LETTRE A M. LE MARÉCHAL DE GRAMMONT
Yoas me reprochez de ne point donner de mes Douvelles à mes amis, et je vous réponds qu'il faut les connaître avant que de leur écrire. On se méprend dans la mauvaise fortune si on compte sur de vieilles habitudes, qu'on nomme assez légèrement amitiés. Bien souvent nous voulons faire souvenir de nous des gens qui veulent nous oublier, et dont nous excitons plutôt le chagrin que les offices. £n effet, ceux qui veulent bien nous servir dans nos disgrâces sont impatients de faire connaître Fenvie qu'ils en ont, et leur générosité épargne à un honnête homme la peine secrète qu'on sent toujours à expliquer ses besoins. Pour ceux qui se laissent rechercher, ils ont déjà comme un dessein formé de nous fuir : nos prières les plus raisonnables sont pour eux des importunités assez fâcheuses. Je ferai une application particulière de ce sentiment général, et vous dirai que je pense avoir reçu des nouvelles de toutes les personnes qui voudraient s'employer en ma faveur : je fatiguerais inutilement des miennes ceux qui ne m'ont pas donné des leurs jusque ici.
Parmi les amis que la mauvaise fortune m'a fait éprouver, j'en ai vu qui étaient tout pleins de chaleur et de tendresse ; j'en ai vu d'autres qui ne manquaient pas d'amitié, mais qui avaient une lumière fort présente à connaître leur inutilité à me servir; qui, peu touchés de se voir sans crédit en cette
' Rabelais,iWre III, chap. 30.
' Le maréchal de Grammont, frère de celui que Saint-Evremond appc» lait son héros, avait écrit en 4664 à oelul-ci une lettre obligeante, dans laquelle il le blâmait de ne pas travailler assez activement à faire la ■^-'-' avec la cour. Le maréchal mourut en 1678. U a laissé des mémoires, r par son fils, Antoine-Charles duc de Grammont
420 CEUVBES CHOISIES
occasion, ont remis aisément tous mes malheurs à ma patience. Je leur suis obligé de la bonne opinion qu'ils en ont ; c'est une qualité dont on s'accommode le mieux qu'il est possible , et dont on laisserait pourtant volontiers Tusage à ses ennemis. Cependant il faut nous louer du service qu'on nous rend, sans nous plaindre de celui qu'on ne nous rend pas ; et rejeter autant qu'on peut certains sentiments d'aniour-propre qui nous représentent les personnes plus obligées à nous servi]* qu'elles ne le sont. La mauvaise fortune ne se contente pas de nous apporter les malheurs, elle nous rend plus délicats à être blessés de toutes choses; et la nature, qui devrait lui résister, est d'intelligence avec elle, nous prêtant un sentiment plus tendre pour souffrir tous les maux qu'elle nous fait.
Dans la condition où je suis , mon plus grand soin est de me défendre de ces sortes d'attendrissements. Quoique je montre un air assez douloureux , je me suis rendu en effet presque insensible : mon âme, indifférente aux plus fâcheux accidents, ne se laisse toucher aujourd'hui qu'aux offices de quelques amis et à la bouté qu'ils m'ont conservée. Depuis quatre ans que je suis sorti du royaume, j'ai éprouvé de six mois en six mois de nouvelles rigueurs, que je rends aussi légères que je puis, par la facilité de la patience. Je n'aime pointées résistances inutiles, qui, au lieu de nous garantir du mal, retardent l'habitude que nous avons à faire avec lui.
D'ailleurs ceux qui peuvent tout ne nous rendent pas aussi malheureux qu'ils le pourraient, quand ils rencontrent de la docilité à leurs ordres. L'opposition aigrit leur volonté, et ne diminue rien de leur pouvoir. Cette soumission pour les maîtres me dispose insensiblement à souffrir de ceux qui ne le sont pas. Je m'entends blâmer souvent mal à propos, et après une justification légère, pour ne pas aigrir le monde par trop de raison, j'attends patiemment qu'il se détrompe de lui •même ; et véritablement il faut plus attendre da temps que de ses raisons. Dans la chaleur d'une méchante affaire, les uns ont de la peine à les dire , et les autres à les écouter :
DE SAiNT-EVBEHOND. 421
mais dans quelque retour, ou d'humeur, ou d'intérêt, l'on fait notre mérite de ce qui avait fait notre disgrâce. 11 y a peu de personnes à la cour dont je n'aie vu changer la réputation deux fois l'année, soit par la légèreté de nos jugements, soit par la diversité de leur conduite. J'ose espérer que la même chose arrivera sur mon sujet , mais plus par les réflexions d'autrui que par aucun changement de mon côté. Un jour on me louera d'être bon Français, par ce même écrit < qui m'attire des reproches; et si M. le Cardinal vivait encore, j'aurais le plaisir de me savoir justifié dans sa conscience , car je n'ai rien dit de lui qu'il ne se soit dit intérieurement cent fois lui-même. Jaloux de l'honneur du roi et, de la gloire de son règne,- je voulus laisser, une image de l'état où nous étions avant la paix , afin que toutes les nations connussent la supériorité de la nôtre , et , rejetant le mauvais succès de la négociation sur un étranger, ne s'attachassent qu'à considérer les avantages que nous avions eus dans la guerre.
Je finis un si fâcheux entretien : c'est un ridicule ordinaire aux disgraciés d'infecter toutes choses de leurs disgrâces , et possédés qu'ils en sont , d'en vouloir toujours infecter les autres. La conversation de M. d'Aubigny, que je vais avoir présentement, me sauve d'une plus longue impertinence , et vous de la fatigue que vous en auriez. Avec lui la joie est de tous les pays et de toutes les conditions ; jusque-là qu'un malheureux y devient trop gai, et perd sans y penser la bienséance d'un sérieux que l'on doit pour le moins aux infortunes.
• Foy, ci*âessas la lettre sur la paii des Pyrénées.
422 œuvBBs CHOISIES