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2o8 Satires.
Sur ce qui sied le mieux dans un noble appareil Cet indigne rival les a déconcertées.
Mille amours enjoués lui présentent le choix D'autant d'habits divers qu'inventa l'artifice. Us sont tous rebutés ; elle accorde sa voix Aux seules nouveautés qu'adopte son caprice. Tout ce qu'elle choisit est trouvé bien séant. Habits simples , dorés , communs ou magnifiques ; Son goût fait la fortune ou recueil du marchand, Son coup d'œil fait ouvrir ou fermer les boutiques. De deux beaux bas-reliefs son grand trône est orné : Le Luxe, de l'Honneur, dans l'un, trame la chute. Quand sur des monceaux d'or il l'a bien promené , Le pied glisse à l'honneur qui fait la culebute. L'Orgueil, dans le second, triomphe et s'applaudit : Il foule aux pieds Plutus qu'il a mis en déroute; L'aveugle à cris perçauts invoque le crédit, Qui vole à son secours avec la Banqueroute.
Pour démasquer la belle, un discours plus diffus A votre attention deviendioit incommode; C'est la dame d'atours de la reine Vénus , La France est son pays, et son nom, c'est la Mode.
Pendant que le regard est sur elle collé , On entend un grand bruit, et deux huissiers à masse Séparant du bâton le peuple amoncelé :
« Place au Bon Goût ! Messieurs, crient-ils place! place! — Ce critique fâcheux vient ici nous gloser, (Dit la Mode tout bas), c'est un vrai trouble-fète. Eh bien ! puisqu'il le faut , nous l'entendrons jaser, Et moi, je n'en ferai cependant qu'à ma tète. Tel est un écolier, dans la chaude saison ,
Qu Vmpèche de courir un précepteur sévère; Il prête malgré lui l'oreille à la raison , Mais il ne peut aimer qui de trop près l'éclairé. Enfin vient le Bon Goût, le port grave, l'air doux, L'habit propre et modeste : on lui prête silence. Tandis qu'à travailler les ciseaux des filoux S'occupent finement et font les meilleurs coups , Il crache;, il se compose, il salue, il commence :
« Madame, je n'ignore pas Que je ne suis ici que votre subalterne; Mais l'usage a toujours permis qu'en certain cas On fasse remontrance au maître qui gouverne
Les plus despotiques États.
Je ne viens point, armé d'une insolente audace, Blâmer les changements qui vous sont couturniers, De vos cheveux coupés déplorer la disgrâce , Ni fronder le contour de vos vastes paniers. Je ne m'oppose pas qu'aux beautés nonchalantes
Vous inspiriez l'attachement
Qu'on a pour les robes volantes,
Qui des tailles les plus charmantes
Dérobe aux yeux tout l'agrément.
Je ne "viens point encor de vos plates coiffures
Désapprouver l'invention ,
Qui découvrent trop les figures
Ou manquent la propoition.
Qu'est devenu le temps des clochers magnifiques
Dont la hauteur faisoit trembler, Et dont la majesté vous faisoit ressembler
Aux héroïnes des Antiques ?
Quand sans grimoire et sans lutin ,
Une belle étoit transformée Par la vertu du cône et celle des patins : Dans un cercle géante, et dans un lit pygmée.
»io Satires.
Contrôler le gouvernement
D'une si discrète personne Seroit témérité, seroit égarement.
Vous avez tout pouvoir sur le sexe charmant,
Madame, et je vous l'abandonne.
xMais pour les jeunes bacheliers Qui de s'émanciper de mon obéissance , De votre illustre aveu se donnent la licence, Souffrez que le Bon Goût les traite d'écoliers, Et les fasse rougir de leur impertinence.
De leurs grands sacs de taffetas
J'ai toléré la fantaisie, Où, courbés sous le faix de leur hypocrisie, Ils feignent d'enfermer des cheveux qu'ils n'ont pas :
Sacs bâtis sur le protocole
De cet homérique présent
Qu'au sage Ulysse fit Éole Pour renfermer le vent.
J'ai souffert de même manière Ces ailes de carton qu'inventant les ris , Alors que de grotesque ils levèrent bannière.
