‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 12 sur 59 · LE TESTAMENT ÉNIGMATIQUE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT ÉNIGMATIQUE

A M. Demeaux, président, candidat de présidial de Mâcon.

erneaùx, vous que Thémis appelle à haute Pour vous dévoiler ses mystères, [voix Qui, par des droits héréditaires, Deviendrez l'interprète et l'arbitre des lois, Vous chez qui deux hiver s, trop longs pour notre attente.

Vont revêtir d'autorité Ce mérite précoce où la flear est présente Mêlée avec les fruits dans leur maturité;

En attendant que la justice Sur des cas plus réels exerce votre esprit , Débrouillez celui-ci qu'a laissé par écrit D'un illustre affranchi l'ingénieux caprice. Toute vertu consiste en médiocrité.

Trop circonspecte, la Prudence

Dégénère en timidité ;

Qui trop loin pousse la vaillance,

Donne dans la témérité; Du ménage excessif l'avarice commence ;

L'excès de la dévotion

Passe à la superstition; L'esprit trop raffiné court à l'extravagance; Je pourrois aisément, sans sortir de chez nous, Vous citer des témoins de la dernière espèce; Mais de leur faux bonheur laissons jouir ces fous,

1 14 Contes.

Ce sont gens emportés, et moi qui crains les coups, J'aime mieux me jouer aux vieux fous de la Grèce

L'école des esprits fameux

Fut la noble cité d'Athènes. [eux;

Ils cherchoient du nouveau , nous en cherchons comme Ils prirent les devants; nous n'en trouvons qu'à peine,

Encor est-il tiré par les cheveux.

Or, plus qu'aucun des Grecs du langage ordinaire Le bouffi Lycophron fut ennemi juré, Ses vers étoient un chiffre, un jargon mesuré

A l'épreuve du commentaire ; Sa prose un labyrinthe où Dédale eût erré.

Il fit même devant notaire Un fameux testament ci-dessous déclaré ; Mais il faut pour l'entendre un cours préliminaire.

De trois filles qui lui restoient

Sa famille étoit composée,

Qui, bien que sœurs, pourtant étoient De conduite et de mœurs l'une à l'autre opposée. Ladice, la première, avoit des traits charmants, Relevés avec soin de tous les ornements Que l'artifice invente et que le luxe achète; La moitié de sa vie étoit pour sa toilette,

L'autre pour chasser aux amants ; Et , pour n'en dire pis , une franche coquette

Qui comptoit pour, un jour perdu

Un jour passé sans pantomimes,

Et, pour un plaisir défendu,

En eût quitté cent légitimes.

.Eilé venoit ensuite, une grosse dondon,

Ne songeant qu'à faire ripaille,

Qui faisoit cas de Cupido

Contes. h5

Bien moins que d'une huitie a l'écaillé : Grands flacons de muscat, perdrix, caille, dindon,

Pour elle étoient plus riche don Que cette pomme d'or qui porta le brandon Dans le palais du fils du roi Laomédon, Ou ce friand morceau qui suffoqua Didon , Lorsque Énée, en fuyant , l'eut mise à l'abandon (Si Virgile a menti * Dieu lui fasse pardon). Charmion, la troisième, au village intendante,

Visage à guérir de l'amour,

Occupoit toute son attente

A gouverner sa basse-cour,

Et faire filer sa servante,

Qui juroit comme une bacchante

D'être éveillée avant le jour.

De l'obscur Lycophron sur la maudite engeance,

Telle que je vous ai conté; Apprenez maintenant qu'elle fut l'ordonnance

De sa dernière volonté.

Je nomme Myrtalé, mon épouse, héritière;

Cependant, à condition Qu'à mes filles iEglé, Ladice et Charmion, Elle en partagera la masse tout entière

Sans aucune distraction,

Avec cette restriction Qu'aucune de son legs ne soit usufruitière, Qu'elles n'en voudront point et le répudieront: Item que les trois sœurs à leur mère feront ,

D'un talent attique pour Vivre

Chacune la réfusion.

i L'anachronisme de Virgile , qui fait rencontrer Éne'e arec Didon, est de plus de troia cents ans. (Sole de Sénece. )

n6 Contes.

C'est là mon dernier ordre, et, faute de le suivre, J'appelle Lycortas par substitution.

Lorsque du testament on eut fait l'ouverture,

Chacun glose, chacun murmure, Et tous en beaux draps blancs mettent le trépassé. Quelle folie! et quel désordre!

Dit des parents le plus sensé ; Est-il Œdipe qui pût mordre En ce projet embarrassé?

Sur le point qu'on cesse de vivre.

Je crois bien que l'esprit s'affaiblit, se dément; Mais lorsque Lycophron fit un tel testament, C'est peu d'être malade, il fallait qu'il fût ivre. Une héritière qui n'a rien !

Trois legs absorbent tout le bien; Cependant, chaque légataire Ne voudra point du legs et n'en jouira pas. Démèlez-moi cet embarras!

Moi, j'y fais de l'eau toute claire, Et la réfusion qu'on doit faire à la mère. Filles qui n'auront rien, comment les fiancer! A gens plus éclairés je le donne à penser. Il faut pourtant faire un partage Par forme de provision ; Le bon sens est de quelque usage, Quand la loi se refuse à notre instruction. Si vous le trouvez bon, la galante Ladice,

Pour satisfaire à son caprice, Aura tous les bijoux et les ameublements, Les parfums, les miroirs, les livres de romans,

Et des esclaves de service Ceux qui, selon son goût, seront les plus charmants. A la buveuse JEglé donnons la batterie

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