‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 11 sur 59 · FILER LE PARFAIT AMOUR · texte numérisé non relu

FILER LE PARFAIT AMOUR

ieu fasse paix au gentil Arioste, Et daigne aussi mettre en lieu de repos Jean La Fontaine,, auteur fait à la poste Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.

Chrétiens étoient, quoiqu'à tort dans le monde Leur badinage ait glissé le venin Qu'a répandu la fable de Joconde Sur le vermeil de l'honneur féminin.

Pour Juvénal, c'est un homme darnnable, Lui, son copiste, et tous ses adhérents; Maudits païens, qui d'un sexe adorable Font des portraits du vrai si différents : Toujours forgeant impostures nouvelles, Crimes nouveaux l'un sur l'autre entassés, Et toujours prêts à lancer sur les belles Les traits piquants dont ils sont hérissés ; Gens à fagots, et cela c'est tout dire. De leur fureur le Parnasse rougit; Contre eux ne dois rétorquer la satire ; Laissons-les là. Le fait dont il s'agit, C'est que j'entends faire amende honorable D'un attentat qui m'a paru si noir,

96 Contes.

En racontant l'histoire mémorable D'une beauté fidèle à son devoir.

Essayer veux, si mes forces suffisent , A revêtir la sainte honnêteté De quelque grâce. Auteurs qui ne médisent N'ont les rieurs souvent de leur côté.

Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre : Dit-on du mal, c'est jubilation; Dit-on du bien, des mains tombe le livre Qui vous endort comme bel opium.

Ne croyez pas que l'intérêt me mène , Ni que j'aspire à secrètes faveurs ; Si peu m'en faut que ce n'est pas la peine ! Or je commence, à l'aide des nœuf sœurs. Un gentilhomme, ennuyé de la guerre, Se maria sous un astre bénin , Prit belle femme, et vivoit dans la terre Qu'il possédoit au sauvage Apennin.

Commencements sont doux en mariage; Nouvelle ardeur, flatteurs empressements, Jeunes attraits exposés au pillage,

Y font passer d'agréables moments.

Bientôt après, quand pleine jouissance De larges dons accable un cœur lassé, Molle tiédeur, ennuyeuse indolence,

Y font languir l'appétit émoussé.

Ce fut le cas où se trouva mon homme Après six mois. L'ardente ambition Chez lui s'éveille, ainsi que d'un long somme. Le cœur humain n'est point sans passion ; De s'expulser elles font leur étude , Comme est un clou par un autre chassé. Chez notre époux surgit l'inquiétude ; Il fut rêveur, il fut embarrassé.

COXTE?.

Jeunes tendrons, si l'amour su repose,

S'il prend haleine ou demeure perclus

Par les effets remontant à la cause,

Pensent d'abord qu'on ne les aime plus.

« Dans quels soucis as-tu l'àme égarée,

Lui dit un jour sa belle, et quel destin

À nos plaisirs a fixé la durée,

Comme à la fleur qui ne vit qu'un matin ?

A tes froideurs trouve au moins mie excuse.

Pour te complaire ai-je rien négligé?

Je suis la même, on mon miroir m'abuse;

Je suis la même, et ton cœur est changé !

Ah ! si l'ingrat , épuisé de constan:e;

Ne peut répondre à ses engagements ,

Rends-moi, ernel , renis-inoi l'inJifférence

Où je vivois avant tes faux serment-, n

Sur Hippolyte un si tendre langage

Fit son effet II sent son cœur grossi .

Avec la bouche il ferme le passade

A cette plainte, et lui répond ainsi :

« Détrompez-vous, G \mille , et de ma flamme

Portez, ma chère, un meilleur jugement :

Je vous adore, et jamais dans mon àme

L'heureux époux ne détruira l'amant.

Si quelquefois, d'un peu de rêverie,

Je vous fais voir mon esprit agité,

Ce n'est sans cause : homme qui se marie

Mieux que devant connoît sa pauvreté.

