‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 25 sur 59 · Fameux ministre huguenot · texte numérisé non relu

Fameux ministre huguenot

Satires. 197

!.. stapide Lycas , qui, de la politique A compris le mystère au fond d'une boutique, Son beau-frère Nicandre, à qui Fart du procès Aux maximes d'État a donué tant d'accès , Enrichis des larcins de leur coupable race , S'efforcent de purger la paternelle crasse : Sous des habits dorés, leur orgueilleux aspect Pour leur décision impose un grand respect. L'un, par l'autorité dont la force l'entraîne, Juge de bonne foi notre perte certaine ; L'autre, fidèle écho du nouveau converti , Pour faire l'esprit fort prend le mauvais parti. Oui , mais , me diras-tu , la victoire est commode Contre des ennemis qu'on fabrique à sa mode : Tu sais que 3e connois des gens d'un autre poids Dont les réflexions s'expliquent par ma voix : De cette décadence où tombent nos affaires Palamède et Cléon sont-ils garants vulgaires ? — Il est vrai : quelquefois à leur table appelé, L'on te voit applaudir sitôt qu'ils ont parlé. Avant qu'apprendre d'eux le destin des royaumes, D'un éclat imposant dépouillons ces fantômes ; Tu verras , au travers de ces noms honorés Et des titres pompeux dont ils sont décorés , Un sentiment jaloux, par sa vapeur grossière, De leur discernement offusquer la lumière. Palamède et Cléon se virent disputer Certains commandements qu'ils croyoient mériter; Et, sans pouvoir sortir de leur sphère bornée , Le rang de colonel fixa leur destinée ; Ils ont quitté l'emploi. Privé de leurs secours , L'État mal gouverné périt dans leurs discours ; Ils frondent le principe , ils blâment la conduite ; Du tort qu'on leur a fait nos malheurs sont la suite;

19** Satires.

Par leur exclusion uous sommes désolés; Tout riroit à nos voeux s'ils s'en étoient mêlés.

Ce sont là les auteurs ; voilà sur quels mémoires Tu prétends naviguer dans la mer des histoires ; Ton fragile vaisseau se met à l'abandon, Et vogue sur la foi de l'insolent lardon. L'imprimé de Hollande ou celui de Bruxelles, Sont le nord qui te guide au détroit des nouvelles; Et tu crois du bon sens atteindre la hauteur, De ces trompeurs écrits triste compilateur?

Tandis que l'univers, attentif sur l'Europe, S'applique au tourbillon dont l'horreur l'enveloppe , Tandis que dans l'intrigue et dans le mouvement, La fière tragédie attend son dénoùment, Je n'approuverois pas qu'une fade indolence Des succès de la guerre affectât l'ignorance ? Quand Les flots soulevés frémissent de courroux, L'affaire de l'Etat est l'affaire de tous : J'aime à voir la victoire eu diverses batailles, Tantôt par ses faveurs éterniser Noailles, Et tantôt par son vol ombrager tour à tour, Aujourd'hui Catinat, et demain Luxembourg. De ces heureux succès que leur valeur m'expose Je recueille le fruit, mais sans cieuser la cause •, Et sans m'éyaporej" en vains raisonnements, Je rapporte à Louis ces grands événements. Qu'importe à l'habitant de la plaine féconde Que tous les ans le Nil si richement inonde, D'examiner à fond si son débordement Aux monts des Abyssins a pris commencement , Quand le ciel régulier, dans des lunes exactes, Pour enrichir l'Egypte ouvre ses cataractes ,

ShAT J R K ? .

Ou si de certains vents le souffle officieux Pousse l'eau de la nie1: eu des lieux spacieux , Qui par d'obscurs canaux que la terre leur ouvre Dégorgent ce dépôt dont le Delta se couvre ? Laissant à ces périls Foisif physicien Se fatiguer l'esprit d'un frivole entretien, Libre d'un tel souci, le laboureur plus sage Du fleuve répands goûte en paix l'avantage. Entr" l'étoile fixe et les globes errants , Trozac ne connoit point de chemins différents ; Jamais, pour démêler l'un et l'autre système. Trop d'application ne lui rend le teint blême; Que Copernic s'abuse ou Jttolomée ait tort, Ce ne sera point lui qui les mettra d'accord ; A peine connoit-il son almanach des pastres : Tiozac jouit pourtant du soleil -t dès astres. Pour moi, sur ce modèle au bon sens ajusté, Quand de nos champs féconds je vois Mars écarté Porter chez nos rivaux sa rage redoutable, Sans sonder vainement l'abime impénétrable , Du bonheur de l'État je sais tirer profit; Louis en est l'auteur, et cela me suffit

Encor si cet esprit dont le feu t'embarrasse ,

En vains raisonnements dissipant son audace,

Se proposoit pour but l 'exacte vérité ,

On pourroit faire grâce à ta témérité ;

Mais ton chagrin bizarre et d'un françois indigne ,

Répand dans tes écrits une noirceur maligne ,

Qui , de nos généraux instruisant le procès ,

S'efforce d'obscurcir nos plus brillants succès.

