PETITESSES PROVINCIALES
Nivernais, le 18 avril 1837. — ... J'y renonce; quelque style que j'emploie, quelque tournure frappante que je puisse inventer, je ne pourrai jamais donner une
idée de la misère des conversations de province, et des petitesses sans nombre qui font la vie du provincial le plus galant homme. On se refuse à croire que deï êtres raisonnables puissent s'occuper avec intérêt de telles choses; mais un jour on aperçoit toute la profondeur de l'ennui de la province, et à l'instant tout est compris. Une femme d'esprit de ma connaissance va de Nevers à Orléans, une de ses malles n'est qu'à demi pleine; elle a peur que le linge qu'elle y arrange, ne soit gâté par le frottement. Je suggère 1 idée lumineuse de faire prendre des rognures de papier chez l'emballeur du coin.
« Halte-là, me dit le mari, on nous donnera un ridicule à Orléans. Gomment, dira-t-on, ils n'ont pas calculé le nombre de leurs malles sur les objets à transporter, et les voilà qui nous apportent des rognures de papier à Orléans ! »
Depuis 1815, et surtout depuis 1830, il n'y a plus de société; chaque famille vit isolée dans sa maison, comme Robinson dans son île. Une ville est une collection de ménages anachorètes. Dans les familles les plus unies | après une année de cette vie-là, il se trouve que l'on s'est tout dit depuis longtemps; une pauvre femme fait l'étonnée et sourit pour la cent quarantième fois au conte de la redingote volée sur le lit d'un ami, que son mari se prépare à (aire à un étranger.
Je plaignais le greffier du tribunal d'avoir une femme acariâtre.
« Ah! monsieur, m'a dit naïvement un avocat, au moins quelquefois en rentrant chez lui, après L'audience, il trouve quelque chose pour le distraire. »
Cet avocat a voyagé en Allemagne; il me conte qu'avant les changements opérés a la suite de nos conquétes, L'évoque prince de Bamberg ou de WUrtzbourg,
devait, en entrant en charge, recevoir La bibliothèque
de I évêché après inventaire;, et jurer de ne détourner aucun livre.
Le dernier évéque, voulant s'acquitter d<- cette i monir, lit découvrir la porte de Le bibliothèque; on y trouva encore intacts les scellée apposés trente et an ans
auparavant, à la mort du prédécesseur du prince* évèque auquel il succédait.
Tout le monde voudrait nommer député ct-t avocat auquel je crois des principes politiques modérés, et qui est de bien loin la meilleure tête du département. Mais il est trop pauvre; il vit lui et sa famille avec 8 000 francs que lui vaut son cabinet, et qu'il ne gagnerait plus s'il allait à Paris.
L'homme pauvre à vingt ans est le seul qui travaille. Quand on voudra des députés qui puissent faire une loi sur les douanes ou sur les chemins de fer, il faudra allouer à ces messieurs 40 francs par chaque séance à laquelle ils auront assisté.
Le touriste a parcouru la Bourgogne, puis de Chalon-sur-Saône il a pris le bateau et par Màeon il arrive à Lyon au mois de mai. Pour un commis voyageur, notre homme n'est pas tendre quand il parle des villes de commerce. Il donne le nom de canuts aux négociants de Lyon aussi bien qu'aux ouvriers, et résume en ce mot « tout ce que le petit commerce, qui exige surtout de la patience, une attention continue aux détails, l'habitude de dépenser moins qu'on ne gagne, et la crainte de tout ce qui est extraordinaire, peut produire de niaiserie égoïste, de petitesse et d'aigreur dissimulée par la crainte de ne rien gagner ». La ville ne trouve pas plus grâce devant lui que ses habitants : « Dès que je suis en cette ville, j'ai envie de bâiller.... Tout ce que je vois augmente mon dégoût, etc. » Mais les paysages que l'on découvre de Lyon l'eue hantent, et les jours où il monte à Fourvières il est saisi d'adtniration par le spectacle qui se déroule à ses regards. De même quand il vient de Mdcon sur le bateau, il descend deux lieues avant Lyon pour parcourir à pied les sentiers qui bordent la Saône et où il retrouve les souvenirs de Rousseau et de Mme Roland :
[lyon; les rives de la saone; l'impression générale]
Lyon, le 15 mai 1837. — ... Je me fais débarquer avant l'île Barbe, qu'un pont en lil do fer joint maintenant au rivage. Ma foi, M. S. ne ma pas trompé. Les rives de la Saône, à deux lieues au-dessus de Lyon, sont pittoresques, singulières, fort agréables. Biles me rappellent les plus jolies collines d'Italie, celles de Desin/.ano, immortalisées par la bataille que .Napoléon osa y livrer au Maréchal Wurmser contre l'avis de tous
les généraux savants de son armée. Sur ces collines de la Saône, les canuts de Lyon ont bâti des maisons de plaisance, ridicules comme les idées qu'ils ont de la beauté. Dans tous les genres ils en sont restés au grand goût du siècle de Louis XV ; mais la beauté naturelle du pays l'emporte sur tous les pavillons chinois dont on a prétendu l'embellir. Ce sont de jolis rochers couverts d'arbres qui, précipités pour ainsi dire dans le cours de la Saône, la forcent à des détours rapides.