De mes aïeux l'opulence sans cesse

Vient réveiller un souvenir cuisant

Dans ma mémoire. 0 ciel! que la noblesse

Sans la fortune est un fardeau pesant!

Puis-je souffrir qu'une beauté céleste,

Qu'en plein*1 cour on devroit respecter,

yi> Contes.

Soit confinée en ce château funeste , Où les hiboux ont peine d'habiter?

Mais quoi ! la cour ! sa dépense effrénée M'accableroit d'un désordre subit :

Mon revenu de la meilleure année Suffiroit-il pour vous faire un habit?

Une ressource à ma peine se montre :

De l'empereur je suis un peu connu ; De mon courage en plus d'une rencontre, Jusques à lui le bruit est parvenu.

Sur l'ennemi du puissant Cliarlernagne Dans un combat je pris deux étendards, Lorsqu'à Didier une seule campagne Ravit des mains le sceptre des Lombards. J'ai des patrons : ni valeur ni mérite, Sans les patrons ne conduisent à rien.

11 faut, Camille, il faut que je vous quitte, Pour vous revoir plus digne d'un tel bien. » De ce propos, comme d'un coup de foudre, Le tendre cœur de Camille est frappé : A ce départ il ne peut se résoudre ; De pleurs amers son visage est trempé.

L'amour, propice à son époux fidèle, Pour les sécher lui prêta son bandeau.

Sur ce qu'il fit pour consoler la belle La modestie a tiré le rideau.

Autant que lui, Camille ambitieuse, Examinant ce dessein de plus près, Goûte la chose et la croit sérieuse; Elle y consent : il part deux jours après. Seul ne partit; cruelle jalousie Lui saute en croupe, et d'un air dangereux , Chemin faisant trouble sa fantaisie Par ce discours : « Où vas-tu, malheureux ?

Contes. 99

Laisser seulette épouse jeune et belle, Est-ce, Hippolyte, un acte de bon sens? C'est la livrer à quelqu'ardeur nouvelle. Ignores-tu quel tort ont les absents ?

Ces campaguards dont elle est entourée, Gens désœuvrés et d'un tendron surpris, Cherchent à faire amoureuse curée...

Est-ce un danger si digne de mépris ?

Bien sots sont-ils. Mais si le goût fantasque , L'extravagant, la saisit tout à coup, Elle peut mettre un cimier sur ton casque , Dont l'ornement te déplairoit beaucoup. » Trois fois la crainte à sa flamme timide Sonne retraite et lui glace le sein; Trois fois l'honneur le saisit par la bride, Et l'encourage à suivre son dessein.

Les enchanteurs étoient pour lors en vogue, Par leur savoir du commun distingués.

Devin, sorcier, nécromant, astrologue, A l'Opéra meshui sont relégués.

Plus ne connois d'enchanteurs sur la terre Que deux beaux yeux. Hippolyte, passant Un noir vallon qu'un double mont enserre, Entend parler d'un vieillard tout-puissant Sur les enfers. Pour garantir sa tète D'un accident qu'il craint plus que la mort , A l'enchanteur il présente requête, Ouvre sa bourse et lui demande un sort. Alors, d'un ton qui fait pâlir la lune , L'homme infernal lui dit : « Pauvre abusé ! Ce que tu veux dépend de la fortune, Et sur ce point mon art est épuisé.

Femme coquette en sait plus que le diable, Quand il lui plaît enrôler son époux

oo Contes.

Dans le grand ordre, et son cœur variai fle

En fait d'amour est plus sorcier que nous.

Si ton étoile incline au cocuage,

Cocu seras. L'enfer est sans pouvoir

Pour l'empêcher. Mais tiens, prends cette image

Par sa vertu tout mari peut savoir

Quel est son sort. Si la femme est fidèle

Au sacrement dont le sort la lia,

La cire en reste aussi blanche, aussi belle

Qu'elle Tétoit le jour qu'on l'employa.

