‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 64 sur 93 · LA LÉGION DU MIDI · texte numérisé non relu

LA LÉGION DU MIDI

... Le changement opéré chez M. Leuwen étonnait ses amis. Il faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement élus et des plus sots. L'incroyable c'est qu'il ne les persiflait jamais. Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses :

« Il n'est plus insolent envers les sots, il leur parle sérieusement, son caractère change.... Nous allons le perdre. »

M. Leuwen allait assidûment aux soirées que lo ministre de l'Intérieur consacrait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit admirablemenl les intérêts du ministre.

" Enfin, je suis renu ù bout de ce caractère de feu, disait M. de Vaize : je l'ai maté, disait-il en se (rot-

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tant les mains. Je n'ai pas fait son fils lieutenant, et le voilà à mes pieds. »

Le résultat de ce beau raisonnement fut un petit brin de supériorité pris par le ministre à l'égard de M. Leuwen, qui n'échappa point à ce dernier et fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut point l'étonnement que causait le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins qui font leur fortune par le gouvernement régnant. Mme Leuwen ne revenait pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq ou six députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre :

« Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 20 francs par tête dans les meilleurs restaurants. Par exemple, voilà un turbot »

Et là-dessus l'histoire du turbot, l'énumération des frais qu'il avait coûtés, etc.

« Lundi passé, ce même turbot, ajoutait M. Leuwen, et quand je dis le même je me trompe,... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais enfin un turbot de même poids et aussi frais eût coûté dix francs de moins »

Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.

Il ménageait avec beaucoup d'art l'attention de ses députés. Presque toujours il leur faisait part de réflexions comme celle sur le turbot ou il racontait des anecdotes : c'étaient des cochers de fiacre qui à minuit emmenaient à la campagne des imprudents qui ne

connaissaient pas les rues de Paris Mais il réservait

toutes les forces de l'esprit de ses députés pour cette idée difficile qu'il présentait de mille façons différentes :

« L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exception que quand on a un Mirabeau. Mais qui est-ce qui est Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes

vingt amis. Hé bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans la Chambre. Hé bien ! après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet article de loi. Pour moi, qui n'ai d'avantage sur vous que d'étudier les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin quatre yeux y voient mieux que deux. Nous mettrons en délibération l'opinion qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que onze d'entre nous se déclarent pour oui, il faut absolument que les neuf autres disent oui, quand môme ils seraient passionnément attachés au non. C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir trente voix sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à vous refuser. Nous ferons un petit mémorandum de la chose que chacun de nous désire le plus obtenir pour sa famille.... Je parle de choses faisables. Quand chacun de nous aura obtenu une grâce, à peu près de la même valeur, nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan do campagne législative? »

M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués d'avoir et de relations, les [dus étonnés du séjour de Paris, les plus lourds d'esprit, pour leur expliquer cette théorie, et pour les inviter à dîner. Ils étaient presque tous du Midi, Auvergnats, ou gens habitant sur La ligne de Perpignan à Bordeaux.... La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas offenser Leur amour-propre ; quoique cédant en tout et partout, il n'y réussissait pas toujours. Il y avait un coin de bouche moqueur qui les effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avail L'air de se moquer d'eux el s'éloignèrent de ses dîners. Il Les remplaça heureusement par ces députés à trois fils el quatre filles, et qui veulent placer leurs fils et Leurs gendres.

Un moi-* environ apri - l'ouverture de la

lite d'une vingtaine de dîners, il jugea sa troupe x aguerrie pour La mener au feu. Un jour, après

un excellent diner, il lua fit passer dans un.: eh. .ml

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pnrt et voter gravement sur une question d'importance que l'on devait discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire comprendre, d'une Façon indirecte d'ailleurs et avec beaucoup do prudence, de quoi il s'agissait à ses députés, au nombre de dixneuf, douze votèrent pour le côté absurde de la question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en laveur de l'opinion de la majorité. A la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine : il chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une bonne heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Sept députés lui parlèrent conscience; le lendemain, intrépidement, et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite troupe lui sut un gré infini.