Nos plus nobles exploits sont jeux dont tu te moques:

Gironne et Palamos ne sont que des bicoques.

Que le vaillant Toiuville et ses fier- (Souhaitants

2°«> Satires.

Couvrent Thétis de morts et de débris flottants, Tu feins d'étie étonné que l'on tire avantage De quelques bâtiments dispersés par l'orage. Que pour forcer la Ligue en ses retranchements , Nos soldats soient changés en héros des romans, Et que la renommée au Gange , au Tigre , à l'Inde , Annonce avec éclat la gloiie de Nervinde, Tu nommes ce triomphe une témérité, C instant à déplorer le sang qu'elle a coûté. Aujourd'hui tu soutiens que le courrier t'apporte Des articles de paix entre Vienne et la Porte; Et, pour mieux la conclure au gré de ton désir, Il ne te coûte rien d'étrangler un visir. Demain, par les Anglois nos victoires bornée?, Se \erroni submerger sous des flots de guinées ; Et, tandis qu'épuisés nous manquons de pouvoir, Les millions sterling pour Nassau vont pleuvoir. En vain, si l'on t'en croit, au salut de Marseille L'un et l'autre Vendôme avec prudence veille; Leurs soius sont superflus , et ton effroi mortel Livre déjà nos ports au redouté Russel. Lorsque le doigt de Dieu, par mi affreux ravage, Signale son courroux sur son triste équipage, Des vents et de la mer tu sauves le rebut , Et de ses matelots tu guéris le scorbut. Quand le Ter effrayé jusque dans l'onde amère, Koule ses tristes flots grossis du sang Ibère, Aux fuyards Espagnols joignant ta lâche voix, Tu cours jusqu'à Madrid annoncer leurs exploits. Nos conquêtes n'ont rien, dans ta jalouse idée. Qu'on puisse comparer à Dieppe bombardée, Et le secours de Brest est bien d'un moindre poids Que n'est Tembrasement de vingt maisons de bois. Enfin tout Amsterdam n'a pas un nouvelliste

Qui sache au Mars françois donner un air plus triste; Pour ton œil jaunissant et de bile infecté , Tout est de la couleur qui détruit ta santé; Et te paissant de fleurs malgré Flore indignée , Tu fais poison de tout, détestable araignée.

Tu rougis , Polyphile , et ton cœur combattu T'orne encor des couleurs que porte la vertu; Le signe est favorable , et ta convalescence Sur un tel pronostic n'est pas sans espérance : Mais ne m'interromps point; à ma correction Accorde une tranquille et souple attention. Frappé d'étonnement et d'éloges prodigue , Tu ne t'épuises point pour les chefs de la Ligue ; De ces gens merveilleux, à nos temps réservés, Les moindres mouvements par toi sont relevés : Je ne puis sur ce point condamner ta conduite ; Jusque daus l'ennemi j'honore le mérite : L'on ne me verra point, pour un trépas douteux, Faire avec le bourgeois de ridicules feux ; Un rival ennoblit un cœur d'honneur avide : La haine d'Euristhée est la gloire d'Alcide. C'est flétrir les lauriers d'un fameux conquérant, Qu'opposer à son bras un foible concurrent. Tu le veux, Polyphile, et j'y souscris sans peine, Le chef des ennemis est un grand capitaine , Ses projets sont hardis et finement conçus; Mais qui le bat partout est encore au-dessus. Vous m'en serez témoins , théâtre de victoire , Que Eellone à jamais consacre à la mémoire , Du courage françois monument solennel , Voerden, Senef, Nervinde, et Steinkerque et Cassel; Vous m'en serez témoins , places mal défendues , Aux yeux de ce guerrier à nos troupes rendues ,

->o?. SATIRES.

Sans que pour leur secours il ait rien hasardé , Gand, Bonchain, Mons, Namur, Saint-Omer et Coudé ; Et vous, villes par lui vainement assiégées, Dans l'histoire du temps serez-vous négligées ? Les murs de Charleroi par deux fois attaqués, Oudenarde, Maastricht, y seront-ils marqués? L'avenir équitable aux exploits de la France, Mettra-t-il de Nassau les succès eu balance, Et se souviendra-t-il qu'il a conquis Eeaumont, Furne aux murs démolis , et Binche et Fauquemont ? Peut-être diras-tu que le chef de la Ligue , domine un autre Philippe, est un démon d'intrigue, Que de sou cabinet , de deux doigts seulement , Il peut au monde entier donner le mouvement. Soit, je crois pour te plaire à la métempsycose, Du fils de Charles-Quint lame en sou sein repose ; Mais il n'a point encor, par de fermes liens, Joint les épiscopaux aux pr sbytéiiens; Mais il n'a point encore , à force de dépense , De nos vieux alliés * ébranlé la constance ; Mais, malgré tous ses soins, son génie impuissant N'a pu concilier l'aigle avec le croissant ; 11 n'a point jusqu'ici, par ses sourdes pratiques, Fait de mauvais françois des mauvais catholiques : Seulement en ce point politique savant, Qu'il réduit ses amis à se paître de vent, Et nourrissant d'espoir leur attente trompée, Maintient à leurs périls sa grandeur usurpée.