Quand on la tente, alors de la figure

La couleur mue et commence à jaunir;

Mais si l'honneur souffre quelque fêlure,

Noire et puante on la voit devenir. »

Ce beau présent du jaloux Hippolyte Fut fort prisé, fut payé largement, Et par la main du charitable hermite Dans son étui renfermé proprement.

0 chevalier ! quelle est l'impertinence Du talisman qu'il te plaît d'éprouver ! L'amour jaloux a si peu de prudence, Qu'il va cherchant ce qu'il craint de trouver.

Notre guerrier se remet en voyage, Et le poursuit gai comme un papillon.

Lui , sa poupée et tout son équipage, Arrivent sains au camp de Roussillon.

Aux Sarrasins, l'empereur Charlemagne Et ses barons faisant guerre en ce temps, Sous leurs drapeaux, aux frontières d'Espagne, A voient conduit cent mille combattants. Gens de valeur étoient lors de requête : A la bonne heure Hippolyte est venu; Roland l'accueille et Renaud lui l'ait fête; Par leur récit son mérite est connu.

Contes.

Sur leur parole, on met sous sa conduite, Trois jours après, un gros détachement.

Devant ce chef l'ennemi prend la fuite. Puis est forcé dans un ret;anchement.

Quatre châteaux, pourvus de bonnes rentes, Par sa victoire aux chrétiens sont acquis. Et L'empereur, par ses lettres patentes, Lui fait un don de ce qu'il a conquis. Le voilà riche et tout brillant de gloire, Et, ce qui reud son bonheur achevé, Son beau portrait, exempt de couleur noire, Offre à ses yeux un teint bien conservé. Qu'il fit alors de châteaux en Espagne Touchant l'objet de ses affections!

Qu'il désira la fin de la campagne Pour l'amener dans ses possessions!

Mais la fortune, incessamment alerte Pour opprimer les gens au dépourvu, Le réduisit à deux doigts de sa perte, Par un endroit qu'il n'a voit point prévu. Comme il sortoit un matin de sa tente, S'acheminant vers le quartier du roi, A son abord certain fat se présente, Caracolant sur un beau palefroi; Franc étourdi, qui se faisoit connoitre, Par ses grands airs, pour homme écervelé, Et qu'à la cour on nommoit peliUmaître : Vieux sobriquet qui s'est renouvelé.

« Bonjour, baron ; connois-tu bien Ànseaume De Riparol? Aux hommes de valeur Je suis acquis plus qu'autre du royaume, Et je te veux servir vers l'empereur : Compte sur moi, j'y fais quelque figure... » Notre Hippolyte, à ce plaisant début,

02 Contes.

Vous l'envisage : il connoit l'encolure, Et d'un air froid il lui rend son salut. L'autre poursuit : « On dit que ton épouse Passe pour belle, et je suis étonné Qu'étant issu de nation jalouse, Par toi le soin en soit abandonné.

Lorsque ton front, loin de son domicile, Est de lauriers couvert par des exploits, Qui te répond qu'une femme fragile Ne s'émancipe a le charger de bois?»

— « Pareil souci, répartit Hippolyte, Un seul moment ne peut m"inquiéter :

Ma femme est sage, et j'ai de sa conduite Plus d'une preuve à n'en pouvoir douter. »

— « Bon ! dit Anseaume, elle te paroit sage Dans un désert et loin de tout danger; Mais résister aux gens de son village

Est un effort d'un mérite léger.

Si courtisans essayoient l'aventure...

Moi, par exemple, en tirer bon parti, Dans peu de jours seroit affaire sûre.

— Qui? vous? — Oui, moi. — Vous en avez menti. Flamberge au vent. On court, on les sépare.

A Charlemagne on fait à son diner, Tout le détail d'un démêlé si rare.

En sa présence il les fait amener.

Plein de fureur dont l'excès le travaille, Vient Hippolyte en l'honneur outragé, Jette son gant, et, pour avoir bataille, A l'empereur il demande congé.