Nous supprimons les détails infinis et aussi les soins que lui coûtait la conscience de ce troupeau de fidèles. Par pour qu'on ne séduisit ses Auvergnats, il allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec des soins de tous les jours mais qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingtneuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de n'inviter jamais à dîner un député qui ne fût de ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une grande berline pleine. Un journaliste son ami feignit de l'attaquer en proclamant l'existence de la Légion du Midi, forte de vingt-neuf voix.... La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles, à leur instinct, sur vingt-neuf voix présentes dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la question. Le lendemain, M. Leuwen montait à la tribune et le parti absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Le. lendemain nouvelles diatribes dans les journaux Contre la Légion du Midi

Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses vingt-huit fidèles une direction de postes

dans un village du Languedoc, et deux distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre en délibération, apparemment faute de temps, une question à laquelle un ministre mettait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand uniforme, radieux et sûr de son fait.... Le rapporteur paraît et conclut en faveur du ministre. Un juste milieu furibond succède et appuie le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une forte majorité. Les députés de M. Leuwen le regardaient à sa place, tout près des ministres, ne sachant que penser. Alors M. Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse de sa voix, il obtient une attention religieuse. Il est vrai que, dès le début de son discours, il trouve trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune; le second fit rire d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir; le troisième, à la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda la parole et parla sans succès. M. le comte de Vaize, accoutumé à l'attention de la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de lui céder son tour. Comme M. le comte de Vaize avait répondu assez bien à une des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait personnel. Le président la lui refuse. M. Leuwen se réserve et la Chambre lui accorde la parole au lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva contre M. de Vaize des traits d'autant, plus cruels qu'ils étaient inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois toute la Chambre éclata de rire; trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche dans la salle. Ce fut un succès pareil à ceux que L'aimable Andrieux obtenait jadis aux séances

publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait sur SOI!

banc, et faisait, signe tour à tour aux riches banquiers

membres de la Chambre et amis de M. Leuwen.

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Il était furieux et parla de duel à ses collègues.

« L'odieux serait si grand, si vous tuiez ce petit vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier », lui dit le ministre de la Guerre.

Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours — si l'on peut appeler ainsi une diatribe mécbante, piquante, cbarmante, — était le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu deux mois de suite; il marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune. Il n'était que quatre beures et demie; après un moment de conversation, tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de M. Leuwen. 11 alla se mettre au lit, il était horriblement fatigué. Mais il fut un peu ranimé le soir, vers les neuf beures, quand il eut ouvert sa porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.

« Demain, si vous m'accordez la parole, leur disait-il, je traiterai à fond le sujet.

— Mais, mon ami, vous voulez vous tuer », répétait Mme Leuwen, fort inquiète.

La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué cinq idées à développer. Quand les journalistes virent que le discours était réellement improvisé, leur admiration fut sans bornos. Le nom de Mirabeau fut prononcé sans rire.... A dix heures, le sténographe du Moniteur vint apporter à M. Leuwen le discours à corriger : « Nous ferions comme cela pour le général Foy ». Ce mot enchanta l'auteur.

« Gela me dispensera de reparler demain », pensat-il, et il ajouta à son discours cinq ou six phrases de bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu il voulait faire prévaloir.

Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils croyaient tous

avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait pu faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.

« D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture », disait-il à un autre.

Le lendemain malin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond. Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant dans le couloir les commis qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Le comto de Vaize était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen.

« Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre : le ministre est hors de lui et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais donnez-nous le temps.... »

Après ce succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eût suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite est corn unie zéro à la droite d'un chiffre; il décupla sa valeur. Ce fut donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la Chambre. 11 refusa huit ou dix membre! mm dépourvus de talent qui voulaient s'enrôler dans la Légion du Midi.

