HOTSPUR
O Henri, tu m'as ravi ma jeunesse; ce que je re-
FALSTAFF
———— grette, c’est moins cette vie fragile que je perds, que ces titres glorieux que tu as conquis sur moi. Voilà ce qui blesse ma pensée plus douloureusement que ton épée n’a déchiré mes chairs. Mais la pensée est l’esclave de la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, qui voit devant lui passer l’univers, doit finir un jour. Oh! je pourrais prophétiser l’avenir, si la main pesante et glacée de la mort n’enchainait ma langue. Non, Percy, tu es poussière, et la pâture — Ii meurt.
LE PRINCE HENRI
Des vers, brave Percy. Adieu, grand cœur, ambition mal tissée, éombien te voilà rétrécie ! quand la vie animait ce corps,un royaume était pour lui un espace trop étroit ; mais maintenant deux enjambées de la terre la plus vile lui suffisent. Cette terre sur laquelle tu es gisant ne compte pas, parmi les vivants qu’elle porte, de guerrier aussi intrépide que toi. Si tu pouvais entendre mes éloges, je ne te prodiguerais pas ces témoignages de mon admiration. (17 détache son écharpe et lui en couvre la figure.) Permets que mon écharpe couvre tes traits défigurés ; et je m'honore de payer à tes mânes ce tribut légitime de mon afection. Adieu ! que ta gloire te suive dans le ciel ! que Vhumiliation de ta défaite dorme avec toi dans la tombe, mais qu’elie ne soit point rappelée dans ton épitaphe. (17 aperçoit Falstaff étendu par terre.) Eh quoi! mon vieux camarade | cette énorme masse de chair n’a-t-elle pu conserver un peu de vie? Pauvre Jack, adieu ! la perte d’un homme meilleur me ferait
156 FALSTAFF
PCR PRUDENCE moins faute. Oh ! ton absence me laisserait un grand vide, si j'étais épris du néant. Dans cette lutte. san-° ” glante la mort a immolé de plus nobles victimes, mais elle n’a point abattu de plus gras gibier. — (Se tournant vers le cadavre de Percy.) Sous peu, je te ferai embaumer ; jusque-là, mon noble Percy, reste étendu dans ton sang.
FALSTAFF, se relevant avec lenteur.
M'embaumer ! Situ m’embaumes aujourd’hui, je te permets de me saler demain et de me manger ensuite. Par ia sangbleu, il était temps de contrefaire n le mort, ou cet Ecossais brutal n’aurait donné mon compte.
Que dis-je, contrefaire ? je mens, tout est réel en moi : c’est la mort qui est une illusion, la vie estune réalité ; l'homme qui ne vit pas n’est qu'un simulacre d'homme ; mais contrefaire le mort afin de vivre, ce n’est pas contrefaire, c’est vivre de la vie réelle. La prudence est la meilleure partie du cou-. rage : c’est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.. Diable ! j'ai peur de ce salpètré de Percy, tout mort qu'il est. Si sa mort aussi n'était qu’une feinte, et s’il allait se relever ! je crains bien que des deux morts ce ne fat lui qui eût le dessus ; je vais le mettre hors d'état de nuire, et puis je jurerai que je l’ai tué. Pourquoi ne pourrait-il pas se relever aussi bien que moi ? Seuls des yeux pourz (si raient me démentir, et personne ne me voit ; cet décidé. Allons, camarade, encore cette blessure dans . la cuisse, et viens avec moi.
I! porte à Hotspur un coup d'épée, et le charge sur son dos.
FALSTAFF
Revient LE PRINCE HENRI accompagné du PRINCE JEAN,