Adonc Anseaume : « Avoir l'àme peureuse Est un défaut qu'on ne m'impute point; Pas ne croirois ma victoire douteuse Quand Hippolyte à Roland seroit joint.

Contes. io3

Mais un combat tient la chose indécise : Sanroit-on mieux , quand il m'auroit battu, Si son épouse a sur sa foi promise Un si grand fonds d'invincible vertu?

La Vérité; d'autres soins occupée, A point nommé viendra-t-elle des cieux Rendre un arrêt pour la meilleure épée : Arrêt douteux ou faux? Mais, faisons mieux , J'ai de beaux fiefs aux bords de la Garonne; Mal à propos si je me suis vanté, Je veux les perdre, et je les abandonne À lui, ses hoirs et leur postérité.

Contre mes biens je ne veux d'autre gage Que mon plaisir, sa honte et son ennui ; Pourvu qu'avis, par lettre ou par message, De la gageure il ne donne chez lui. » D'un tel marché fut content Hippolyte, Bien qu'il ne plût aux sévères humeurs, Et que Turpin, qui n'étoit qu'hypocrite, Le prétendît contraire aux bonnes mœurs. Dans ce temps-là, morale relâchée Des bons Gaulois régloit les actions, Comme aujourd'hui. Copie est dépêchée Aux contractants par les tabellions :

Terme, trois mois, attendu la distance.

Lorsqu'Hippolyte, au logis retiré, De son contrat eut pesé l'importance, Il le trouva fort inconsidéré.

«Qu'as-tu donc fait, disoit-il en lui-même, Vil chevalier? A quoi t'es-tu soumis?

Et cet honneur, dont le prix est extrême , Est-ce un trésor à mettre en compromis ? S'il est parfois de légères cervelles Parmi les gens qui chaussent éperons,

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Anseauine en est. Mais ils plaisent aux belles.

Ces emportés, ces fous, ces fanfarons.

Des damoiseaux la nation timide

Quand il s'agit d'affronter bataillons,

A du courage et paroi! intrépide

Lorsqu'il ne faut qu'insulter cotillons.

Tels étourdis ne mauqueut pas d'audace

Pour s'établir dans un poste avancé,

Et font d'abord , pour forcer une place.

Leur logement sur le bord du fossé...

Si de ses airs Camille était charmée,

Comme il se peut, par ma convention

Je deviendrais la fable de l'armée,

Et le jouet de mon ambition.

A mon secours, ma gentille figure,

Ajoutoit-il eu ouvrant son étui,

Reste toujours aussi blanche, aussi pure

Qu'à mes regards tu parois aujourd'hui. »

Pendant qu'ainsi la crainte et l'espérance

Chez llippolyte agissent tour à tour,

Pour sou voyage Anseaume en diligence

Fait ses apprêts et part au point du jour.

Bien qu'il comptât sur ses minauderies,

Et se crût beau comme défunt Médor,

Point n'oublia le coffre aux pierreries,

Bijoux de prix, ni bourses pleines d'or.

Assez savoit le raffiné manœuvre,

Que, des ressorts que l'amour l'ait jouer,

Celui des dons, s'il est bien mis en œuvre,

A rarement le malheur d'échouer.

Tandis qu'il marche à petites journées Pour arriver avec un teint plus frais, Faisons un saut du pied des Pyrénées Sur l'Apennin. Ce sont là de nos traits.

Contes. to5

Le bon Pégase, excellente rnontuie,

Ne fait qu'un bond du Tibre au Tanaïs ;

Gens usités à pareille voiture.

En peu de temps battent bien du pays.

Dans son cbàteau , Camille, plus fleurie Que le printemps, vivoit paisiblement :

Son chien, ses fleurs et sa tapisserie Éloient l'objet de son amusement; Chaste pudeur, piquante modestie.

Avec leur sœur timide honnêteté, Et de vertus une troupe assortie, Assidûment lui pressoient le côté.