« Noils sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens.... Votez avec nous, secondez-nous pendant la session, et si cette fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces messieurs, accoutumés à vous voir partager nos mari' de voir, toutes de conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dlnerg de bons garçons....

« Il faut déjà le comlde de l'abnégation et de l'adresse pour mener vingt-huit de ces oisons là, pensait M. Leuwen. Que Berait-ce s'ils étaienl quarante ou cinquante, et.

encore des gens d'esprit dont obaOUn voudrait, être mon

lieutenanl «i bientôt évincer le capitaine!... »

Le surlendemain) L< >pbe apporta d '<■ p-i^n..

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une nouvelle qui (levait probablement faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup à donner l'avis ordinaire à son banquier.

« Ce serait un nouveau triomphe pour lui, se dit M. de Vaize, que de me voir piqué au point de négliger mes intérêts. Mais, halte-là! serait-il capable de me trahir? Il n'y a pas d'apparence! »

Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna l'avis a transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et M. Leuvven en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain après le rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuvven ne devait rien à M. le comte de Vaize »

Code était en grande faveur auprès de M. Leuwen, « faveur basée sur cette grande qualité, disait l'illustre député : il n'est pas Gascon ». M. Leuwen l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour 2 500 francs.

« Voilà qui est de bien mauvais goût », dit en riant M. Leuwen, et il donna 4 000 francs à Cofl'e.

A sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il connaissait de longue main.

« Hé bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci en riant.

— Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue, le comte de Vaize. » Et il raconta l'histoire de Cofl'e.

Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du député.

« On dit que le comte de Vaize a employé monsieur votre fils dans nos élections, et que co fut monsieur votre (ils qui fut attaqué par l'émeute à Ulois.

— Il a eu cet honneur-là.

— Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apporté»» au Conseil?

— Mon fils avait effacé son nom et porté colui de M» Cofl'e pour cent louis, jo crois. Mais ce bon M. Cofl'e

n'est pas heureux avec le ministre de l'Intérieur.

— Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là, aux dépens de M. Coffe! »

Huit jours après cet entretien, Coffe était sous-chef aux Finances, avec six mille francs d'appointements, et la condition expresse de ne jamais paraître au ministère.

« Etes-vous content? dit le ministre des Finances à M. Leuwen, à la Chambre.

— Oui, de vous! »

Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur venait d'avoir un beau succès, au moment où l'on allait voter, on disait de toutes parts autour de M. Leuwen : « Majorité de quatre-vingts ou cent voix ». Il monta à la tribune et débuta par parler de son Age et de sa faible voix : le silence le plus profond régna à l'instant. M. Leuwen fit un discours de dix minutes, serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des raisonnements du comte de Yaize.

La Chambre, silencieuse, murmura de plaisir dix ou vingt fois.

« Aux voix, aux voix! » crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou quatre juste-milieux imbéciles.

— Eh bien oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie et, pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. » « Aux voix, messieurs », criat-il avec sa petite voix, en passant devant le ministre.

La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix.

« Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si vous ne voulez pas nous laisser voler, je remonte à la tribune demain. Aux voix! »

Le président fut forcé de laisser voter, et le ministère l'emporta à la majorité de une voix.

Le soir, les ministre! dînèrent ensemble pour laver la tète ii M. do Vaize.

Le ministre des Finances 86 chargea de l'exécution. Il raconta à ses collègues l'aventure de Code, l'émeute

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de Blois, etc. M. Leuwen et son fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le comte de Vaize de tout avouer

Le ministre de la Guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux ordonnances : la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major; la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans l'exécution d'une mission à lui confiée.

A onze heures, les ordonnances furent signées : avant minuit, M. Leuwen en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables accordées à son fils.

Le lendemain, à la Chambre, le ministre des Finances lui dit :

« Cher ami, il ne faut pas être insatiable.

— En ce cas, cher ami, il faut être patient! » et M. Leuwen se fit inscrire pour avoir la parole le lendemain. Il invita à dîner tous ses amis pour le soir même.

« Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante; et de plus je m'égaycrai sur notre bon ministre de l'Intérieur qui, avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous, messieurs? »

Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à l'ordre du jour, le ministre des Finances lui annonça que cinq des places demandées étaient accordées.

« La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi, mais les cinq députés dont j'ai épousé les intérêts savent qu'ils ont pour ennemi M. de Vaize et désireraient avoir un avis officiel. Ils seront incrédules jusque-là....

— Leuwen, ceci est trop fort! » dit le ministre et il rougit jusqu'au blanc des yeux. » De Vaize a raison... vous irriteriez des....

— Hé bien alors, la guerre! » et un quart d'heure après il était à la tribune.

On alla aux voix et le ministère eut une majorité de trente-sept voix, laquelle fut jugée fort alarmante. Et enfin M. Leuwen eut cet honneur que le conseil des ministres, le soir même, présidé par le roi, délibéra sur son compte longuement.

Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.

« C'est un homme d'humeur, dit le ministre des Finances; son associé, Van Peters, me l'a souvent dit. Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments, pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à l'Opéra que dans une séance de la Chambre.

— On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant, ce petit sot que l'on vient de faire lieutenant.

— Ce n'est pas on, monsieur, dit le ministre de la Guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en l'ait de bravoure; c'est moi qui l'ai fait lieutenant. Quand il était sous-lieutenant do lanciers, il a pu êtM peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte de Vaift6.il » et le vieux général élevait la voix.

— Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux discuter raisonnablement... ne pal tomber dans les personnalités et surtout ne point élever la voix.

— Sire, dit I<- ministre des Affaires étrangères, Lefftlpect que je dois à Votre Majesté me ferme la bouche, niais partout où jo rencontrerai monsieur....

— Votre Kxci'llrm <• trouvera mon adresse dans Y Aima* nach royal », dit le ministre de la Guerre.

Le Lendemain du conseil, on fit faire des ouverture! à M Leuwen. Il en fut profondément étonné.

Il y a doue quelqu'un qui prend au sérieux mou

bavardage parlementaire ! J'ai donc de I influence, de la

ontiitam e? Il Le faut bien, puisqu'un grand parti, ou,

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pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose un traité d'alliance. » M. Leuwen eut de l'ambition parlementaire pour la première fois de sa vie.

Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'osa pas en parler même à sa femme, qui jusque-là avait eu jusqu'à ses moindres pensées.

Le « Tcrbiage » de M. Leuwen est de plus en plus « pris au sérieux ». Le roi le fait appeler à l'insu de ses ministres, les faveurs pleuvent sur les députés de la Légion. Finalement, M. Leuwen qui ne pouvait pas être ministre et qui ne savait qui porter au ministère, apparaissait cependant à tous comme l'homme auquel il faudrait s'adres6cr désormais pour avoir un portefeuille. La femme de M. Grandet, un député qui « a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre » et que Mme Leuwen trouve fort inférieur à son vieux et fidèle valet de chambre, demande au directeur de la Légion un ministère pour son mari. M. Leuwen a son plan.

M. Grandet sera ministre de l'Intérieur dans la prochaine combinaison si Mme Grandet s'engage à faire prendre Lucien comme secrétaire général : ainsi l'a décidé M. Leuwen, qui veut de plus que Mme Grandet devienne un jour ou l'autre la maîtresse de son fils. Mais Lucien a assez de celte existence, et, bien que Mme Grandet se mette à l'aimer sincèrement, il retourne à Nancy (malheureusement, cette partie de l'ouvrage est illisible dans le manuscrit). Il revient de Nancy à la mort de son père, se refuse ainsi que sa mère à accepter la banqueroute « honnête » qu'on lui propose; il fera honneur au nom qu'il porte, et il partira comme second secrétaire d ambassade à Madrid....