Un négociant d'une belle figure sans expression, emphatique et chaud patriote, embarqué avec nous, nommait avec complaisance les maisons de campagne devant lesquelles nous passions. La Sawagère, la Mignonne, la Jolivette, la Tour de la belle Allemande (il conte l'anecdote, aujourd'hui si vulgaire : suicide par amour), la Petite Claire, la Paisible, etc., etc. C'est, je pense, dans les environs de ce pays-ci, qui probablement s'appelle Neuville, que la femme que je respecte le plus au monde avait un petit domaine. Elle comptait y passer tranquillement le reste de ses jours, quand la Révolution appela aux affaires tous les hommes capables, et les ministres comme Roland remplacèrent les ministres comme M. de Calonne.
J'ai passé deux fort agréables, et pourquoi rougir et ne pas dire le mot? deux heures délicieuses dans les chemins et sentiers le long de la Saône; j'étais absorbe. dans la contemplation des temps héroïques où Mine Roland a vécu. Nous étions alors aussi grands que les premiers Romains. En allant à la mort, elle embrassa tous les prisonniers de sa chambrée qui étaient devenus sis amis; l'un d'eux, M. R., qui me l'a raconté, fondait en larmes.
« Eh quoi! Reboul, lui dit-elle, vous pleurez, mon ami? quelle faiblesse! » Pour elle, elle était animée, riante; Le feu sacré brillait dans ses yeux.
« Eh bien, mon ami, dit-elle à un antre prisonnier, je vais mourir pour la Patrie et la liberté; n'est-ce pas ce
que nous .avons toujours demandé? »
Il faudra du temps avant de revoir une telle âme!
A pies ce grand caractère sont venues les femme-' «le l'Empire, qui pleuraient dans leur calèche au retour do
Saint-Cloud, quand l'Empereur avait trouvé leurs robes de mauvais goût; ensuite les dames delà Restauration, qui allaient entendre la messe au Sacré-Cœur pour faire leurs maris préfets; enfin les dames du juste-milieu, modèles de naturel et d'amabilité. Après Mme Roland, l'histoire ne pourra guère nommer que Mme de la Valette et Mme la duchesse de Berry.
En suivant ces collines ombragées et charmantes qui bordent la Saône, je montais à tous les bouquets d'arbres qui me semblaient dans une situation pittoresque. Je pensais à la nuit que J.-J. Rousseau passa au bivouac en ces lieux, dans l'enfoncement d'une porte de jardin. Après tant d'années que je n'ai lu ce passage des Confessions, je me rappelle presque les paroles de cet homme tellement exécré des âmes sèches. Il est quelquefois emphatique sans doute, mais quand il n'est pas porté par son sujet; mais les écrivains incapables d'émotions tendres, Voltaire, Buffon, Duclos, auraient mis en vain leur esprit à la torture pour décrire cette nuit passée sur le seuil d'une porte de jardin ombragée par des branches de vigne sauvage; le public ne s'en serait pas souvenu après quinze jours, peut-être même le récit lui eût-il semblé ègotistc. C'est en suivant ces mêmes sentiers que je parcourais que J.-J. Rousseau répétait sa cantate de Batistin, qui le lendemain lui valut un bon dîner. Ce fut la dernière fois qu'il manqua de pain.
Enfin j'entre à Lyon à pied, et je m'aperçois que je n'ai pu éviter même le mépris du petit garçon que je paye pour porter mon manteau et mon Shakespeare. J'offense le dieu du pays, l'argent : j'ai l'air pauvre.
Quand je dis au petit garçon que je vais loger à Y Hôtel de Jouvence, à côté de la poste aux lettres :
« Mais, monsieur, reprend-il avec son accent traînant, c'est un hôtel bien cher. » Je crois que, sans mon regard étonné, il aurait achevé sa pensée : bien cher pour vous.