Pour des amours, pas seulement une ombre, Hors le permis; qui, par bonne amitié, Seul la suivoit, si décharné, si sombre, Si mal nourri qu'il en faisoit pitié.

Tel qu'un moineau qui de tendre pucelle Fait les ébats, tantôt sous le jupon , Tantôt fourré dans le sein de la belle, L'aile et la queue elle arrache au fripon , Pour empêcher que l'ardeur pr'mtanière N fasse faire à son oiseau lascif En beau matin l'école buissonnière. En peloton il se met tout pensif, Se plonge en l'eau, se vautre sur l'arène. Ou dans sa cage est couché tristement, En attendant que le temps lui ramène Gaité, vigueur et premier ornement.

Comme Camille, un soir sur la terrasse, Prenoit le frais, attentive à rêver, Au cabaret du faubourg, sur la place, Grand équipage elle voit arriver.

«Cours, l'Eveillé; va-t-en ïoir au plus vite Si ces gens-là ne viendroient X'Oint du camp ,

io6 Contes.

Et s'ils sauroient nouvelles d'Hippolyte. » L'Éveillé trotte et revient sur-le-champ. Un écuyer à sa suite s'avance ; Il la salue, et, pour un inconnu Venant du camp, il demande audience.

Camille alors : « Qu'il soit le bien-venu. » Bientôt après le téméraire Anseaume, (Car c'étoit lui , paré connue un époux, En linge blanc et flairant comme baume, Plein de lui-même arrive au rendez-vous. Premier début, louanges d'Hippolyte :

« C'est un héros, c'est un Mars , qui du roi Est distingué parmi ses chefs d'élite.

Des Sarrasins son nom seul est l'effroi. » Puis il ajoute : «Avec toute sa gloire, Loin de vos yeux, malheureux je le tiens. Douce est fortune et pompeuse est victoire, Mais rien n'est tel que vivre en vos liens. J'ai quelque rang dans la cour, dans l'armée; Sans vanité, j'y fais force jaloux; Mais, au récit de votre renommée, J'ai tout quitté pour m'attacher à vous. Qu'il m'a trompé , ce récit peu fidèle Qui me vantoit le charme de vos yeux ! Bien ai-je cru de vous trouver fort belle, Mais non de voir un chef-d'œuvre des deux! » A la fleurette il joint d'autres machines, Roulements d'yeux, gesticulations, Propos tronqués de soupirs et de mines, Des jurements et des contorsions ; Tel qu'un barbet qui fait sur le rivage Supercherie aux habitants des eaux, Qui saute, danse, et par son badinage Livre aux chasseurs les crédules oiseaux.

Contes. 107

Camille, au reste, entendoit raillerie, Et n'étoit pas de ces dragons d'honneur Que les douceurs font entrer en furie.

Elle sourit, et de son suborneur, Sans s'émouvoir, écoute la légende.

Mais ayant vu que l'agresseur urgent Poussoit trop loin l'ardeur de contrebande, Et que c'étoit à bon jeu bon argent; Que dans ses yeux une flamme impudique Manifestait les insolents desseins Du chevalier, et qu'à sa rhétorique Il ajoutait l'éloquence des mains, Faire lui veut, pour guérir sa folie, De quelque outrage avaler le boucon, Et lui montrer si dame d'Italie En sait assez pour chevalier gascon.

« Gens du bel air s'énoncent à merveilles, Répond la belle avec un doux regard; Mais en ces lieux les murs ont des oreilles, C'est une affaire à traiter à l'écart.

Sortant d'ici , prenez sur la main droite : Un corridor dans une tour conduit; Glissez -vous-y par une porte étroite, Fermez sur vous : j'y serai vers la nuit. »

Tout transporté, l'homme à bonne fortune, Sans être vu, s'achemine à la tour, Pousse la porte, et querelle la lune, Trop paresseuse au gré de son amour.

