‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 32 sur 93 · ARMANT. F · texte numérisé non relu

ARMANT. F

« Qu'avez-vous, mon cousin?» En prononçant ces mots si simples, elle put à peine retenir ses larmes, tant elle apercevait une étrange expression dans ses regards. « .Mademoiselle, lui répondit-il d'un air glacial, vous me permettrez de n'être pas fort sensible à un intérêt qui s'attache à moi comme pour me priver de toute liberté. Il est vrai, j'arrive de Paris, et mes habits sont mouilles : si ces explications ne suffisent pas à la curiosité, j'en donnerai de plus détaillées.... » Ici la cruauté d'Octave fut arrêtée malgré lui.

Armance, dont les traits étaient d'une mortelle pâleur, semblait faire de vains efforts pour s'éloigner; elle chancelait visiblement et était sur le point de tomber. Il s'approcha pour lui donner le bras; Armance le regardait avec des yeux mourants, mais qui d'ailleurs semblaient incapables d'aucune idée.

Octave prit sa main avec assez de brusquerie, la plaça sous son bras et marcha vers le château. Mais il sentait que les forces lui manquaient aussi; prêt a tomber lui-même, il eut cependant le courage de lui dire : « Je vais partir, je dois partir pour un long voyage en Amérique; j'écrirai; je compte sur vous pour consoler ma mère; dites-lui que je reviendrai certainement. Quant à vous, mademoiselle, on a prétendu que j'avais de l'amour pour vous; je suis bien éloigné d'avoir une telle prétention. D'ailleurs, l'ancienne amitié qui nous unit devait suffire, ce me semble, pour s'opposer à la naissance de l'amour. Nous nous connaissons trop bien pour avoir l'un pour l'autre ces sortes de sentiments qui supposent toujours un peu d'illusion. »

En ce moment Armance se trouva hors d'état de marcher; elle releva ses yeux baissés et regarda Octave: ses lèvres tremblantes et pales semblaient vouloir prononoer quelques mots. Elle voulut s'appuyer sur la caisse d'un oranger, mais elle n'eut pas la force de se retenir; elle glissa et tomba près de cet oranger, privée de tout sentiment

Sans la secourir aucunement, Octave resta immobile à la regarder; elle était profondément évanouie, ses veux si beaux étaient encore à demi ouverts, les contours de cette bouche charmante avaient conservé lex-

pression d'une douleur profonde. Toute la rare perfection de ce corps délicat se trahissait sous un simple vêtement du matin. Octave remarqua une petite croix de diamants qu'Armance portait ce jour-là pour la première fois.

Il eut la faiblesse de prendre sa main. Toute sa philosophie avait disparu. Il vit que la caisse de l'oranger le dérobait à la curiosité des habitants du château; il se mit à genoux à côté d'Armance : « Pardon, ô mon cher ange, dit-il à voix basse et en couvrant de baisers cette main glacée, jamais je ne t'ai tant aimée! »

Armance fit un mouvement; Octave se releva comme par un effort convulsif : bientôt Armance put marcher, et il la reconduisit au château sans oser la regarder. Il se reprochait amèrement l'indigne faiblesse à laquelle il venait d'être entraîné; si Armance s'en était aperçue, toute la cruauté de ses propos devenait inutile. Elle se hâta de le quitter en rentrant au château.

Octave disparaîtra pour aller combattre en Grèce, comme Ityron ; il laisse Armance affligée douloureusement et plus invinciblement passionnée. Il fait à Paris ses préparatifs, tourmenté, désespéré, presque jusqu'à la folie. La veille de son départ, il offusque dans la loge de Mme d'Aumale au Théâtre Italien la fatuité d'un M. de Oèveroche; d'où, un duel au Bois de Mcudon; Octave tue sou adversaire, mais est très grièvement blessé. Se croyant perdu, mais heureux de ne pas quitter Armance, il écrit de Clamart à sa cousine et l'appelle auprès de lui avec sa mère; puis il rédige BTeo non sang un acte par lequel il institue sa cousine son héritière universelle, et fait signer deux témoins pour que l'acte suit valide : ■on témoin dans le duel, M. Dolicr, est parti pour chercher des chirurgiens.