J'y suis dans cet hôtel, et j'écris ceci dans une belle chambre tapissée en damas cramoisi avec baguettes dorées; la moitié du pourtour de cette chambre est revêtue d'une boiserie peinte en blanc tirant sur le bleu,
fi02 ŒUVRES CHOISIES DE STENDHAL
et vernissée, ce qui est a la fois triste et d'un aspect sale. Je marche sur un parquet bien ciré, à feuilles carrées et compliquées dont j'ai oublié le nom, et qui crie quand on marche. La tenture de ma chambre est environnée de baguettes dorées (ébréchces, il est vrai, et ternies en vingt endroits); mais, quand je demande qu'on jette sur mon lit une cousinière pour me garantir des cousins qui m'empêchent de dormir, le valet de chambre sourit d'un air de satisfaction intérieure, et me répond, avec toute la hauteur lyonnaise, qu'on ne tient point de telles choses à l'hôtel, et que personne n'en a jamais demandé. Tout ce luxe e6t faux, toute cotte civilisation manquant son but me serre le cœur à force de petitesse et de bêtise inoffensives. Il me semble assister à une discussion de la chambre de Hollande sur les chemins de fer ou sur les douanes.
Il est impossible qu'une ville de 166 000 âmes, comme Lyon, ne renferme pas plusieurs hommes d'un vrai mérite; mais je ne les ai jamais rencontrés, et je leur demande pardon de tout ce qui suit.
Je suis venu cinq ou six fois à Lyon, toujours en malle-poste; j'étais excessivement occupé d'aflaires, je n'avais pas même le temps de monter au Musée de la place des Terreaux.
A chaque fois j'ai été reçu, à la descente de la voiture, par M. C..., cousin de mon beau-père : c'est absolument la physionomie de Barème et de Barème mécontent, parce qu'il vient de faire une perle de 20 francs. Il fallait voir avec quelle anxiété ce cousin lyonnais se précipitait au-devant de moi, et m'ôtait la parole au moment où je disais à un homme de la poste de prendre ma valise et de la porter chez lui. Il a\;iil peur dôme
voir payer trop cher ce petit service.
Et pour cela vous aurez la pièce de olouze sous »,
disait-il à l'homme avec "ne inquiétude marquée* Sa physionomie devenait plus acariâtre; L'homme réclamait et lui dis.iii preique dei Insolences, etc. J'avouerai ma faiblesse : dès cet instant mon cœur devenail incs
pable de goûtai n plaisir à Lyon, ei ]<• n'aspirais
qu'au bonheur d'en «ortir.
Pa Lyon, Beyle lions a conduits à Valence, à Avignon, dans M Midi do la France qu'il aime d'une affection profonde ; puis il est remonté par Clermont vers le Nivernais, s'est arrêté à liourges, Tours, Nantes; il est à présenl en Bretagne, et nous fait part de ses impressions :
[paysages de rretagne]
Loricnt, le 7 juillet (1837). — Ce matin, do bonne heure, j'étais sur la route de la chapelle de Sainte-Anne. Cette route est mauvaise et la chapelle insignifiante; mais ce que je n'oublierai jamais, c'est l'expression de piété profonde que j'ai trouvée sur toutes les figures. Là, une mère qui donne une tape à son petit entant de quatre ans a Vair croyant. Ce n'est pas que l'on voie de ces yeux fanatiques et flamboyants, comme à Naples devant les images de saint Janvier quand le Vésuve menace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins ces yeux ternes et résolus qui annoncent une âme opiniâtre. Le costume des paysans complète l'apparence de ces sentiments; ils portent des pantalons et vestes bleues d'une immense largeur, et leurs cheveux blonds pâles sont taillés en couronne, à la hauteur du bas de l'oreille.
C'est ici que devraient venir chercher des modèles ces jeunes peintres de Paris qui ont le malheur de ne croire à rien, et qui reçoivent d'un ministre, aussi ferme qu'eux dans sa foi, l'ordre de faire des tableaux de miracles, qui seront jugés au Salon par une société qui ne croit que par la politique. Les expressions de caractère, bien plus que de passion passagère, que j'ai remarquées à la chapelle de Sainte-Anne, no peuvent être comparées qu'à certaines figures respirant le fanatisme résolu et cruel, que j'ai vues à Toulouse.
J'ai été extrêmement content des paysages de Landevan à Hennebon et à Lorient. Souvent j'apercevais des forêts dons le lointain» Ces paysages bretons, humides et bien verts, me rappellent ceux d'Angleterre. En France, le contour que les forêts tracent sur le ciel asl composé dune suite de petites pointes; en Angleterre ce contour est formé par de grosses masses arrondies.
