LES « TIFERARI » RÉVEILLENT A QUATRE HEURES DU MATIN
21 décembre (1827). — Voici quinze jours que nous sommes éveillés dès les quatre heures du matin par les piferari ou joueurs de cornemuse. Ces gens-là dégoûteraient de la musique. Ce sont de grossiers paysans couverts de peaux de moutons, qui descendent des montagnes des Abruzzes, et viennent donner des sérénades aux Madones de Rome, à l'occasion de la Nativité du Sauveur. Ils arrivent quinze jours avant Noël et ne partent que quinze jours après; on leur donne deux paoli (un franc quatre centimes) pour une sérénade de neuf jours, soir et matin. Mais, pour être bien vu des voisins et ne pas encourir une dénonciation au curé de la paroisse, tout ce qui a peur de passer pour libéral s'abonne pour deux ncuvaines.
Rien n'est odieux comme d'être réveillé au milieu de la nuit par le son mélancolique des cornemuses de ces gens-là, il agace les nerfs comme celui de l'harmonica. Léon XII, qui en avait éprouvé l'ennui avant de monter sur le trône, leur a fait enjoindre de ne pas éveiller ses sujets avant quatre heures. Au fond de chaque boutique, à Rome, on voit une Madone éclairée le soir par deux lampes. Il n'est pas de Romain, je crois, qui n'ait aussi une Madone dans son appartement. Ils sont fort attachés à la mère du Sauveur; et, quoique la police se mêle de protéger ce culte, elle n'est pas encore parvenue à diminuer la ferveur du peuple. J'ai vu des artistes qui craignaient de passer pour libéraux, peindre une madone à fresque sur le mur de leur atelier, et payer quatre paoli aux piferari pour avoir deux neuvaines de sérénades. Le piferaro a qui j'ai eu affaire pour mon petit appartement m'a dit qu'il espérait rapporter chez lui trente écus (cent soixante et un francs), somme énorme dans les Abruzzes, et qui lui permettra de passer sept ou huit mois sans travailler. Il m'a demandé si je croyais que Napoléon fût mort: il aimait ce grand homme évidemment; cependant il a fini par me dire : « S'il eût continué à être le plus fort,
notre commerce tombait à rien [andava a terra) ». Il a beaucoup considéré mes pistolets étalés clans ma chambre, comme signe de noblesse, .le l'ai comblé d'aise en lui permettant de les faire jouer. La physionomie du piferaro est devenue tellement féroce au moment où il faisait le geste de viser avec ces pistolets, que je l'ai conduit à Mme Lampugnani. Il a eu le plus grand succès; on l'a fait dîner au cabaret voisin, et le soir il est venu répondre aux questions de ces dames sur son pays, sa famille, ce qu'il avait souffert dans les invasions des Allemands et des Napolitains, etc. Je ferais un volume de nos remarques sur les réponses du piferaro. Il nous a dit une chanson que les jeunes joueurs de cornemuse chantent aux belles Romaines :
Fior di castagna, Venitc ad abitare nella vigna Chc sietc una bellezza di campagna '.
Voici un couplet fait par un paysan, dont L'amie recevait les hommages d'un soldat français :
[o benedico il fior di camomille,
Giaccbè vi sietc data a far la Galla,
Vi vollo il tergo, e me ne vado in villa.
Fior di Gran-Turco :
Voi mi fate paura piu dell' Orro, E credo anoor, ehe la fareete à un Turco *.
Rien n'est mélancolique comme la cantilène de ces chansons; plusieurs couplets ne sont pas trop décents. M. Von*** prétend que Ton trouverait dans 1rs poètes latins cette forme de chanson, dont le premier vers se compose du nom d'une Heur; il pense que cette forme est antérieure aux Romains.