Pourquoi, si de ces faits tu sais la vérité,

Contre notre bonheur es-tu si révolté?

La valeur dans autrui te fait peut-être ombrage

i. Les Suisses.

Satires. 2o3

Et t'accuse en secret de manquer de courage ? Peut-être qu'offensé d'un nécessaire édit Contre le bien commun l'intérêt se roidit, Et soulève ton cœur pour le secours modique Qu'exige des sujets la fortune publique? Dans les arts de la paix occupé mollement , De les voir négligés l'un se fait un tourment ; Un autre , du profit cherchant la source impure , S'afflige que Bellone ait écarté Mercure. Mais ne serois-tu point de ces gens obérés , De créanciers pressants à toute heure entourés , Qui voudraient pour remède à leur1 inquiétude , Des débris de l'État couvrir leur turpitude? Un pareil intérêt autrefois suborna Ces factieux Romains, qui, sous Catilina, Avant que Cicéron prononçât leur supplice , Mirent la république au bord du précipice.

Mais je te veux traiter avec moins de rigueur; Ce noir soupçon t'outrage : eh bien ! tu n'as que pieur. Lorsque de toutes parts l'orage nous menace, Le nombre d'ennemis t'épouvante et te glace. Ainsi le voyageur dans la nuit égaré, Traversant la forêt d'un pas mal assuré , Aux rayons de Phébé, plein d'une horreur secrète, Croit qu'une ombre bizarre est un loup qui le guette, Et veut que des hibous les cris indifférents Soient des esprits malins ou des mânes errants. As-tu donc oublié, démentant ta naissance, De tes braves aïeux l'intrépide assurance ? N'entends-tu pas leur voix te dire au fond du cœur : Quoi ! vous êtes françois , lâche , et vous avez peur ! Lorsque de cimenter la sûreté publique Le plus grand des héros fait son affaire unique 3

a o4 Satires.

D'une vaine terreur vo» yeux sont éblouis, Soutenu , protégé , défendu par Louis ?

Portez aux ennemis ce défaut de courage, Allez! de vos serments la France vous dégage; Elle hait des frayeurs qui pourroient la troubler Et ne veut point d'enfant capable de trembler !

0 Rome ! ô des vertus admirable modèle !

Que ta fermeté plaît ! que ta constance est belle !

Que j'aime tes écrits qui me viennent offrir

Tes talents merveilleux pour faiie et pour souffrir !

Lorsqu'Annibal, vainqueur en trois grandes batailles,

De ces enfants de Mars hâte les funérailles,

Quand de leurs chevaliers entassés en monceaux ,

Il se fait mesurer les bagues par boisseaux,

Rome écarte la crainte et les terreurs profanes ,

Frémit , plus fière encore après Trébie et Cannes ;

L'audace avec l'espoir brillent de toutes parts,

On arme les enfants, les femmes, les vieillards;

Au trop bouillant Varron , cause de cette chute ,

Pour le complimenter tout le peuple députe ,

Sur ce qu'en ce revers son courage assuré

Du salut de l'Etat n'a point désespéré.

Pendant que le secours marche par une porte ,

Par l'autre, pour l'Espagne, ils ordonnent qu'on sorte;

Le tranquille préteur ose vendre à l'encan

Le terrain qu'Annibal occupe par son camp ,

Et l'acheteur, marqué d'un pareil caractère,

Plus haut qu'en plaine paix ose pousser l'enchère.

A voir de ces grands cœurs le courageux effort ,

La fortune rougit et se donne le tort ,

Et les favorisant sur la terre et sur l'onde ,

Couronne leur vertu de l'empire du monde.

Si la frayeur te laisse un peu de jugement,

Satires. 2n

Je m'en vais te guérir d'un seul raisonnement. Supposons que le ciel, pour punir nos offenses, De l'empire françois abatte les défenses , Que le Rhin mis à sec , de son gouffre profond A nos fiers eDnemis ait découvert le fond , Que Cybèle en courroux, hâtant nos destinées. Aplanisse en tremblant Alpes et Pyrénées : La valeur de Louis, jointe à sa piété, Ne suffit-elle pas pour notre sûreté?

Ni par effort humain , ni par courroux céleste , Nous ne pouvons périr tant que Louis nous reste.

C'est assez , Polyphile , il faut que tu sois fou ,

Ou tu vas devenir plus zélé que B*** *.

De mes expressions les couleurs sont trop fortes :

Annibal ni Pyrrhus ne sont point à nos porter ;

Et, si Mars irrité fait tonner sa fureur,

C't^t sur nos ennemis que vole la terreur :

Souffre que la raison de ta peur te dégage;

Il sied mal aux vainqueurs de manquer de courage ;

C'est flétrir les lauriers qui nous couvrent le front;

C'est faire au nom françois un immortel affront.

Des affaires du temps explique mieux la suite ;

Du Dieu que nous servons vois sur nous la conduite ;

Et, pour rendre le calme cà ton cœur étonné,

Songe, en un mot, quel roi le ciel nous a donné.

i M. l'abbé de ***, grand politique et très-bon François.

2o6 Satires.

Page 1