PROMENADES DANS ROME
Du haut des ruines du Golysée, on vit à la fois avec Vespasien qui le bâtit, avec saint Paul, avec Michel- Ange. Vespasien, triomphant des Juifs, a passé sur la voie Sacrée, près de cet arc de triomphe, élevé à son fils Titus, et que, de nos jours encore, le Juif évite dans sa course. Ici, plus près, est l'arc de Constantin; mais il fut construit par des architectes déjà barbares : la décadence commençait pour Rome et pour l'Occident.
Je le sens trop, de telles sensations peuvent s'indiquer, mais ne se communiquent point. Ailleurs ces souvenirs pourraient être communs; pour le voyageur placé sur ces ruines, ils sont immenses et pleins d'émotions. Ces pans de murs, noircis par le temps, font sur l'âme l'effet de la musique de Cimarosa, qui se charge de rendre sublimes et touchantes les paroles vulgaires d'un librcito. L'homme le plus fait pour les arts, J.-J. Rousseau, par exemple, lisant à Paris la description la plus sincère du Golysée, ne pourrait s'empêcher de trouver l'auteur ridicule à cause de son exagération; et, pourtant, celui-ci n'aurait été occupé qu'à se rapetisser et avoir peur de son lecteur.
Je ne parle pas du vulgaire, né pour admirer le pathos de Corinne; les gens un peu délicats ont ce malheur bien grand au xixe siècle : quand ils aperçoivent de l'exagération, leur âme n'est plus disposée qu'à inventer de l'ironie.
Pour donner une idée quelconque des restes de cet édifice immense, plus beau peut-être aujourd'hui qu'il tombe en ruines, qu'il ne le fut jamais dans toute sa splendeur (alors ce n'était qu'un théâtre, aujourd'hui c'est le plus beau vestige du peuple romain), il faudrait connaître les circonstances de la vie du lecteur. Cotte description du Colysée ne peut se tenter que de vive voix, quand on se trouve après minuit, chez une femme aimable, en bonne compagnie, et qu'elle et les femmes qui l'entourent veulent bien écouter avec une bienveillance marquée. D'abord le conteur se commande une attention pénible, ensuite il ose être ému: les images se présentent en foule, et les spectateurs entrevoient, par les yeux de l'âme, ce dernier reste encore vivant du plus grand peuple du monde. On
peut faire aux Romains la même objection qu'à Napoléon. Ils furent criminels quelquefois, mais jamais l'homme n'a été plus grand.
Quelle duperie de parler de ce qu'on aime! Que peut-on gagner? le plaisir d'être ému soi-même an instant par le reflet de l'émotion des autres. Mais un sot, piqué de vous voir parler tout seul, peut inventer un mot plaisant qui vient salir vos souvenirs. De là peut-être cette pudeur de la vraie passion que les âmes communes oublient d'imiter quand elles jouent la passion....