UNE VEILLÉE DANS UNE AUBERGE DU DAUPH1NÉ
Grenoble, le 14 août (1837). — Grenoble a été une place de guerre; on en fait une ville forte : d'où il suit que le génie tyrannise la fermeture des portes, au grand détriment des pauvres voyageurs attardés.
Hier soir, j'entendais de loin, et mon postillon aussi, la cloche de la grande église de Grenoble, qui sonne à dix heures et annonce la fermeture dos portos; ils appellent cela le saint. Le postillon, sans rien me
dire et d'un air sournois, poussait ses chevaux le plus qu'il pouvait.
Nous arrivons au galop à la porte de Trèscloitre, juste cinq minutes après qu'elle venait d'être fermée : le pourparler avec le portier a d'abord été difficile à établir, et ensuite n'a mené à rien.
Il y a là un vilain faubourg qui m'a fait penser aux insectes; j'ai rétrogradé ferme, et suis venu coucher dans une auberge de Gières ; c'est une grosse maison sur la route. Je n'ai point fait le fier : au lieu de rester, en attendant le souper, dans ma chambre, qui avait en guise de vitres ù la fenêtre du papier huilé, je suis descendu à la cuisine, où j'entendais nombreuse compagnie.
Dans ces montagnes, souvent même au milieu de l'été, il s'élève le soir un petit vent frais, qui rend fort agréable le feu de la cuisine. De quelque côté qu'il lui plaise de descendre, ce vent, qui vient de passer sur ces hautes chaînes de montagnes couvertes de neige onze mois de l'année, emporte une partie de leur froidure. La société assez nombreuse, et où je distinguais de jeunes feinmes fort rieuses, se tenait à une certaine distance d'un joli feu de sarments (dépouille de la vigne quand on la taille en février), feu vif qui servait à préparer mon souper.
Le ciel m'a donné le talent de me faire bien venir des paysans; pour cela, il ne faut parler ni trop ni trop peu, surtout ne point atl'ecter une totale égalité. Enfin hier soir j'ai réussi, et j'ai frémi à des contes de revenants jusqu à une heure du matin, ma soirée a été charmante.
Il s'agissait d'un chartreux qui avait volé le tréiOT d'un paysan, de concert avec sa jolie femme qui avait des bontés pour lui. Il enterra Je trésor, puis fut malade, ne put sortir de son couvent, où. connue \oiis savez, aucune femme ne peut entrer, et enfin mourut -.m- avoir pu dire & ga maitreSft en quel lieu il av.n'l
caché le trésor. Une fois mort, ce chartreux honnête homme revenait pour apprendre a sa complice où elle trouverait l'argent; cette femme avait grand'peur, tnaii aussi grande envie (le mettre la main sur la tomme.
Le chartreux Venait la nuit tirer par les pieds la femme qui était à côté de son mari; le chartreux lui disait de le suivre; la femme avait peur et aurait voulu qu'il lui dit tout sur place; d'un autre côté, elle craignait que sou mari qui était ù ses côtés n'entendît quelque chose. C'est ce dialogue de la femme et du revenant, à côté du mari qu'il ne faut pas éveiller, qui a été rendu d'une manière admirable hier soir, par une paysanne d'une trentaine d'années, et fort jolie, ma foi. A tous moments elle disait : « Mais il est trop tard, il faut aller nous coucher », et on la conjurait de continuer.
Il y avait une finesse et un piquant incroyable dans le dialogue qu'elle nous racontait. Le rôle du chartreux, qui n'ayant plus besoin d'argent maintenant, ne voulait pas être plus damné qu'il ne l'était, et cherchait à forcer la paysanne à rendre le trésor à son mari, avait des traits inimitables. Enfin, voyant que les réponses de la femme ne sont pas nettes sur l'article de la institution, le chartreux s'écrio tout haut qu'il dira au mari lui-même où gît le trésor.