Et qui leur donnent par derrière
Tout l'air d'une chauve-souris.
J'ai vu sans m'emporter l'abus de la farine ,
Dont l'excès leur semble joli, Qui, courant de leur front jusque sur la poitrine, Au fameux Jodelet eût donné paroli.
J'ai vu des côtes de baleines
Dans les pans de leurs justaucorps , Fade imitation des paniers de leurs reines.
J'ai vu leurs risibles efforts ,
Quand ils conduisent une belle
Qu'ils tiennent par le bout du doigt ,
Marchant de biais avec elle,
Satires. 21
Si le degré se trouve étroit.
Mais je n'ai pu souffrir qu'on nous fit un outrage
Qui m'a paru des plus sanglants ,
C'est que ces jeunes arrogants Osent sous votre aveu renoncer cà l'usage... 0 ciel ! le pu;s-je due ! à l'usage des gants !
— Je respire , à la fin (dit la Mode rassise) ;
Après tant d'exclamations Et de dénonciations , J'ai craint qu'il nous lâchât quelque grosse sottise Au fort de ses convulsions.
— Ah ! poursuit l'orateur, contre cette hérésie. Dont force gens d'honneur sont très-scandalisés , Permettez à mon zèle un mot d'apologie
Pour les gants méprisés; Contre ces galants infidèles Cent célèbres cités implorent de vos lois
Les assistances naturelles.
Rome, Naples, Grenoble, Avignon, Cosne, Blois
Vous parlent par ma voix ; Je puis y joindre Occagne, et Séville, et Padoue : Voici leur sceau qui m'en avoue.
A ces mots un grand porte-faix,
À moitié courbé sous le faix ,
Pour ajouter le témoignage
A l'éloquence du barreau,
Veut décharger sur le burreau Cent gros paquets de gants de tout sexe et tout âge ,
Par un trait qui n'est pas nouveau;
Car je tiens d'un grand personnage Qu'un célèbre orateur, dans un pareil dessein, De l'aimable Laïs dévoila le beau sein
212 Satires.
Pour fléchir la rigueur du brave aréopage.
Après s'être essuyé d'un mouchoir parfumé Qui fut un tourment pour la Mode,
(De certaines vapeurs la rendoient incommode ;
Et bonne odeur pour elle est un vrai sublimé ) ; Mais de l'attention charmé Que lui prètoit son audience, A haute voix , quoique enrhumé , Ainsi le Bon Goût recommence :
— « Après que Prométbée eut pétri, de limon ,
L'homme, cet animal superbe,
Il imprima sa main sur l'herbe,
Comme l'a dit dans un sermon
Le docte Annius de Yiterbe, De nos antiquités l'ingénieux démon , Et d nt la bonne foi peut passer en proverbe. Or, sur ce beau modèle... » A ce début gentil, Qui de pédanterie augure une Iliade,
La Mode fronce le sourcil ,
File baille , elle en est malade ; Lorsqu'un amour narquois , de deux autres suivi ,
Tenant dans sa main la baguette ,
Sur son bras ayant la serviette , Lui vient crier bien haut : Madame, on a servi ! Elle veut se lever, mais le Bon Goût l'arrête.
— Princesse, lui ait-il , laissons l'antiquité ,
Je vous la passe, et je m'apprête A n'alléguer des gants que leur utilité.
Si, pour aider à ses conquêtes , Le sujet à son roi doit contribution, Le roi doit la justice et son attention
A qui présente des requêtes. — La Mode se rassit,
Satires. 2 i 3
Et le Bon Goût poursuit;
— « Les gants sont tous à mille choses, Ne fût-ce qu'à cueillir des roses
Quand on a peur d'être piqué.
Au combat par le gant le brave est provoque; lu pontife s'en sert dans les eéiérnonies; Pour s'y mettie à genoux, il tient lieu de carreau, Et pour qui veut s'asseoir dans les plaines unies,
Il fait l'office d'escal eau.
Bon pour le soleil et la pluie,
Chaud en hiver, frais en été, L'ôter et le remettre est jeu qui désennuie. Il vaut pour éventail dans la nécessité. Demandez aux experts dans la fauconnerie
De quel usage est un gros gant.
