PAYSAGES DAUPHINOIS
Grenoble, le 10 août (1837). — Aujourd'hui, à quatre heures, mes affaires terminées, je suis parti pour Domène (sur la rive gauche de l'Isère). De là j'ai vu Montbonot, où j'étais ce matin, Saint-Ismier, la Terrasse, et tous les villages de la rive droite. Dans ce pays je passerais tout mon temps à la campagne : les habitants des villes ont beaucoup de la finesse des Normands; l'avarice des pères est barbare envers les enfants.
Le premier plan du paysage, vu de Domène, c'est l'Isère, qui semble d'ici plus encaissée; puis les villages le long de la grande route de la rive droite : celle-ci est indiquée par des files de grands noyers; puis des vignes et, au-dessus des vignes, d'immenses précipices : ce sont des rochers gris, escarpés, écorchés, presque à pic, qui semblent près de s'écrouler. De temps en temps, ces rochers arides et déchirés sont couronnés par quelques bouquets de petits sapins qui s'aventurent au bord des précipices. Quel contraste entre cette côte aride et celle où je suis comme enfoui dans la plus fraîche verdure!
On se croirait à cent lieues de la vue de la rive droite, tant les aspects sont différents, et cependant c'est le. même pays, c'est la même rivière; Domène est vis-à-vis de Montbonot, et n'en est pas éloigné de deux lieues. Avec ce pays si riche devant soi, on a des échappées de vue charmantes à droite et à gauche; ces perfections sont bornées, à cinq ou six lieues sur la gauche, par les montagnes derrière Voiron, et par le pie de Montméliant à droite. Deux fois des paysans m'ont rappelé aujourd'hui ce qu'on fit jadis à Paris le 10 août.
I plaine partagée par 1 Isère, et qui sépare les deux villages <h- Montbonot e1 de Domène, est d'une fertilité
admirable. Je ne puis comparer cette végétation qu'à celle de la Lombardie. Le Grésivaudan est couvert en ce moment de vastes pièces de chanvre, dont plusieurs tiges ont jusqu'à quatorze pieds de hauteur. La vue de la vallée de l'Isère est plus resserrée et peut-être moins magnifique que celle des environs de Bologne (Italie), mais elle est bien autrement pittoresque et variée.
On ne fait pas deux lieues de Grenoble vers Chambéry sans trouver à droite, du côté de Domène, do charmantes petites gorges (c'est un mot du pays qui veut dire vallon étroit). Ces gorges sont peuplées de frênes fort élancés, de châtaigniers et de magnifiques noyers de quatre-vingts pieds de haut; le noyer est 1 arbre de la vallée de l'Isère.
Je ne conçois pas en vérité qu'un tel pays soit resté inconnu. Louis XII, charmé « par la divinité de ses plantcmens, par les tours en serpentant qu'y fait la rivière de l'Isère, l'appela le plus beau jardin de France » (lors de son voyage en 1507).
Je n'ai rien trouvé de pareil en Angleterre, ni en Allemagne; en France, je ne connais de comparable que les environs de Marmande. Il est vrai qu'il me reste à voir la Limagne d'Auvergne. Je ne vois de plus beaux paysages qu'en Lombardie, vers les lacs, sur la ligne qui passerait par Domo d'Ossola, Varese, Como, Lecco et Salo. Mais, dans ces pays-là, on est vexé par la police de M. de Metternich; tandis que l'on peut aller en cinquante-trois heures, et sans montrer son passeport, de Paris à Montbonot.