Le mari s'éveille au son de cette voix : sa femme lui dit qu'elle vient d'uppeler la servante, parce qu'elle entend les vaches qui se sont détachées dans l'écurie.
J'ai bien vu, hier soir, qu'on uvait raison d'accorder une finesse infinie aux paysans du Dauphinô; je les placerais pour l'esprit à côté do ceux de la Toscane.
Le plaisant, c'est (pie les gens qui étaient assis à côté de moi, croyaient aux revenants. Ces montagnards rus.s et lins ne cherchaient pas les émotions, ils n'en avaient que trop; c'est une de leurs phrases.
[PANORAMA de ghenodleJ
Grenoble, le 2\ août (1887), — Grenoble possède un musée, riche de beaux tableaux italiens, dont je supprime ici la description. On les a placés dans la partie
supérieure de l'église des Jésuites. Ce musée fut fonde. vers la fin du siècle dernier, par M. Louis-Joseph Jay.
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Les tableaux examinés, et comme je me promenais à l'extrémité méridionale de la salle, le gardien m'a ouvert une fenêtre; étonné, saisi par une vue délicieuse, j'ai prié cet homme de me laisser tranquille à cette fenêtre et d'aller à cent pas de là s'asseoir dans son fauteuil. J'ai eu beaucoup de peine à obtenir ce sacrifice ; le Dauphinois, ne me comprenant pas, craignait quelque finesse de ma part; enfin j'ai pu jouir un instant d'une des plus aimables vues que j'ai rencontrées en ma vie.
Midi sonnait, le soleil était dans toute son ardeur, le silence universel n'était troublé que par le cri de quelques cigales; c'était le vers de Virgile dans toute sa vérité :
Sole sub ardenti résonant arbusta cicadis.
Une brise légère agitait l'herbe assez longue du glacis qui faisait le premier plan. Au delà, les délicieux coteaux d'Echiroles, d'Eybens,de Saint-Martin-de-Gières, couverts par leurs châtaigniers si frais, déployaient leurs ombres paisibles. Au-dessus, à une hauteur étonnante, le mont Taillcfer faisait contraste à la chaleur ardente par sa neige éternelle, et donnait de la profondeur à la sensation.
Vis-à-vis, à droite, la montagne de Villars-de-Lans. (Peut-être que je brouille un peu tous ces noms, mais peu importe, ceci n'est pas un livre d'exactitude, la chose que je conseille de voir existe.) Un tel moment mérite seul un long voyage. J'eusse donné bien cher pour que le gardien du musée eût à en faire les honneurs à quelque autre étranger, mais la finesse de ce cruel homme avait pris ombrage de mon air si inpl <". C'est dans ces instants célestes que la vue ou le souvenir d'un homme qui pout vous parler fait mal à l'âme.
Au-dessous des coteaux d'Echiroles, et un peu à droite, on voit la plaine du pont de Glaix; tout à fait à droite, tout près du sol, le rocher et les précipice! de Comboire.
Cet ensemble est bien voisin delà perfection; j'étais ravi an point de me demander comme ■> Naples : • Quo pourrais-je ajouter à ceci si j'étais le l'ère éternel? «J'en
étais là de mes raisonnements fous, quand le maudit gardien est venu m'adresser la parole. J'ai donné son étrenne à ce cruel homme, et je cours encore.
[le sapey : LA grande-chartreuse]
Fourvoirie, le 1er septembre (1837). — A mesure que l'on s'élève vers le Sapey, la végétation s'appauvrit, les arbres deviennent petits et rabougris. On rencontre des paysans qui crient à tue-tête et appellent leurs deux vaches par leurs noms, en les piquant avec de longs aiguillons de fer; ces pauvres bêtes maigres conduisent au marché de Grenoble des trains de bois : trente ou quarante petits troncs de fayards, percés vers la racine à coups de hache, sont liés ensemble par des riortes (liens d'osier). Ces troncs d'arbres, dont la tête est portée par deux roues, traînent sur les chemins et les abîmes. Mais comment avoir le courage de prohiber cette industrie? C'est la seule ressource qu'aient ces montagnards pour avoir un peu d'argent et payer les impôts; ces impôts qui, à Paris, bâtissent des palais d'Orsay inutiles. J'ai des idées tristes. Réellement nos nègres des colonies sont mille fois plus heureux qu'un grand quart des paysans de France.