Stendhal était en congé depuis la fin mai 1836. Il en avait profité pour partir sur les chemins de la France. Ses notes de voyage formèrent les deux volumes parus en 1838 : deux autres volumes auraient suivi ceux-là, si le succès avait été satisfaisant. Nous ne pouvons nous empêcher de regretter du fond du cœur que ces Mémoires, dont nous sommes les premiers à reconnaître les imperfections, n'aient pas reçu un accueil favorable, et que nous soyons privés d'une foule de pages comme celles que l'on va lire.

Beyle se donne pour un commis voyageur dans le commerce de fers. Je suis « dans les fers », dit-il quelque part, et il ajoute : « sans calembour », ce qui veut dire le contraire; ce n'est pas d'ailleurs le seul jeu de mots qui lui échappe. Ce commis voyageur, qui est manifestement le père de Thomas Graindorgc, est sans doute un peu bavard, diffus, s'écoutant volontiers et passant d'un objet à l'autre avec une rapidité capricieuse, mais c'est un homme d'esprit; un observateur malicieux et pénétrant; un peintre de mœurs avisé; un visiteur de musées, d'églises, de monuments, intrépide et instruit, qui a de l'âme et du goût, une âme jamais banale, un goût jamais ordinaire; un délicieux flâneur, toujours en quôte de sensations, et qui est séduit, charmé, bouleversé par une scène de la vie ordinaire qui se déroule au coin d'une rue, par une conversation piquante, par un geste ou une attitude surpris à la hâte, en passant; un artiste délicat, que les paysages finit vibrer jusqu'au fond de son être; et c'est enfin un conteur d'histoires, d'anecdotes, de nouvelles, qui prend autant de plaisir à redire an petit roman à son lecteur qu'il a lui-même éprouvé de joie à l'entendre. Bref, avec tous ses défauts, son carnet de touriste est un des plus sincères et des plus vivants que nous connaissions.

Notre homme est arrivé de Paris à Fourchambault, et il nous parle des forges du Berry; à ce propos, il rapporte cette jolie anecdote ;

[champenois et dauphinois]

Fourchambault, le 17 avril 1837. — ... J'ai passé deux heures* aujourd'hui avec un contremaître chargé de la vente, et qui répondait avec beaucoup de sens ù toutes

mes questions. Comme nous devisions, sont arrivés deux acheteurs, l'un de Troyes , en Champagne, et l'autre de Lamure, en Dauphiné. Le contremaître a fait ses affaires, et moi j'écoutais. J'aime beaucoup ce rôle; j'adore de n'être pas obligé de parler.

Il n'y a peut-être pas de contraste plus marqué en France que celui du bon habitant de Troyes et celui du citoyen du Dauphiné. Le Troyen, après avoir salué, dit tout de suite pourquoi il vient, traite son affaire avec une candeur exemplaire, et quand on lui fait des objections, il a l'air malheureux et ne dit mot.

Le Dauphinois a commencé par s'informer de la santé de la femme du contremaître, ensuite il lui a parlé de ses enfants; le contremaître a été séduit, et a donné des détails sur la santé du plus jeune. Quand enfin, après un long discours amical, on en est venu au prix des fers, le Dauphinois a dit, d'un air bon et en traînant la voix, que ce n'était pas là ce qui les brouillerait, et pendant cinq ou six minutes il a parlé des douceurs de l'amitié. Mais lorsque le contremaître, revenant à son affaire, lui a énoncé net les prix du moment, supérieurs de dix sous à ceux de la dernière foire, le bon Dauphinois est tombé dans un profond étonnement.

« Vous voulez plaisanter? » a-t-il dit enfin d'un air bonhomme et découragé.

Le marché a été long à conclure et m'a fort diverti. Le plaisant, c'est que le contremaître est Normand.

Le lendemain, il éprouve le besoin de nous donner son appréciation sur la vie provinciale dans les petites villes. Il écrit cette page très « parisienne », qui vient après quelques affirmations de ce genre : « Si le provincial est excessivement timide, c'est qu'il est excessivement prétentieux; il croit que l'homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n'est occupé qu'à le regarder; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle » :

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