Les murs tout nus laissoient voir les ardoises Dans cette tour. On y respiroit l'air D'un jour dormant élevé de deux toises, Et bien muni de sa grille de fer.

« Quel sombre endroit, et quels préliminaires Pour mes plaisirs ! Est-ce une trahison ?

io8 CONTKS.

Non, c'est bon signe! Aux amoureux mystère* On vaque mieux en étroite prison. »

La nuit arrive, et personue avec elle.

Il oit sonner l'horloge du château. ... Dix, onze, douze. Une douleur mortelle Vient l'accueillir. Chaque coup de marteau Le frappe au cœur. La malheureuse orfraie. Sur un chevron constante à lamenter, Toute la nuit, par un cri qui l'effraie, A son chagrin semble encore insulter.

Il tâche en vain d'arracher la serrure ; Des pieds, des mains il tente les ressorts; Bons clous rivés, puissante garniture, Et double pêne, éludent ses efforts ; Il en frémit. Enfin, dans sa disgrâce, De désespoir et de rage confus, En tâtonnant il trouve une paillasse Dans un recoin, et se jette dessus.

Au point du jour, on ouvre une fenêtre Auprès du toit; et, du haut du grenier, Certaine voix lui crie : « Ho ! notre martre ! Sachez qu'ici vous êtes prisonnier.

Votre attentat est de ces cas pendables Dont nous faisons justice par nos mains. Larrons d'honneur sont-ils plus pardonnables Que ne le sont voleurs de grands chemins ? Une quenouille à ses pieds est jetée : Il la ramasse, il en parait surpris.

De papier blanc elle est empaquetée, Où sont ces mots en grosse lettre écrits : On ne fait point l'amour, mais on le file Dans ce château. Filez, brave étranger ; Filez, filez, chevalier de Camille, Si vous voulez qu'on vous donne à manger.

CONTES. ror>

Anseaume éclate, il s'emporte, il menace ; A la suivante il cherche d'attenter, El vous lui donne au tvavei s de la face De certains mots qu'on n'ose répéter.

Tel est un loup que le chasseur enserre Dans quelque fosse attrapé finement; Il hurle, il bave, il mord cailloux et terre, Et tout cela fort inutilement.

« Emportement ne peut vous être utile, Dit Marinette, et ce courroux est vain : Filez, filez, séducteur de Camille; Vous filerez ou vous mourrez de faim.

Nécessité vous apprendra l'usage De la quenouille. A mes jeunes oiseaux Elle apprend bien à tirer dans leur cage Avec leur bec de jolis petits seaux.

Ce n'est pas tout. Quel dessein vous amène Par ces chemins qui sont peu fréquentés ? Un franc aveu peut adoucir la peine Qu'on vous prépare et que vous méritez. Je vous prononce un arrêt qui vous fâche, Mais sans appel. Je reviendrai ce soir. Si vous avez accompli votre tâche, Vous mangerez. Adieu, jusqu'au revoir. »

Le revoici , ce loup pris dans un piéue. Mon prisonnier perd sa férocité ; Honte l'abat, timidité l'assiège, Et son orgueil par la crainte est dompté. 11 réfléchit ; il voit que sa furie Est moins que rien; et, contraint de caler, Il laisse à part toute mutinerie, Prend la quenouille et commence à filer. Le soir arrive ; avec lui Marinette A la lucarne : «Eh bien! travaillez-vous?

no Contes.

Je viens savoir si votre tâche est faite,

Et quel dessein vous a conduit chez nous ? »

Le malheureux , à moitié mort de honte,

Montre son fil; et, pressé par la faim,

De la gageure il lui fait tout le conte.

Par une corde on lui descend du pain

Avec de l'eau. « Mais, reprend la badine,

Quel fil grossier, et qu'il est inégal !

Qu'en peut-on faire? un torchon de cuisine.

Ou filez mieux, ou vous dînerez mal. »

Ventre affamé qui fait métier d'apprendre,

Par ses leçons l'endoctrina si bien,

Qu'en peu de jours le plus beau fil de Flandre,

Tout fin qu'il est , n'égaloit pas le sien.

