PROMENADES DANS HOME
On a lu dans notre Notice (p. 28) comment le plan primitif des Promenades dans Rome avait été modifié avant de fournir la matière des doux volumes publiés par Delaunay en 1829. De 1831 à 1841, Beyle retoucha son ouvrage, supprima certaines parties, en ajouta d'autres; ces changements ont été introduits dans l'édition de 1853, dont nous nous sommes servi.
« A défaut du talent et de l'éloquence qui lui manquent, déclare l'Avertissement, l'auteur a mis beaucoup d'attention à visiter les monuments de la ville éternelle. » 11 a mis aussi beaucoup d'attention à en étudier l'histoire, et, non content de nous faire visiter les chefs-d'œuvre, il nous résume ce qu'il sait sur chacun d'eux. Là ne se bornent pas pour lui ses devoirs de cicérone ; les renseignements de toute nature étaient si nombreux que Beyle en 1829 disait : « Aucun être bien élevé n'ira à Rome sans acheter mon itinéraire. » Il affirme en 1835 que pas une famille anglaise qui visite Rome ne se passe des Promenades. Surtout Beyle ne laisse passer aucun prétexte de nous livrer ses impressions, ses émotions, ses sentiments. Dans ces deux volumes non pas écrits, comme il le déclare, « sur les lieux ou le soir en rentrant », mais composés en 1828 et 1829 à Paris dans la chambre de l'Hôtel de Valois, puis revus, corrigea et augmentés à Civita-Vecehia et à Rome, il y a de tout : critique artistique, littéraire, musicale, histoire ancienne et moderne, tableaux de mœurs, contes et nouvelles, etc., etc. Il y a Beyle tout entier, en un mol, se laissant aller au plaisir de causer, île l'étudier devant nous, de retrouver les sensations disparues, les rêveries envolées, les souvenirs lointains et charmants. C'est dire qu il est Impossible de dégager un plan dans les Promenades; nous nous contenterons de cueillir ça. et là quelques fragments, en les taisant précéder des titres que leur donne la Table des Matières de l'édition de 1S53.
[LE COLYSLE]
Rome, 16 août (1827). — Le Colysée offre trois ou quatre points de vue tout à fait différents. Le plus beau peut-être est celui qui se présente au curieux
lorsqu'il est dans l'arène où combattaient les gladiateurs, et qu'il voit ces ruines immenses s'élever tout autour de lui. Ce qui m'en touche le plus, c'est ce ciel d'un bleu si pur que l'on aperçoit à travers les fenêtres du haut de l'édifice vers le nord.
Il faut être seul dans le Colysée; souvent vous serez gêné par les murmures pieux des dévots qui, par troupes de quinze ou vingt, font les stations du Calvaire, ou par un capucin qui, depuis Benoît XIV, qui restaura cet édifice, vient prêcher ici le vendredi. Tous les jours, excepté au moment de la sieste ou le dimanche, vous rencontrez des maçons servis par des galériens; car il faut toujours réparer quelque coin de ruine qui s'écroule. Mais cette vue singulière finit par ne pas nuire à la rêverie.
On monte dans les couloirs des étages supérieurs par des escaliers assez bien réparés. Mais, si l'on n'a pas de guide (et à Rome tout cicérone tue le plaisir), on est exposé à passer sur des voûtes bien amincies par les pluies et qui peuvent s'écrouler. Parvenu au plus liant étage des ruines, toujours du côté du nord, on aperçoit vis-à-vis de soi, derrière de grands arbres et presque à la même hauteur, San-Pietro in Vincoli, église célèbre par le tombeau de Jules II et le Moïse de Michel-Ange.
Au midi, le regard passe par-dessus les ruines de l'amphithéâtre, qui, de ce côté, sont beaucoup plus basses, et va s'arrêter au loin dans la plaine, sur cette sublime basilique de Saint-Paul, incendiée dans la nuit du 15 au 10 juillet 1823. Elle est h demi cachée par de longues files de cyprès. Cette église fut bâtie au lieu même où l'on enterra, après son martyre, l'homme dont la parole a créé ce fleuve immense qui, sous le nom de religion chrétienne, vient encore aujourd'hui se mêler à toutes nos affections. La qualité de saint, qui une fois fut le comble de l'honneur, nuit aujourd'hui à saint Paul. Cet homme a eu sur le
monde une bien autre influence que César ou Napoléon. Comme eux, pour avoir Le plaisir de commander, il s'exposait à une mort probable. Mais le danger qu'il
courait n'était pas beau comme celui des soldats.