Serait-ce qu'il y a plus de vieux arbres en Angleterre?
Voici les idées qui m'occupaient dans la diligence de Hcnnebon à Lorient....
Saint-Malo, le.... — Après la première lieue qui conduit de Dol au rivage au milieu d'une plaine admirablement cultivée, surtout en colza, le cbemin est souvent à dix pas de la mer. Aussitôt qu'on a dépassé un grand roeber qui défend cette plaine contre les flots et qui est probablement le Mont Dol, ce que je n'ai pas voulu demander à mes ignobles compagnons, on aperçoit à une immense distance sur la droite, et pardessus les vagues un peu agitées, le Mont Saint-Michel. Il était éclairé par le soleil couchant et paraissait d'un beau rouge; nous, nous étions un peu dans l'obscurité.
Le Mont Saint-Michel sortait des flots comme une île, il présentait la forme d'une pyramide; c'était un triangle équilatéral d'un rouge de plus en plus brillant et tirant sur le rose, qui se détachait sur un fond gris.
Nous avons quitté la mer, puis de nouveau nous l'avons vue devant nous; comme elle baissait en ce moment, de toutes parts nous apercevions des îlots déchiquetés de granit noirâtre sortant des eaux.
Sur le plus grand de ces îlots de granit on a bâti Saint-Malo, qui, comme on sait, à marée haute, ne tient à la terre que par la grande route.
Cette route que je viens de parcourir, depuis qu'elle arrive à la mer à une lieue de Dol, a souvent sur son côté gauche de fort jolies petites maisons, qui rappelleront tout à fait les cottages de la côte d'Angleterre qui est vis-à-vis. A l'approche de la voiture, je voyais sortir de ces maisons quelques douaniers et une quantité prodigieuse d'enfants fort gais.
En entrant à Saint-Malo, et nous approchant de la porte fortifiée, nous avions sur la droite la grande mer, et, à gauche de la route, un immense bassin de boue humide sur laquelle paraissaient de cent pas en cent jiiis de pauvres navires couchés sur le flanc. Ils attendent le pour flot se relever, et cet exercice continu fatigue leur membrure
Au delà de cette plaine de boue et de sabir entrecoupée de flaques d'eau, on aperçoit Saint-Serran, qui
a l'air d'une assez jolie petite ville. Elle est du moins entourée d'arbres bien verts, tandis qu'à Saint-Malo on ne voit que du granit noirâtre et quelques figuiers de quinze à vingt pieds de baut, à peu près comme ceux de Naples sur la route de Portici; mais les figues de Saint-Malo ne mûrissent pas. Je conclus de la vue de cet arbre du Midi, à la vérité abrité par des murs, que les froids de Saint-Malo ne sont jamais fort rigoureux. C'est déjà un grand avantage que cette ville doit au voisinage de la mer. Elle doit à Louis XIV, et à la considération qu'avait inspirée aux ministres de la marine l'audace admirable de ses habitants, une enceinte de murs qui fait exactement le tour de la ville et dont l'épaisseur sert de promenade. Il y a parapet du côté de la ville comme du côté de la mer, et le promeneur se trouve à peu près à la hauteur du second étage des maisons. Il m'a semblé qu'à marée basse, ce parapet est souvent à soixante pieds des flots. Cette promenade originale m'a fort intéressé, et ce n'est qu'au bout d'une heure et demie, après avoir fait exactement le tour de la ville que je suis revenu à l'escalier voisin de la porte par lequel j'y étais monté. Mais je me suis arrêté souvent pour considérer soit les îlots noirs et déchirés par les vagues qui défendent Saint- Malo contre les lames de la grande mer, soit la colline couverte d'arbres qui, à droite au delà du golfe de Saint-Servan, s'avance fort dans la mer. Les grands figuiers dont j'ai parlé se trouvent dans de fort petits jardins, qui existent quelquefois entre le mur de la ville et les maisons du côté opposé à l'unique porte de Saint-Malo, c'est-à-dire au couchant.
Rentré à Paris, le commis voyageur en fers est obligé de repartir « pour les rives du Rhône » ; et « cinquante heures après » il est dans le Midi, dans l'Italie de la France, à Beaucaire et Tarascon, où la foire bat son plein :
[LA FOIRE DE reaucaire]
Tarascon, le 27 juillet (1837). — A Beaucaire, il m'a été impossible d'écrire, la place me manquait pour cela. Un soir que je voulais dormir bien résolument en
dépit, des puces et des cousins, je suis allé à an» lieue de Ja ville. Le jour de mon arrivée à la foire, je me trouvai tellement ébalii par le tapage incroyable, (pie je fus, je crois, plusieurs heures sans me rendre compte de ce que j'éprouvais; à ehaque instant quelque ami me serrait la main et me donnait son adresse.
