'est Tamour seulement qui vous les doit coûter.
Pour les attentats que vous me conseillez , je suis peu en état de les faire, et elle est peu en état de les souffrir. S'il faut veiller les nuits entières , on ne me donne pas quarante ans ; s'il faut faire un long voyage avec le vent et la pluie, quelle santé que celle de M. de Saint- Évremond ! Veux-je approcher ma tête de la sienne, sentir ses cheveux , et baiser le bout de Toreille, on me demande si j'ai connu madame Gabrielle ' et si j'ai fait ma cour à Marie de Médicis. Le papier me manque : je vous prie de me mettre au rang des amis solides , immédiatement après M. de Canaples». Miracle d'amour est votre servante.