‹ Œuvres choisies de Shakespeare - Vol. 2Chapitre 83 sur 99 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

PORTIA

Seigneur, vous êtes le bien venu dans ce château; mais comme je veux vous le prouver autrement que par des paroles, laissons, je vous prie, toute cette politesse verbale.

GRATIANO, à Nérissa..

Par cette lune qui nous éclaire, je vous jure que vous m’accusez à tort ; sur ma parole, je l’ai donnée au clerc du juge. Mais jé voudrais, ma chère, que le diable eût emporté celui qui l’a reçue, puisque vous prenez la chose tellement à cœur.

PORTIA

Comment ! déjà une querelle ? de quoi est-il question ?

GRATIANO

D’un anneau d’or, d’une bague sans valeur qu’elle m'a donnée, et dont la devise, vraie poésie de coutelier (1), portait ces mots : Aÿmez-moi et ne me quittez pas.

NÉRISSA

Que parlez-vous de devise ‘ou de valeur? quand je vous l’ai remise, vous m'avez juré que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort, et qu’elle vous suivrait dans la tombe : par respect, sinon pour mot,

% du moins pour vos serments solennels, vous auriez

(1) Sur les couteaux de ce temps-là étaient gravées, à l'eau forte, de courtes sentences en forme de distiques. (Note tu traducteur.)

dû la conserver. Vous l’avez donnée, dites-vous, au clerc d’un juge ! — je suis bien sûre que ce clerc-là n’aura jamais de barbe au menton.

GRATIANO

Il en aura, s’il arrive à l’âge d'homme.

NÉRISSA

Oui, s'il est possible qu’une femme devienne homme.

GRATIANO

Je vous jure que je l’ai donnée à un jeune homme, à une sorte d’adolescent, à un petit bonhomme pas plus haut que vous, le clerc du juge. Ce petit babil- * lard me la demandée pour ses honoraires ; je n’ai pas eu le courage de la lui refuser.

; PORTIA

S’il faut vous parler franchement, vous avez eu tort de vous être défait aussi légèrement du premier cadeau que vous teniez de votre femme, d’une bague mise à votre doigt sur la foi de vos serments, et que la fidélité conjugale avait rivée à votre chair. J’ai # donné une bague à mon époux et lui ai fait jurer de ne jamais la quitter ; le voilà ! je suis sûre qu’il ne “4 consentirait pas à s’en séparer, qu’il ne l'ôterait pas id de son doigt pour tous les trésors que contient lunivers. En vérité, Gratiano, vous donnez à votre ©” «| femme une cause de chagrin qui n’est que trop réelle, et si l’on m’en faisait autant, j'en perdrais Ja raison.

Page 1