Comme les témoins achevaient designer, il s'évanouit de nouveau; les paysans fort inquiets étaient allél chercher leur curé. Enfin deux chirurgiens arrivèrent de Paris et jugèrent qu'Octave était fort mal. Ces messieurs furenl frappéi <lc l'ennui qu'il y aurait pour eux à venir chaque jour à Clamart, et décidèrenl «pie le

blessé serait transporté à Paris.

Octave avait expédié sa lettre à Armance par un

jeune paysan de bonne volonté qui prit un cheval à la poste et promit d'être, en moins de deux heures, au château d'Andilly. Cette lettre précéda M. Dolier, qui était resté longtemps à Paris pour trouver des chirurgiens. Le jeune paysan sut fort bien se faire introduire auprès de Mlle Zohiloû" sans faire de bruit dans la maison. Elle lut la lettre. A peine eut-elle la force de faire quelques questions. Tout son courage l'avait abandonnée.

Elle se trouvait, en recevant cette fatale nouvelle, dans cette disposition au découragement qui suit les grands sacrifices commandés par le devoir, mais qui n'ont produit qu'une situation tranquille et sans mouvement. Elle cherchait à s'accoutumer à la pensée de ne jamais revoir Octave, mais l'idée de sa mort ne s'était point présentée à elle. Cette dernière rigueur de la fortune la prit au dépourvu.

En écoutant les détails fort alarmants que donnait le jeune paysan, ses sanglots l'étouffaient, et Mmes de Bonnivet et de Malivert étaient dans la pièce voisine! Armance frémit de l'idée d'en être entendue et de paraître à leurs yeux dans l'état où elle se trouvait. Cette vue eût donné la mort à Mme de Malivert, et plus tard, Mme de Bonnivet en eût fait une anecdote tragique et touchante fort désagréable pour l'héroïne.

Mlle de Zohiloff ne pouvait, dans aucun cas, laisser voir à une mère malheureuse cette lettre écrite avec le sang de son fils. Elle s'arrêta à l'idée de venir à Paris et de se faire accompagner par une femme de chambre. Cette femme l'encouragea à prendre le jeune paysan avec elle dans la voiture. Je ne dirai rien des tristes détails qui lui furent répétés pendant ce voyage. On arriva dans la rue Saint-Dominique.

Elle frémit en apercevant de loin la maison dans une chambre de laquelle Octave rendait peut-être le dernier soupir. Il se trouva qu'il n'était point encore arrivé ; Armance n'eut plus de doutes, elle le crut mort dans la chaumière du paysan de Clamart. Son désespoir l'empêchait de donner les ordres les plus simples; elle parvint enfin à dire qu'il fallait préparer un lit dans le

salon. Les domestiques étonnés lui obéissaient sans la comprendre.

Arinance avait envoyé chercher une voiture, et ne songeait qu'à trouver un prétexte qui lui permît d'aller à Glamart. Tout lui parut devoir céder à l'obligation de secourir Octave dans ses derniers moments s il vivait encore. « Que me fait le monde et ses vains jugements? se disait-elle; je ne le ménageais que pour lui; et d'ailleurs, si l'opinion est raisonnable, elle doit m'approuver. »

Gomme elle allait partir, à un grand bruit qui se lit à la porte cochère, elle comprit qu'Octave arrivait. La fatigue causée par le mouvement du voyage l'avait fait retomber dans un état d'insensibilité complète. Armance, entrouvrant une fenêtre qui donnait sur la cour, aperçut entre les épaules des paysans qui portaient le brancard, la figure pâle d'Octave profondément évanoui. Celte tête inanimée qui suivait le mouvement du brancard et allait de côté et d'autre sur l'oreiller, fut un spectacle trop cruel pour Armance, qui tomba sans mouvement sur la fenêtre.

Lorsque les chirurgiens, après avoir posé le premier appareil, vinrent lui rendre compte de l'état du blessé comme à la seule personne de la famille qui fût dans la maison, ils la trouvèrent silencieuse, les regarda nt fixement, ne pouvant répondre, et dans un état qu'ils jugèrent voisin de la folie.

Elle n'ajouta pas la moindre loi à tout ce qu'ils lui dirent; elle croyait ce qu'elle avait vu. Cette personne si raisonnable avait perdu tout empire sur elle-même. Étouffée par ses sanglots, elle redisait sans cesse la lettre d'Octave. Dans l'égarement de sa douleur, en présence d'une femme de chambre, elle osait la porter à ses lèvres. A forée do relire cette lettre, Armance y vit l'ordre de la briller.