Dans toutes les ruos, sur le pré, sur la rive du Rhône, la foule est continuelle; à chaque instant quelqu'un prend son point, d'appui sur vous à l'aide du coude, pour se glisser en avant : on se presse, on se porte; chacun court à ses affaires. Cette activité gênante, et surtout offensante au premier moment, mais elle est divertissante. Des musiciens gesticulent et braillent devant une contrebasse et un cor qui les accompagnent; des marchands de savonnettes vous poursuivent de l'offre de parfums de première qualité, qu'ils apportent de Grasse; des portefaix, vacillant sous des fardeaux énormes qu'ils portent sur la tèle, vous crient gare quand ils sont déjà sur vous ; des colporteurs s'égosillent à crier le sommaire des nouvelles télégraphiques arrivant d'Espagne : c'est une foule, une cohue dont à Paris on ne peut se faire une idée. Après plusieurs heures de badauderie, je pavini de mon étonnement; je voulus prendre mon mouchoir, il avait disparu ainsi que tout ce que j'avais dans mes poches. A Beaucaire, l'oreille est assiégée par toutes sortes de langues et de patois, et c'est sans doute ] >< ridant que nia vanité cherchait à comprendre ce que me voulait un beau Catalan qui m'engageait à un 1ml pour le soir, que je fus dévalisé. Du reste, on ne pouvait pas être volé avec, moins d'incon\ enient. Je trouvai un mouchoir dans une boutique à trois pas de moi.
Un riche marchand avee lequel je lais des affaires,
me raconte que, longtemps axant la foire, les principaux négociants s'occupent de louer une maison, un appartement, une chambre. Ici, dans chaque chambre <>n \nit quatre ou cinq lits; le propriétaire se relègue dan -mi grenier : en revanche mm seulement la foire paye ion loyer, i ais le dispense de travailler pendant
le >i^l<; île l'année.
Il \ a des ugagea qui font loi. Les marchands de
M K MOI R F. s d'un TO II H I 8 T E 307
laine st les drapiers doivent loger alternativement dans la Grande-Rue e1 dans la Rue-Haute. Los drapiers payenl pour lover beaucoup plus cher, parce qu'ils vendent une marchandise riche.
Les linge rs s'établissent tout près de la porte du Rhône; les juifs occupent le milieu d'une certaine rue, dont le haut et le bas sont pris par les marchands de cuir.
Les boutiques des maisons ne sont pas seules louées ; devant le mur, d'une boutique à l'autre, il y a des échoppes couvertes en toile. L'on tire parti même des bancs de pierre qui se trouvent quelquefois le long des maisons : ils font l'affaire des petits merciers.
Le singulier de cette foire, c'est qu'il y a foule partout, et les costumes sont aussi variés que les langages; mais ce qui frappe avant tout, et donne une familiarité particulière au labyrinthe dans lequel cette foule s'agite et tourbillonne, c'est la quantité de grands morceaux de toile de coton, formant tableaux de toutes couleurs et de toutes formes, carrés, triangulaires, ronds, qui flottent au milieu de la rue, à quinze pieds au-dessus des têtes ; les marchands les suspendent à des cordes tendues d'une maison à celle qui est vis* à-vis. Ces toiles portent l'indication de leurs noms, de leurs domiciles ordinaires et de leurs demeures à Boaucaire. C'est ainsi que le négociant catalan peut apprendre qu'un négociant grec son ami est on foire, car c'esl bien en vain que l'on demanderait une adresse au milieu de cette foule de gens étrangers les uns aux autres, et qui ne connaissent pas leurs voisins.
Ces enseignes amusent la vue : le jour de mon arrivée, elles étaient malheureusement agitées par un grand vent de mistral qui tue la joie facile. 11 y en avait en toile de coton d'un beau rou^e. avec de grandes lettres blanches; d'autres en toile jonquille avec de jolies lettres gothiques; d'autres en toile verte avec des lettres rouges; celles-ci faisaient mal aux yeux.
L ensemble de ces pavillons a quelque chose d'oriental, cl rappelle un navire pavoisé pour un jour de fête.
Nîmes, le Pont du Gard, etc., que de merveilles Bcylc nous a décrites! En Dauphiné, il est chez lui; à Grenoble, il est dans sa ville natale. Il n'aime pas les habitants de Grenoble, mais les sites et la vallée de l'Isère lui sont doux à contempler, et il sait goûter ce que la petite patrie a d'original et de pittoresque.