Comme j'arrivais au Sapey, je me suis arrêté dans le chemin large de six pieds, pour laisser passer une nombreuse société de Grenoblois qui montaient à la Chartreuse. J'ai compté six dames toutes jeunes; il faut du courage à une femme pour entreprendre cette course. Par bonheur je m'étais trouvé à la vogue de Mont-Fleury avec une de ces dames et son mari, et j'avais une lettre de recommandation non encore remise pour un autre de ces messieurs. L'espèce de désert triste que nous traversions, et qui commençait à faire impression sur l'imagination de ces jeunes femmes, m'a permis de faire valoir tous ces titres.
Nous n'avons trouvé de grands arbres qu'en approchant de la gorge élevée où est située la Grande-Chartreuse, et presque à L'instant la vue est devenue magnifique. Un homme d'esprit, mari d'une de ces daines,
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s'est écrié : « Voilà le bouchon d'une de nos bouteilles de Champagne qui fait entendre un petit sifflement, tout le vin va se répandre ». J'ai prétendu que dans cet air vif on prendrait un mal de tôle horrible si l'on ne mangeait pas un peu, et l'on attaqua un des pâtés froids. C'était un coup de partie : les nerfs agacés se sont remis. Nous avions fait halte sous un grand fayard (hêtre).
Le chemin étroit que nous suivions depuis le Sapey est rempli de pierres à moitié arrondies par le frottement. Ces pierres roulent sur le chemin qui sert de lit à un petit torrent, toutes les fois qu'il pleut; elle* faisaient trébucher les petits chevaux de ces daines qui avaient peur, ne disaient mot depuis quelque temps, et n'étaient point du tout en état de goûter la sublimité du paysage. Notre petite halte leur a rendu toute la joie de la jeunesse.
On était fort gai en remontant à cheval, et nous parlions tous à la fois, lorsque nous avons aperçu la Chartreuse. C'est un bâtiment peu exhaussé, et qui se termine par un de ces toits en ardoises plus élevés à eux seuls que le bâtiment qu'ils couvrent. Un incendie ayant détruit la Chartreuse en 1<>7('>, tout ce que mois Voyons ici est postérieur à cette année, et par Conséquent fort médiocre en architecture. Ah! si l'abbaye de Saint-Ouen était en ce lieu, ou le monastère d'Assise!...
Lu» exoarcionnïêtea ont été r«nis par le frère serrant Jean-Maris, et le père procurent qui a déclaré, suivant la loi «lis ehartreux,
que lee dames seraient logéée à l'infirmerie, à 200 |>as du CDUVanl
où "Iles n'ont pas le droit de pénétrer. Aprèa lo dîner, on eat allé visiter la chapelle de Saint-Bruno, à trois quarta d'heure du couvant; au retour, l'orage éclate :
Un vent impétueux roulait de gros nuages noirs à une
portée de pistolet de nous, et dous craignions la pluie.
Gomme nous rentrions dans l'infirmerie, un coup do
tonnerre épouvantable s fait retentir ces pochers nus et
•rétS de grands sapins. Jamais je n'entendis nn l.el
bruit. Qu'on juge dé l'effet sur les dames. Le venl s redoublé de fureur, et il lançait la pluie contre les fenêtres de l'infirmerie à les enfoncer. « Qu'allons-nout
MÉMon;i:s d'un T0U1USTË 31d
devenir si les vitres se cassent? » disaient les dnmes. Ce spectacle était sublime pour moi. On entendait les gémissements de quclfpics sapins de quatre-vingts pieds de iiaut que l'orage essayait de briser. Le paysage était éclairé par une lueur grise tout à fait extraordinaire . nos dames commençaient à avoir une peur réelle. La nuit qui approchait redoublait la tristesse du paysage. Les coups de tonnerre étaient de plus en plus magnifiques. Je m'en allais, je voulais être seul; les dames m'ont rappelé.
