ACTE IV
PORTIA
Votre nom est-il Shylock ?
Shylock est mon nom.
PORTIA
La poursuite que vous intentez est d’une étrange nature ; mais elle est légale, et la loi de Venise ne saurait en arrêter le cours. — (4 Antonio.) C’est vous, n'est-ce pas, qui êtes placé sous le coup de son bon plaisir ?
ANTONIO
C’est du moins ce qu’il prétend.
PORTIA
Reconnaissez-vous le billet ?
ANTONIO
Je le reconnais.
PORTIA
Alors il faut que le Juif soit miséricordieux.
SCYLOCK. #
En vertu de quelle obligation ? Dites-le moi.
a PORTIA.
La clémence ne se commande pas. Elle descend du ciel sur la terre comme une pluie bienfaisante ; elle est deux fois bénie ; elle bénit celui qui l’accorde
Es. 7
et celui qui la reçoit : c'est dans les plus puissants 2 que brille surtout sa puissance. Au monarque sur son trône elle sied mieux que le diadème ; son sceptre montre la force du pouvoir terrestre, emblème de vénération et de majesté, c’est par lui que les rois commandent le respect etla crainte ; mais la clémence est supérieure à cette puissance du sceptre: elle a son trône dans le cœur des rois ; elle estun attribut de Dieu lui-même, etle pouvoir terrestre n’est jamais plus semblable à celui de Dieu, qu’alors que la clémence tempère la justice. Ainsi donc, Juif, quoique votre prétention s’appuie sur la justice, songez qu’en justice rigoureuse nul d’entre nous ne pourrait espérer de salut. Nous prions Dieu de nous pardonner, et cette même prière (1) nous ordonne à tous d’être miséricordieux. En parlant ainsi, jai voulu vous faire sentir ce que la légalité de votre demande à de rigoureux. Si toutefois vous y persistez, l'arrêt de la Cour, strictement conforme à la loi, devra condamner.ce marchand.
SHYLOCK
Que mes actes retombent sur ma tête ! J'invoque la loi ; je veux mon billet.
PORTIA
Est-il dans l’impossibilité d’acquitter la somme ?
(1) L’oraison dominicale. Les commentateurs reprochent à Shakespeare d’employer ici, pour convaincre un Juit, des arguments tirés du christianisme ; ces messieurs ont oublié que ce n’est pas Shakespeare qui parle, mais une femme, une amante; et qu’il est permis à cette femme de n’en pas savoir autant qu’un docteur en droit canon, bien qu’elle en porte l’habit, (Noé de 4. ZLarocie.)