Par certains trous de vieilles entresoles,

Dame et suivante alloient se régaler,

Sans dire mot, riant comme des folles

Qu'elles étoient, de sa grâce à filer.

Camille même, au bailli du village,

A toutes fins un acte demanda.

Et son curé, fort discret personnage,

A le signer sans peine s'accorda.

Que devenoit cependant Hippolyte ?

Bien triste étoit et bien inquiété, Se consolant à faire la visite, Vingt fois par jour, du portrait enchanté. Frais et vermeil il le retrouve encore ; Hors certain jour qu'il vit à ses attraits Prendre couleur telle que prend l'aurore Que le soleil talonne de trop près.

11 en soupire, il en est au supplice; Sa face en change et devient d'or bruni , Ainsi que ceux qui prennent la jaunisse, En regardant un teint qu'elle a jauni.

Contes. m

Mais sa frayeur fut bientôt dissipée; Il en fut quitte à ce coup pour la peur; Un court moment rendit à sa poupée Toute sa grâce, et le calme à sou cœur. Pour abréger (car aussi bien mon conte Est un peu long), par un courrier exprès, De son amant Camille apprit la honte A son époux. Il n'en plaignit les frais. A l'empereur de la gaie aventure.

Fut rendu compte. Au vainqueur fortuné Il adjugea le prix de la gageure ; Des fiefs d'Anseaume il fut ensaisiné.

Fortune en tout à Camille propice, Après vertu la combla de bonheur, Et l'empereur pria l'impératrice De la choisir pour sa dame d'honneur.

Le prisonnier, sur vieille haquenée, Conduit au camp, et pour fou réputé, Fut promené toute une matinée Parmi les rangs, la quenouille au côté. Faiseurs de vers trouvèrent de l'étoffe Pour divertir les enfants sans souci.

Certain grivois, sur cette catastrophe, Fit deux couplets qui se chantoient ainsi :

Dans l'art de plaire Anseaume est plus habile Qu'aucun amant dont l'histoire ait parlé. Filez , filez , chevalier de Camille .

Auprès d'Omphale Hercule a bien filé.

Cœurs enflammés , cherchez-vous un modèle ? Qui mieux qu' Anseaume alla jamais au fait? C'est l'a l'entendre, et là ce qu'on appelle, En bon françois. filer l'amour parfait.

na Contf.s.

Déshonoré, le rival d'Hipolyte, Pour n'écouter ces chants injurieux, Vida le camp et se rendit hermite, Gomme le diable alors qu'il devint vieux. Cent ans et plus, pucelles, par la France, A chevaliers chantèrent ce refrain, Lorsqu'en amour prenoient quelque licence : Filez, filez, et vous aurez du pain.

Jeunes beautés qui ne faites que naître, Et commencez à nous faire mourir, Par ce récit je vous donne à connoitre Quand et pourquoi commença de courir Un vieux proverbe ; il n'est pas inutile Que le sachiez. S'il arrivoit un jour Qu'on vous poussât, ainsi qu'on fit Camille, Gagnez du temps , faites filer l'amour.

J'ai vu des forts attaqués en tumulte, Par les tenants bien lâchement rendus, Où, résistant à la première insulte, Les assaillants se seroient morfondus.

Jadis prèchois moins sévère doctrine, Lorsqu'à beautés je parlois sans témoins. Ans m'ont changé; comme a dit feu Racine Après Pétrarque : autres temps, autres soins. Quand vieux renard ne put, par son adresse, Sortir des lacs sans sa queue arracher. Aux renardeaux il alléguoit sans cesse Vives raisons pour se la retrancher.

Mais concluons, trêve de badiuage :

Tendres beautés, arrêtez votre choix Sur la vertu : quand on est belle et sage, On peut compter qu'on est belle deux fois.

Contes. i i 3

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