Bientôt Jean-Marie est arrivé, et nous a dit qu'il fallait rentrer, qu'on allait fermer le couvent. Nous ne comprenions pas trop ce qu'il voulait dire; et, de son côté, Jean-Marie ne s'expliquait pas, croyant que nous étions instruits des usages du couvent.
La terreur de ces dames a été au comble, lorsque le frère a déclaré que tous les hommes, même les maris, devaient aller coucher au monastère, et que ces dames devaient rester seules dans l'infirmerie. Or, ce bâtiment est bien à deux cents pas de l'autre.
Terreur plaisants des dames; en vain, on essaye de séduire Jean-Marie; en vain, on propose d'aller coucher au Sapey ; il faudra se soumettre à la loi. « Pourquoi aussi amener des dames en ce lieu? » demande naïvement Jean-Marie.
Enfin, comme frère Jean-Marie nous pressait honnêtement, nous avons été obligés d'abandonner nos pauvres compagnes de voyage. Nous leur avons laissé un pistolet. Nous étions fort tristes. En faisant les deux cents pas qui nous séparaient du couvent, nous avons été mouillés a fond, et il y a eu des coups de tonnerre vraiment assourdissants. Nous pensions à ce qu'on éprouvait à l'infirmerie. Arrivés, on nous a montré à chacun une petite cellule fort étroite et de petits lits en bois de sapin. Malgré le bruit de la tempête qui continuait, la fatigue nous a bientôt assoupis; et nous dormions de meilleur cœur, lorsque nous avons été réveilles en sursaut par un bruit de cloches épovrantab] . 61 par des coups do tonnerre qui faisaient trembler la
maison. J'ai eu rarement \\\\ réveil aussi singulier J il f avait quelque chose du jugement dernier.
Un moine est venu nous inviter à aller à la prière; mes compagnons, de fort mauvaise humeur à cause du traitement infligé aux dames, n'ont pas voulu se lever; moi je l'ai suivi. Il faisait un froid perçant le long de ces étroits corridors, quoiqu'à la mi-août.
Rien de singulier et de lugubre comme l'aspect de l'église; on m'a placé au bas, près de la grande porte. Les chartreux sont dans des stalles, et ont devant eux une séparation en planches, de quatre pieds de hauteur, de façon que lorsqu'ils se mettaient à genoux je ne voyais plus rien. Au milieu du plus profond silence et pendant la méditation, les coups de tonnerre ont recommencé de plus belle. Que j'aurais voulu dans ce moment ne rien savoir de l'électricité, ni de Franklin!
Cet instant a été le point culminant de la terreur; lorsque je suis venu me recoucher vers les trois heures du matin, il y avait des étoiles au ciel; le temps était superbe, mais il faisait un froid perçant.
Le récit du séjour à la Chartreuse continue par le tableau des frayeurs des dames, puis par divers épisodes gais ou sérieux, des descriptions de paysages, des observations sur la vie des solitaires, etc. C'est ensuite à Chambéry, Aix, Genève, Lyon, Avignon, Marseille, Gênes, Toulon, Nîmes, Montpellier, Béziers, Perpignan, Barcelone, Bordeaux, que le touriste nous conduit. Il se sent un autre homme dès qu'il est sous le ciel méridional; comme il dormait lors de l'arrivée à Marseille, il tient dès le jour suivant à recommencer son entrée dans la cité « magnifique », qui est la reine du Midi :