Un auteur dans sa rèv-rie
S'épargne un ongle en le rongeant.
En donner par le nez , de la minauderie .
Parfois c'est un trait obligeant.
Il seit à serrer son argent,
Il sert à garder une place; Dans un gant tailladé brille avec plus de grâce
Une bague de diamant.
Il est blanc dans les épousaUli - .
Dans les chaleuis il est glacé , De pelisse en niver il est matelassé
Et bronzé pour les funérailles.
Le cerf, le chevreuil et le daim ,
Le chamois et le bouquetaiû , Le chien, l'agneau, jusqu'à la poule,
Nous présentent leurs peaux en foule
Pour en habiller not; e main.
On en fait au métier, on en fait à l'aiguille. De laine, de castor, de soie et de coton.
-' ' V Satires.
La bourgeoise à la noce et la none à la grille Régalent leuis amis de gants de capiton. On en porte à la cour, on eu porte au village,
On en fait de toutes couleurs.
Qui les veut parfumés , en tire l'avantage De garantir son nez des mauvaises odeurs. Si je voulois des gauts épuiser les merveilles,
Je u'aurois jamais fait.
Le dîner refroidit, j'épargne vos oreilles, Et je reviens au fait.
Dites-moi donc par quel capriee
Tant de jeunes impertinents Se dispensent de Tordre et se font l'injustice De se passer de gants?
Sont-ils nés au siècle de Rhée,
Où la peau blanche et colorée
Disputoit d'éclat au jasmin?
Adonis leur a-t-il légué sa belle main Qui prit si doucement le cœur de Cythérée ? Quel progrès feront-ils dans l'amoureux métier,
A montrer leurs pattes crasseuses,
Noires, velues et calleuses?...
(J'y pourrois ajouter galeuses, Si je ne voulois pas leur faire de quartier. ) Un cavalier sans gant ne tient point assez ferme
La bride d'un cheval.
Ln damoiseau sans gants est planté comme un terme
Dans le milieu d'un bal.
Oseriez-vous jamais dans une promenade, A la galante Iris présenter votre main
Aussi gluante que pommade, Qui poisseroit ses gants plus blancs que le satin?
Ah! belle, à qui l'épais Mendoce
Présente des soins assidus,
Satires. iij
S'il vous offre la main pour monter en carrosse , Degantez-vous, Aminthe , on vos gants sont perdus.
C'est fait du gant quand on le gâte.
Pour la main , on s'en tire avec un peu de pâte. .Mais quoi ! me diront-ils , nous sommes gens polis , Nous nous lavons les mains avec des soins extrêmes... Eh ! Messieurs, n'eussiez-vous manié que vous-mêmes,
Toujours vous crois assez salis.
Et vous, sages beautés, vous dont la modestie Des grossiers patineurs craint les attouchements. N'en souffrez que gantés à tous événements...
Pour grande que soit leur furie ,
De patiner avec des gants
Ils n'auront pas l'effronterie.
Ainsi, quand un cheval est sujet à ruer,
On l'arrête avec des entraves, Et, quand jusques à mordre il veut s'évertuer, Avec la muselière on sait l'exténuer.
Traitez de même vos esclaves;
Ce sont oiseaux qu'il faut muer.
<> vous, qu'après ia France a l'univers prisées,
Etauq.es, Poitiers. Montbazon,
Entragues, Portland, Chàtillou, Sortez pour un moment des riants Elysées. Dans les mains de la Mode, à qui votre beauté
Dut souvent plus d'une conquête , Souffrirez-vous jamais un amant déganté ,
Si ce n'est dans le tète-à-tete?
Madame, c'est assez, je conclus et finis. Ces déserteurs de gants doivent être punis.
Egaler la peine au pèche
Sera leur faire bon marché.
Dans les chaînes du mariage,
Si quelqu'un de ces air gants
ȕ6 Satires.
Sous votre bon plaisir s'engage , Faites qu'il n'en ait pas les gants ; Vous en savez si bien l'usage. —
Cette péroraison fit 1 ire l'audit, m.
La Mode , en l'honneur attaquée,
Ainsi réplique à l'orateur,
De sa conclusion piquée :
— « Ne vous informez point si parmi mes sujets On se sent pour les gants penchant ou répugnance ; Non, monsieur du grand goût. De si minces sujets
Sont-ils de votre compétence?