Jamais sacrifice ne fut plus pénible; il fallait donc se séparer de tout ce qui lui resterai! d'Octave; mais il

L'avait désiré. Malgré ses sanglots, Armance entreprit ds copier cette lettre, ello s'interrompait à chaqne ligne, pour La presser contre ses Lèvres. Enfin, elle i ni

le courage de la brûler sur le marbre de B8 petite

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table; elle en recueillit les cendres précieusement.

Le domestique d'Octave, le fidèle Voreppe, sanglotait auprès de son lit; il se souvint qu'il avait une seconde lettre écrite par son maître : c'était le testament. Ce papier avertit Armance qu'elle n'était pas seule à souffrir. Il fallait repartir pour Andilly, et aller porter des nouvelles d'Octave à sa mère. Elle passa devant le lit du blessé dont l'extrême pâleur et l'immobilité semblaient annoncer la mort prochaine; cependant il respirait encore. L'abandonner en cet état aux soins des domestiques et d'un petit chirurgien du voisinage, qu'elle avait fait appeler, fut le sacrifice le plus pénible de tous.

En arrivant à Andilly, Armance trouva M. Dolier qui n'avait pas encore vu la mère d'Octave; Armance avait oublié que ce matin-là toute la société avait fait la partie d'aller au château d'Ecouen. On attendit longtemps le retour de ces dames, et M. Dolier eut le temps de dire ce qui s'était passé le matin : il ne savait pas l'objet de la querelle avec M. de Grèveroche.

Enfin on entendit les chevaux rentrant dans la cour. M. Dolier voulut se retirer pour ne paraître que dans le cas où M. de Malivert désirerait sa présence. Armance, de l'air le moins alarmé qu'elle put prendre, annonça à Mme de Malivert que son fils venait de faire une chute de cheval dans une promenade du matin, et s'était cassé un os du bras droit. Mais ses sanglots, que dès la seconde phrase elle ne fut plus maîtresse de retenir, démentaient son récit à chaque mot.

Il serait superflu de parler du désespoir de Mme de Malivert ; le pauvre marquis était atterré. Mme de Bonnivet, fort touchée elle-même, et qui voulut absolument les suivre à Paris, ne pouvait lui rendre le moindre courage. Mme d'Aumale s'était échappée au premier nuit de l'accident d'Octave, et galopait sur la route de la barrière de Clichy ; elle arriva rue Saint-Dominique longtemps avant la famille, apprit toute la vérité .in domestique d'Octave, et disparu! quand elle entendit la voilure de Mme de Malivert s'arrêter à la porte.

Les cbirurgiens avaimt dit que dans l'état de faiblesse extrême où se trouvait le blessé, toute émotion

forte devait être soigneusement évitée. Mme de Malivert passa derrière le lit de son fils de manière à le voir sans être aperçue.

Elle se hâta de faire appeler son ami, le célèbre chirurgien Duquerrel : le premier jour, cet homme habile augura bien des blessures d'Octave; on espéra dans la maison. Pour Armance, elle avait été frappée dès le premier instant, et ne se fit jamais la moindre illusion. Octave, ne pouvant lui parler en présence de tant de témoins, une fois essaya de lui serrer la main.

Le cinquième jour le tétanos parut. Dans un moment où un redoublement de fièvre lui donnait des forces, Octave pria fort sérieusement M. Duquerrel de lui dire la vérité.

Ce chirurgien, homme d'un vrai courage et plus d'une fois atteint lui-même sur les champs de bataille par la lance du Cosaque, lui répondit : « Monsieur, je ne vous cacherai pas qu'il y a du danger, mais j'ai vu plus d'un blessé dans votre état résister au tétanos.

— Dans quelle proportion? reprit Octave.

— Puisque vous voulez finir en homme, dit M. Duquerrel, il y a deux à parier contre un que dans trois jours vous ne souffrirez plus ; si vous avez à vous réconcilier avec le ciel, c'est le moment. » Octave resta pensif après cette déclaration ; mais bientôt un sentiment de joie et un sourire très marqué succédèrent à ses réflexions. L'excellent Duquerrel fut alarmé de cette joie qu'il prit pour un commencement de délire.

