‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 38 sur 59 · A MONSIEUR DE S · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE S

Mâcon , 5 mai 1687 ' ,

uand vous négligez un ami absent , et absent depuis plusieurs années, vous agissez en homme de cour, et moi, quand, malgré votre indifférence , je conserve toujours la chaleur de mon amitié, j'en use en homme de campagne. Nous autres gens oisifs , relégués parmi les choux et les melons, nous n'avons autre chose à faire qu'à rappeler nos anciennes idées; nous nous faisons un plaisir de tenir encore au monde par un petit endroit, et nous nous flattons que la mémoire de nos honneurs passés est une espèce de lien qui les unit avec notre bassesse présente pour nous la rendre en quelque manière plus supportable. Pour vous , à qui les occupations actuelles ne laissent point de loisir pour la réflexion , vous demeurez si absorbé dans le présent que vous ne pouvez être touché ni de la mémoire du passé , ni de la méditation de l'avenir. A la bonne heure, soit, il faut que chacun remplisse ses devoirs ; le vôtre est d'être un courtisan oublieux et négligent pour tout ce qui ne conduit point à la fortune , le mien d'être un campagnard du siècle d'or, constant dans ses anciens attachements, et comme j'ai des preuves , par votre silence de plu-

1. Cette lettre, qui sert de préambule à la Lettre de Marot, est adressée de Mâcou à M. Sainctot. maitre des cérémonies a la cour. V. le P. Lelong.<

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sieurs mois, que vous oubliez parfaitement Lien, je veux vous faire connaître que je me souviens encore mieux, en vous écrivant pour le moins huit jours de suite. J'aurois peine à y fournir de mon fonds ; mais heureusement il m'arriva ces jours passés une aventure dont le récit pourrait occuper agréablement, s'il étoit fait daos les règles, et où il entre des nouvelles de votre ancienne et de votre moderne connoissance. Si je vous les conte de bonne grâce, je satisferai au désir que j'ai toujours conservé de vous être agréable, et, si je n'y réussis pas, je me vengerai de votre oubli en vous engageant dans les horreurs d'une lecture fatigante.

Il y a quelques jours que , rentrant chez moi assez tard, mon valet me mit entre les mains un paquet qu'il me dit avoir été apporté par une personne inconnue. Je jetai les yeux dessus et je n'y remarquai aucune écriture; je frottai l'enveloppe pour ôter la poussière qui avait pu s'y attacher, et je le poitai a la lumière, tout cela sans aucun succès et sans y apercevoir une ombre de caractère. Je n'hésitai pas un moment à croire que c'étoit un exploit, et je ne doutai pas que l'assassinante honnêteté de quelque huissier respectueux ne se fût servie de cet expédient pour me rafraîchir la mémoire, le plus doucement qu'il se pourroit, des tributs que je paie tous les ans pour avoir eu l'honneur de rendre service à la reine. Dans cette pensée, je pris un flambeau et courus à mon cabinet faire l'ouverture de cette dépêche suspecte, pour cacher à ma famille l'émotion qu'elle pouvoit me causer. La précipitation avec laquelle je marcbois fit éteindre ma lumière, ce qui ne fut pas plus tôt arrivé que je remarquai que la surface du paquet que je tenois dans ma main sembloit jeter de petites étincelles confuses. A peine eus-je passé la main dessus que j'aperçus distinctement mon nom qui s'y

de Clément If a bot.

trouvoit écrit en caractères brillants et lumineux, avec tout le reste cU mon adresse. J'en fus surpris, mais je ne le lus pas longtemps; je me ressouvins sur-lechamp de cette ingénieuse composition que l'on api :11e phosphore et dont on doit l'invention à la célèbtf de Londres ', qui enrichit tous les jours les cabinets des curieux de quelque expérience de physique. J'en avois vu autrefois d'assez grosses pièces chez le roi, et même j'en avois l'idée toute récente, au sujet d'un petit morceau qu'eu apporta ici, le carnaval passé, un gentil: lomme de mes amis à qui un milord anglois en avoit fait présent. Je n'ai que faire de vous dire que c'est une espèce de mastic composé d'huile et à.;? minéraux qui participent le plus de la nature du l'eu, que cette composition exhale continuellement une manière de fumée, qu'on la conserve dans l'eau pour empèchei qu'elle ne se consume, qu'elle brille dans l'obscurité d'une lumière assez vive, et même, ce qui vient particulièrement à notre fait , que s'en servant comme d'un crayon pour écrire sur le papier, bien que les caractèies ne paroiss -nt pas d'abord , on n'a qu'à les frotter ave.; la main et les porter dans un lieu obscur, pour n'en pas perdre le moindre trait, non plus que si c'étoient des traits de flamme, de quelque côté de la feuille qu'on h ^ veuille regarder. Vous savez tout cela mieux que moi :

i. C'est à un alchimiste de Hambourg, nomme' Brandt, qu'on doit la découverte du phosphore: elle eut lieu en 1669. Quelques anne'es plus tard, Kunkel, chimiste allemand, et Robert Boyle. en Angle-terre, le découvrirent à leur tour ; mais ils gardèrent le secret de sa préparation. Un apothicaire de Londres, collabo;: teur de Boyle, vendit longtemps du phosphore a toute 1*4 urope, r-ous le nom de phosphore d'Angleterre. Comme ce secret ne fut connu en France qu'en 1737, il n'est pas étonnant de voir S parler d'une manière aussi inexacte des eiïets et surtout de la nature du phosphore.

Lettre

ce que j'ai à vous dire, c'est qu'après être revenu de ma surprise, je fis l'ouverture de mon paquet, et passant légèrement la main sur les feuilles de cette dépèche , j'y lus dans l'obscurité la relation dont je vous envoie une copie. Comme je ne connoissois point le caractère, je courus avec précipitation à la signature, ainsi que l'on fait toujours en cas pareil, et je ne fus pas médiocrement étonné d'y trouver le nom de Clément Mavot, avec la date que vous allez lire.

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