‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 14 sur 93 · A LA SCALA I LA LOGE DE M. DE BRÈME, LA LOGE DE NINA VIGANÔ · texte numérisé non relu

A LA SCALA I LA LOGE DE M. DE BRÈME, LA LOGE DE NINA VIGANÔ

12 novembre (1816). — Il y a un mois que mon ami Guasco entra chez moi le matin, avec un grand jeune homme vêtu de noir et fort maigre, mais d'un air tics distingué. C'était monsieur Ludovico de Brème, ancien aumônier du roi d'Italie Napoléon, et fils de son ministre de l'Intérieur.

Je vais tous les jours dans la loge de M. de Brème à la Scala. C'est une société toute littéraire. On n'y voit jamais de femme. M. de Brème a beaucoup d'instruction, d'esprit, et les manières du grand monde. Il est admirateur passionné de Mme de Staël, et fort ami des lettres. Il me marque moins d'empressement parce que j'ai osé dire que Mme de Staël n'avait jamais fait qu'un ouvrage, Y Esprit des lois de la société. Du reste, elle rédigeait en beau style à effet les idées qu'elle avait entendu énoncer dans son salon. Quand cette femme d'esprit, la première improvisatrice de France, arriva en exil à Auxerre, elle débuta, dans

l'aimable salon de madame de la Bergerie, par se vanter huit jours de suite. Le cinquième jour, par exemple, elle parla uniquement de la beauté de son bras, mais elle n'ennuyait pas.

Gomme M. de Brème est fort poli, je continue à me présenter presque tous les soirs dans sa loge. Je porte à ces messieurs des nouvelles de France, des anecdotes sur la retraite de Moscou, Napoléon, les Bourbons ; ils me payent en nouvelles d'Italie. Je rencontre dans cette loge Monti, le plus grand poète vivant, mais qui n'a nulle logique. Quand on l'a mis en colère contre quelque chose, il est d'une éloquence sublime. Monti est encore un fort bel homme de cinquante-cinq ans. Il a la bonté de me faire voir son portrait, chef-d'œuvre d'André Appiani. Monti est le Dante ressuscité au xvin" siècle. Comme le Dante, il s'est formé en étudiant Virgile, et méprise les délicatesses monarchiques de Racine, etc. Il y aurait trop à dire.

Les paroles extrêmement énergiques, quoique oilensant un peu la délicatesse, ne sont pas repoussées par l'éloquence italienne. On sent à chaque pas que ce pays n'a pas eu, pendant cinquante ans, la cour dédaigneuse de Louis XIV et de Louis XV. La passion ici ne songe jamais à être élégante. Or qu'est-ce qu'une passion qui a le loisir de songer à quelque chose d'étranger?

Silvio Pellico, plein de raison et de bonne éducation, n'a peut-être pas dans l'expression toute la magnificence et toute la force do Monti. Or, en littérature la force est synonyme d'influence, d'eflet sur le public, de mérite. M. Pellico est bien jeune, et il a le malheur d'avoir juste la position d'un homme sans nulle fortune, à qui un hasard barbare, au Jieu du front d'airain d'un intrigant, a donné une âme généreuse et tendre. Les Calomnie! L'affligent. Comment voulez-vous que se venge un tôt? lui dis-je; il me répond : « Le plus beau jour de ma \ i<- sera celui «le ma mort ». L'amour est divinement peint dans sa Francesca du Jlinuui.

... A Paris, je ne connais rien de comparable ft cette loge où, chaque soir, l'on m. il aborder successivement

quinze ou vingt hommes distingués; et l'on écoute la

musique quand la conversation cesse d intéresser.

Avant et après M. de llrème, je vais dans cinq ou six loges où la conversation «stbien éloignée de prendre jamais la tournure philosophique. A Paris, on aurait des millions que L'on ne pourrait pas se faire de telles soirées. Il pleut, il neige au dehors de la Scala, qu'importe? Toute la bonne compagnie est réunie dans cent quatre-vingts loges de ce théâtre, qui en a deux cent quatre. La plus aimable de toutes ces loges (je prends le mot aimable dans le sens français : vif, gai, brillant, le contraire de l'ennui), c'est peut-être celle de Mme Nina Viganô, fille de l'homme de génie qui a fait Mirra. Mme Nina, ou, comme Ton dit en italien de toutes les femmes, même des duchesses, et en parlant d'elles, et devant elles, la Nina chante avec un charme unique les airs vénitiens de M. Perruchini et certains airs remplis de passion, composés autrefois pour elle par M. Carafla. La Nina est un peintre en miniature qui, dans son genre borné, a cent fois plus de talent que de fameux peintres à l'huile.

La société milanaise se donne aussi rendez-vous au Corso, très régulièrement; c'est une des obligations auxquelles M. Stendhal n'a pas pu s'astreindre, mais il nous a laissé de cette promenade à la mode la jolie description qu'on va lire.

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