LE « CORSO » DE MILAN
'2'.) novembre (1816). — En été, après dîner, à la chute du jour, à Y Ave Maria, comme on dit ici, toutes les voilures du pays se rendent au Bastion di porta lieuse, élevé de trente pieds au-dessus de la plaine. La campagne vue de là ressemble à une forêt impénétrable, mais au delà on aperçoit les Alpes avec leurs sommets couverts de neige. C'est un des plus jolis lointains dont l'œil puisse jouir. Du côté de la ville, ce sont les jolies prairies de M. Krammer, et, par-dessus les arbres do la villa Belgiojoso, la flèche du Dôme. Cet ensemble est joli ; mais ce n'est point pour en jouir que toutes les voitures font halte pendant une demi-heure sur le Corso. C'est une sorte de revue de la bonne compagnie. Lorsqu'une femme ne paraît pas, on en demande la
raison. Les fats s'y montrent à cheval sur des bêtes de deux cents louis ; les jeunes gens moins riches et les hommes d'un certain âge sont à pied. Le dimanche, tout le peuple vient voir et admirer les équipages de ses nobles. J'ai surpris souvent de l'attachement dans les propos du peuple. Le charpentier, le serrurier de la maison, fait un signe d'amitié au domestique qui depuis vingt ans monte derrière la voiture de la casa Dugnani, et si le maître aperçoit le marango di casa (le menuisier de la maison), il lui fait un signe de tête plein de bonté. La voiture d'une jolie femme est entourée d'élégants. Les femmes nobles n'admettent guère leurs amis du tiers à leur faire la cour ainsi en public. Les femmes âgées ont une sorte de conversation singulière avec leurs valets de chambre, dont le poste, dès que la voiture s'arrête, est à la portière, pour l'ouvrir si Madame voulait faire un tour à pied, ce qui n'arrive pas une fois tous les dix ans. Placé ainsi à deux pas de la portière, le valet de chambre répond sans s'avancer aux réflexions que sa vieille padrona fait de l'intérieur de la voiture. C'est en écoutant une de ces conversations que j'ai entendu accuser la route du Simplon, faite par quel maladett Bonapart, d'être la cause des froids précoces que l'on éprouve en Lombardie depuis la Révolution. Comme rien n'égale ici l'ignorance des femmes nobles, elles se figurent que la chaîne des Alpes, qu'on voit parfaitement du Corso, forme comme un mur qui garantit des vents du nord, et que Bonaparte, cette bête noire de leurs confesseurs, a fait une brèche à ce mur pour sa route du Simplon.
En hiver, le Corso a lieu avant dîner, de deux à quatre. Dans toutes les villes d'Italie, il y a un Corso, ou revue générale de la bonne compagnie. Est-ce un usage espagnol, connue celui des cavaliers servants? Les Milanais sont fiers du nombre des carrosses qui garnissent leur Corso. J'y ai vu, un jour de grande fête et de beau soleil, quatre files de voitures arrêtées des deux côtés du large chemin et, au milieu, deux libs de voitures en marche, le tout réglé et modéré par dix honzards autrichiens; deux cents jeunes gens à cheval, et trois mille piétons complétaient le tapage; les (.irions
disaient fièrement : Ceci est presque aussi beau qu'à Paris / il y a plus de trois mille carrosses. Tout ce mouvement me fait mal à la tête et nul plaisir. Un étranger devrait louer la plus jolie voiture possible et aller tous les jours au Cours avec sa belle.
En été, au retour du Corso, on s'arrête dans la Corsia dei Servi pour prendre des glaces ; on rentre dix minutes chez soi, après quoi l'on va à la Scala. On prétend que ces dix minutes sont l'heure des rendez-vous, et qu'un petit signal au Corso, comme une main appuyée sur la portière, indique s'il y a possibilité ou non de se présenter ce soir-là.
Le voyage s'est continué par Pavie, Plaisance, etc., et, bien que M. Stendhal pense toujours à Milan, il écrit à Bologne de longues pages (27 décembre-19 janvier) et finit par se plaire dans « cette ville de gens d'esprit ». Le 22 janvier il approche de Florence :