A MONSIEUR DE S
Des Champs-Elysées , le ?.o avril.
'ai succombé à la douce tentation de faire encore parler de moi dans votre monde , et j'ai cru que mon nom ne pouvoit revoir plus agréablement la lumière qui vous éclaire que sous des auspices comme les vôtres. En effet, nos inclinations et nos fortunes ont été assez égales ; nous avons tous deux aimé les belles-lettres, nous avons eu tous deux ce caractère d'esprit aisé qui ne connoit guèrn de règle que le caprice, qui préfère la liberté à toute chose, et qui ne sait point encenser les idoles de la faveur. Nous avons tous deux paru à la cour avec plus de réputation que de bonheur, et tous deux nous en avons été exilés après plusieurs années de service, vous par la mort de la reine, votre maîtresse , et moi par les calomnies de mes ennemis.
Cette conformité, dont j'estime que vous ne vous tiendrez pas déshonoré, m'a fait naître l'envie de lier avec vous un commerce qui ne peut vous être désgréable, non plus qu'à moi , puisque nous parviendrons par ce moyen à nous communiquer des nouvelles qui n'avoient guère passé, jusqu'à présent, de l'un de nos mondes dans l'autre. Vous ne serez pas embarrassé pour
'9e Lettre
me l'aire tenir vos dépêches : les occasion:-, en sont fcéquentes, et chaque jour nous amène quantité de voe bitants. Pour moi, je n'aurai pas la même facilité; les morts voyagent peu et ne reviennent que dans les légendes, mais c'est là mon affaire; puisque je vous recherche, je dois faire les gros frais de notre correspondance, et il ne tiendra qu'à votre régularité que vou» n'ayez souvent des relations de ce qui se passe chez nous de curieux, dussé-je faire la dépense de vous dépêcher des courriers exprès : je tâcherai surtout de les choisii de fîgnre à ne vous point effrayer; mais coupons court sur le compliment; entre courtisans, je sais combien sobrement on en use, et pour vous convaincre que la cour du roi François n'avoit pas , sur cet article , les manières moins aisées que la vôtre, je veux, sans plus long préambule, vous conter un événement tout nouveau qui a fait du bruit dans le silence de nos ombres.
Gomme je m'entretenois ces jours passés dans une forêt d'orangers avec Catulle et le cavalier Marin, nous entendîmes une harmonie confuse dont nous avions peine à discerner les sons, et qui, s'approchant de nous peu à peu, nous fit enfin démêler que c'étoit une excellente symphonie, composée de diverses sortes d'instruments. Un moment après parut Mercure, qui exerce toujours sa charge d'introducteur dans ce royaume, non point habillé de ces lambeaux dont on le charge tous les mois pour le rendre plus galant, mais dans ses plus beaux habits de fête, et tel qu'il étoit dans les premiers temps, avant qu'il se fournit à la friperie. Il nous fit signe avec son caducée que nous eussions à nous tirer à quartier, et nous dit, sans s'arrêter, que nous allions voir passer le triomphe du fameux Jean- Baptiste Lulli , descendu depuis peu de jours dans les