Jusqu'à ce moment, Armance n'avail jamais \ u son cousin qu'en présence de sa mère. Ce jour-lù, après La sortie du chirurgien, Mme de Malivert crut apercevoir dans les yeux d'Octave une force inusitée et le désir de parler à Mlle de Zohiloff. Elle pria sa jeune parente de ].i remplacer un instant auprès de son (ils. pendant qu'elle irait écrire dans la pièce voisine un mol imlispc u sable.

Octave suivit sa mère des yeux; dès qu'il no la vit

plus : « Chère Armance, dit-il, je vais mourir; ce moment a quelques privilèges, et vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire pour la première fois de ma vie; je meurs comme j'ai vécu, en vous aimant avec passion; et la mort m'est douce, parce qu'elle me permet de vous faire cet aveu. »

Le saisissement d'Armance l'empêcha de répondre; les larmes inondèrent ses yeux et, chose étrange, ces larmes étaient de bonheur. — « L'amitié la plus dévouée et la plus tendre, lui dit-elle enfin, attache ma destinée à la vôtre. — J'entends, reprit Octave, je suis doublement heureux de mourir. Vous m'accordez votre amitié, mais votre cœur appartient à un autre, à cet homme heureux qui a reçu la promesse de votre main. »

L'accent d'Octave était trop plein de malheur; Armance n'eut pas le courage de l'affliger en ce moment suprême. « Non, mon cher cousin, lui dit-elle, je ne puis avoir pour vous que de l'amitié; mais personne sur la terre ne m'est plus cher que vous ne l'êtes. — Et le mariage dont vous m'aviez parlé? dit Octave. — Je ne me suis permis dans toute ma vie que ce seul mensonge, et je vous supplie de me le pardonner. Je n'ai vu que ce moyen de résiter à un projet qu'avait inspiré à Mme de Malivert l'excès de sa prévention pour moi. Jamais je ne serai sa fille, mais jamais je n'aimerai personne plus que je ne vous aime; c'est à vous, mon cousin, de voir si vous voulez de mon amitié à ce prix. — Si je devais vivre, je serais heureux. — J'ai encore une condition à faire, ajouta Armance. Pour que j'ose goûter sans contrainte le bonheur d'être parfaitement sincère avec vous, promettez-moi que si le ciel nous accorde votre guérison, jamais il ne sera question de mariage entre nous. — Quelle étrange condition! dit Octave. Voudriez-vous encore me jurer que vous n'avez d'amour pour personne? — Je vous jure, reprit Armance les larmes aux yeux, que de ma vie je n'ai aimé qu'Octave, et qu'il est de bien loin ce que je chéris le plus au monde: mais je ne puis avoir pour lui que de l'amitié, ajouta-t-elle en rougissant beaucoup du mot qui venait de lui échapper, et jamais je ne pourrai lui accorder ma confiance, s'il ne me donne sa parole

d'honneur que, quoi qu'il puisse arriver, de sa vie il ne fera aucune démarche directe ou indirecte pour obtenir ma main. — Je vous le jure, dit Oclave profondément étonné,... mais Armance me permettra-t-elle de lui parler de mon amour? — Ce sera le nom que vous donnerez à notre amitié, dit Armance avec un regard enchanteur. — Il n'y a que peu de jours, reprit Octave, que je sais que je vous aime. Ce n'est pas que, depuis longtemps, jamais cinq minutes aient passé sans que le souvenir d'Armance vint décider si je devais m'estimer heureux ou malheureux; mais j'étais aveugle.

« Un instant après notre conversation dans le bois d"Andilly, une plaisanterie de Mme d'Aumale me prouva que je vous aimais. Cette nuit-là, j'éprouvai ce que lo désespoir a de plus cruel, je croyais devoir fuir, je pris la résolution de vous oublier et de partir. Le malin on rentrant de la forêt, je vous rencontrai dans le jardin du château, et je vous parlai avec dureté, afin que votif juste indignation contre un procédé si atroce me donnât des forces contre le sentiment qui me retenait en France. Si vous m'aviez adressé une seule de ces paroles si douces que vous me disiez quelquefois, si vous m'aviez regardé, jamais je n'aurais retrouvé le courage qu'il me fallait pour partir. Me pardonnez-vous? — Vous m'avez rendue bien malheureuse, mais je vous avais pardonné avant l'aveu que vous venez do im> faire. »

Un seul mot venait de changer du tout au tout la position d'Octave et d'Armance ; ot connue, depuis Longtemps, penser l'un à l'autre occupait tous les instants de leur existence, un étonnement rempli de charmas leur faisait ouhlier le voisinage ds la mort; ils ne pouvaient se dire un mot sans découvrir de nouvelles raisons de s'aimer.

