MILAN : LE CARACTÈRE MILANAIS
20 octobre (1816). — Si je ne pars pas d'ici dans trois jours, je ne ferai pas mon voyage d'Italie, non que je sois retenu par aucune aventure galante, mais je commence à avoir quatre ou cinq loges où je suis reçu comme si l'on m'y voyait depuis dix ans. L'on ne se dérange plus pour moi, et la conversation continue comme si c'était un valet qui fut entré. — Plaisante manière fie se féliciter, s'écrierait un de mes amis de Paris, je ne vois là que de la grossièreté! — A la bonne heure, mais c'est pour moi la plus douce récompense dei deux ans que j'ai passes autrefois à apprendre non seulement l'italien de Toscane, mais encore !*• milanais, le piémontais, '<• napolitain, le vénitien, etc. On ignore,
hors 'le L'Italie, jusqu'au nom de ees dialectes, que 1 on parle uniquement dan- Le pajS dont ils portent le
nom. Si l'on n'entend pas les finesses du milanais, les sentiments comme les idées des hommes au milieu desquels on voyage restent parfaitement invisibles. La fureur de parler et de se mettre en avant, qu'ont les jeunes gens d'une certaine nation, les fait prendre en horreur à Milan. Par hasard, j'aime mieux écouter que parler; c'est un avantage, et qui compense quelquefois mon mépris peu caché pour les sots. Je dois avouer, de plus, qu'une femme d'esprit m'écrivait à Paris que j'avais l'air rustique. C'est peut-être à cause de ce défaut que la bonhomie italienne a si vite fait ma conquête. Quel naturel! quelle simplicité! comme chacun dit bien ce qu'il sent ou ce qu'il pense au moment même ! Comme on voit bien que personne ne songe à imiter un modèle!
Un Anglais me disait à Londres, en me parlant de sa maîtresse avec ravissement : « Il n'y a chez elle rien de vulgaire! » Il me faudrait huit jours pour faire comprendre cette exclamation à un Milanais; mais, une fois comprise, il en rirait de bien bon cœur. Je serais obligé de commencer par expliquer au Milanais comme quoi l'Angleterre est un pays où les hommes sont parqués et divisés en castes, comme aux Indes, etc., etc.
La bonhomie italienne \ Mais c'est à pouffer de rire, diront mes amis du faubourg Poissonnière. Le naturel, la simplicité, la candeur passionnée, si je puis m'exprimer ainsi, étant une nuance qui se mêle à toutes les actions d'un homme, je devrais placer ici une description en vingt pages de diverses actions que j'ai vues ces jours-ci. Cette description, faite avec le soin convenable et l'exactitude scrupuleuse dont je me pique, me prendrait beaucoup de temps, et trois heures viennent de sonner à l'horloge de San Fedele. Une telle description semblerait incroyable aux trois quarts des lecteurs. J'avertis donc seulement qu'il y a ici une chose singulière à voir; la verra qui pourra; mais il faut savoir le milanais. Si jamais le grand poète Béranger passe en ce pays, il me comprendra. Mais Saint-Lambert, Fauteur des Saisons, le courtisan de Stanislas, ramant trop heureux de Mme du Chàtelet, eût trouvé ce pays-ci affreux.
Parmi les monuments que M. Stendhal admire avec une émotion toujours nouvelle, se trouve la cathédrale (il Duomo), fondée par Jean Galeas Visconti (1380). Une (laine dit au voyageur français vers une heure du matin : « Il fait un beau clair de lune, je vous conseille d'aller voir le Dôme (la cathédrale), mais il faut vous placer du côté du Palazzio Reggio ». C'était la première nuit de novembre; Stendhal a longuement contemplé à la clarté des « rayons tranquilles d'une belle lune », « ces pyramides de marbre blanc, si gothiques et si minces, s'élançant dans les airs et se détachant eur le bleu sombre d'un ciel du Midi garni de ses étoiles scintillantes ». Il fera désormais tous les soirs ce pèlerinage.