Sachez qu'un jour si ma prudence S'applique à faire agir de mon autorité
Les forces révélées, Je leur ferai porter dans le cœur de l'été
Des mitaines fourrées.
N'entrez point dans des cas qui vous sont prohibés;
Ici vous n'avez rien à mot die.
Réformez, s'il vous duit, les perruques d'abbés
Avec les barbes du tiers or re. Retournez sans réplique aux lieux d'où vous venez; Allez-y débiter vos avis surannés.
De mes adorateurs ô censeur incommode, Pour une bonne fois, par ma bouche apprenez Qu'il ne vous convient pas de mettre votre nez
Aux ordonnances de la Mode. » —
Ainsi dit-elle. Un nouveau ris
Eclate à ce trait de satire.
Les échos de Paphos le portent à Paris, Et les premiers rieurs n'ont plus le mot pour rire. De même, quand la bise a quelque temps régné, Si le vent du midi renforce son haleine ,
Par la résistance indigné,
Satires. it-
D'un souffle il la recogne à la forêt d'Ardenne. De ce fier compliment le Bon Goût consterné, Fend d'un coude irrité la foule la plus proche, Sans demander son reste , et s'enfuit étonné
Comme un fondeur de cloche.
La Mode va diner. L'excès de son courroux Fut ce jour-là si peu de bornes,, Qu'elle en dégrada le vin doux Et remit en vigueur, en dépit des jaloux, Le grand ait de planter des cornes.
Mais elle conçut tant d'ennui De ne s'estimer pas suffisamment vengée, Que d'une fièvre étique elle en fut affligée, Dont elle resta dérangée, Comme nous voyons aujourd'hui.
Par l'effet de la sympathie Qui fait mouvoir tout l'univers , Sa chère , sa parfaite amie , L'amusante Coquetterie , Vit son petit ménage aller tout de travers. Les galants désertèrent, Leurs chaînes se lâchèrent, Les professes boudèrent, Les novices pleurèient; Bonnes gens s'en mêlèrent .
Ils se raccommodèrent, Mais mal se gouvernèrent, Mesures ne gardèrent.
Haut les bras l'accostèrent, Promenades trottèrent , Mascarades tarilli rent , Au théâtre dansèrent , Les traiteurs fréquentèrenl .
Tont le jour crapnlèrent.
ai8 Satirls.
Les mauvais vents soufflèrent, Les voisins murmurèrent, Les amis s'éloignèrent, Les parents remontrèrent, Les dévots fulminèrent , Les rieurs plaisantèrent , Tous ces soins échouèrent.
Les cochers s'enivrèrent, Les carrosses versèrent, Les laquais dérobèrent , Les exemples gâtèrent :
Suivantes imitèrent, Et souvent surpassèrent; Les rivaux se brouillèrent , Les jaloux s'emportèrent, Les bretteurs dégainèrent, Enquêteurs informèrent, Les témoins déposèrent, Les juges décrétèrent, Coupables dénichèrent.
Les joueurs filoutèrent , Les espèces manquèrent, Les bijoux s'engagèrent, Les meubles s'éclipsèrent, Emprunteurs escroquèrent, Les créanciers pressèrent, Les préteurs refusèrent.
Dès que gages manquèrent, Les nuages crevèrent, Les malbeurs inondèrent, Leurs excès éclatèrent, Confidentes jasèrent, Les poulets se trouvèrent, Les maris se cabrèrent,
Satires. 219
S'enquirent, confrontèrent;
Les plus mous pardonnèrent,
Mais depuis n'estimèrent.
Les plus prompts bàtonnèrent ,
Les plus lâches plaidèrent,
Et se déshonorèrent.
Les plus sages cloîtrèrent,
Les brutaux poignardèrent,
Et les cloches sonnèrent.
Enfin, dans ce triste revers, Les rimeurs de Paphos, pour comble«de misère, En firent de plus malins vers Que ceux que je viens de vous faire.
0 ciel! quels destins affligeants!
Voilà bien du bruit pour des gants.
0 cr^Lj