Ainsi le voisinage fie la mort a cn^ngé Oclavo à violer son Hcr-

nieni de ne jamais aimer; mais, une (bis revenu à la santé, il

à son ancien serment. Di; son côte":, Armance a de* dontea : pourquoi aon i ouain avait-il voulu fuir jusqu'en Grèce ? V.n même i' caps, li- jilus jeune dea Bonnivet, dévot, hypocrite, jaloui d'Octave, <-t l'oncle de ce dernier, le commandeur «le Soubirane, complotent contre le bonheur d'Octave et d'Armance. Le commandeur surprend

Armance, une nuit qu'elle épie son cousin, et s'imagine qu'elle sort «le chez Oclave, quVIle est la maîtresse de celui-ci. Octave, qui ne vint pas qu'Armance soit compromise, l'épousera sans tarder, mais gee accès d'humeur noire le reprennent, fréquents et effrayants à la fois. Un jour, les yeux égarés, les lèvres tremblantes de mouvements convulsifs, il crie à sa cousine qu'il est un monstre et se promet de lui faire par lettre la confession mystérieuse qui doit tout expliquer. Il écrit la lettre, et ne l'envoie pas, mais en revanche il en découvre une autre, fabriquée par de Soubirane sur l'inspiration du chevalier de Bonnivet, et signée Armante : dans cette lettre Mlle de Zohiloff avoue à son amie Méry de Tersan qu'elle fait en épousant son cousin « un arrangement raisonnable et avantageux », et se peint sous des traits fort défavorables; c'est pour l'infortuné Octave le dernier coup ; le roman va finir : Octave accomplira son devoir en épousant Armance, puis il disparaîtra à jamais :

Octave était tenu à un grand nombre de démarches nécessaires auprès de grands-parents qu'il savait désapprouver extrêmement son mariage. Dans les circonstances ordinaires, rien n'eût été plus pénible pour lui. Il i'ùt sorti malheureux et presque dégoûté du bonheur, dos hôtels de ses illustres parents. A son grand étonnement, il observa, en remplissant ces devoirs, que rien ne lui était pénible; c'est que rien ne lui inspirait plus d'intérêt. Il était mort au monde.

Depuis l'inconstance d'Armance, les hommes étaient pour lui des êtres d'une espèce étrangère. Rien ne pouvait l'émouvoir, pas plus les malheurs de la vertu que la prospérité du crime. Une voix secrète lui disait : Ces malheureux le sont moins que toi.

Octave s'acquitta avec une indifférence admirable de ce que la civilisation moderne a entassé de démarches sottes pour gâter un beau jour. Le mariage se fit.

Profitant d'un usage qui commence a s'établir, Octave partit aussitôt avec Armance pour la terre de Malivert, située en Dauphiné; et dans le fait il la conduisit à Marseille. Là il lui apprit qu'il avait fait vœu d'aller montrer en Grèce que, malgré son dégoût pour les manières militaires, il pouvait manier une épéo. Armance était si heureuse depuis son mariage, qu'elle consentit sans

désespoir à cette séparation momentanée. Octave luimême, ne pouvant se dissimuler le bonheur d'Armauce, eut la faiblesse, bien grande à ses yeux, de retarder son départ de huit jours, qu'il employa à visiter avec elle la Sainte-Baume, le château Borelli et les environs de Marseille. Il était attendri du bonheur de sa jeune épouse. « Elle joue la comédie, se disait-il, et sa lettre à Méry me le prouve évidemment; mais elle la joue si bien! » Il eut des moments d'illusion où la félicité parfaite d'Armance finissait par le rendre heureux. « Quelle autre femme au monde, se disait Octave, môme par des sentiments plus sincères, pourrait me donner autant de bonheur? »

Enfin il fallut se séparer; à peine embarqué, Octave paya cher ces moments d'illusion. Pendant quelques jours, il ne se trouva plus le courage de mourir. « Je serais le dernier des hommes, se disait-il et un lâche à mes propres yeux, si d'après ma condamnation par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu de chose à quitter la vie, ajoutaitil en soupirant; si Armance joue l'amour avec tant de grâce, ce n'est qu'une réminiscence, elle se rappelle ce qu'elle sentait pour moi autrefois. Je n'aurais pas tardé à l'ennuyer. Elle m'estime probablement, mais n'a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort l'affligera sans la mettre au désespoir. » Cette cruelle certitude finit par faire oubliera Octave la divine beauté d'Armance enivrée de bonheur, et se pâmant dans ses bras la veille de son départ. Il reprit le courage et, dès le troisième jour de navigation, avec le courage la tranquillité reparut. Le vaisseau se trouvait par le travers de l'île de Corse. Le souvenir d'un grand homme mort si malheureux apparut à Octave et vint lui rendre de la fermeté. Comme il pensait à lui sans cesse, il l'eut presque pour témoin de sa conduite. Il feignit une maladie mortelle.

Heureusement 1<' seul officier <!<■ lanté qu'on eûl à bord était un vieux charpentier qui prétendait se c<>nnaitre b la fièvre, et il fut Le premier trompé par le délire et l'étal affreux d'Octave, Grèce ù quelques moment! d'affectation, Octave vit au bout de huitjoun

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qu'on désespérait de son retour à la vie. Il fit appeler le capitaine dans ce qu'on appelait un de ses moments lucides, et dicta son testament, que signèrent comme témoins les neuf personnes composant l'équipage.

Octave avait eu le soin de déposer un testament semblable chez un notaire de Marseille. Il laissait tout ce dont il pouvait disposer à sa femme, sous la condition bizarre qu'elle se remarierait dans les vingt mois qui suivraient son décès. Si Mme Octave de Malivert ne jugeait pas à propos de remplir cette condition, il priait sa mère d'accepter sa fortune.

Après avoir signé son testament en présence de tout l'équipage, Octave tomba dans une grande faiblesse et demanda les prières des agonisants, que quelques matelots italiens récitèrent auprès de lui. Il écrivit à Armance, et mit dans sa lettre celle qu'il avait eue le courage de lui écrire dans un café de Paris, et la lettre à son amie Méry de Tersan qu'il avait surprise dans la caisse de l'oranger. Jamais Octave n'avait été sous le charme de l'amour le plus tendre comme dans ce moment suprême. Excepté le genre de sa mort, il s'accorda le bonheur de tout dire à son Armance. Octave continua à languir pendant plus d'une semaine, chaque jour il se donnait le nouveau plaisir d'écrire à son amie. Il confia ses lettres à plusieurs matelots, qui lui promirent de les remettre eux-mêmes à son notaire à Marseille.

Un mousse du haut de la vigie cria : Terre] C'était le sol de la Grèce ot les montagnes de la Murée que l'on apercevait à l'horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité. Le nom de la Grèce réveilla le courage d'Octave : « Je te salue, se dit-il, ô terre des héros! » Et à minuit, le 3 de mars, comme la lune se levait derrière le mont Kalos, un mélange d'opium et de digitale préparé par lui, délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu'aux matelots chargés de l'ensevelir. Le genre de sa mort ne fut soupçonné en France que de la seule Armance. Peu après, le marquis de Malivert

étant mort, Armance et Mme de Malivert prirent le voile dans le même couvent.

Ainsi le roman s'achève sans que nous connaissions la fatal secret du malheureux Octave. Reyle l'a expliqué dans sa Correspondance : le jeune comte est atteint de l'incapacité physique qui annule le mariage; il est « babilan » (Stendhal, après de Rrosses, a cru que ce mot italien signifiait un « mari de non-valeur », alors qu'il veut dire : un niais, un bfita). Quand on sait cela, tout s'éclaire; quand on ne le sait pas, bien des choses paraissent trop étranges ou trop obscures. L'auteur a bien essayé de faire transparaître « le fait de babilanisme », mais pas assez pour qu'il iùl compris. De là une des principales causes de l'insuccès du roman, qui contient cependant tant de pages sincères, naïvement passionnées et attendries, et où la maladie romantique est peinte aveu: une « aggravation » qui la rend encore plus douloureuse.

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